Soumise
Après la représentation
Le spectacle de Jacqueline sur les genoux de l’homme le plus puissant du
royaume sidère Mondory. Le buffet est dressé. La petite, un peu étourdie,
chancelle. Cette épreuve achevée, elle espère que plus jamais elle n’aura à
s’imposer un tel défi. Pas même si Corneille lui offrait un rôle. Le rideau est
tiré. Son pauvre visage a dû fendre le cœur du Cardinal. Sans cette disgrâce,
aurait-il été aussi affectueux ?
La nécessité de travailler aurait changé le destin de Jacqueline. Mais
Étienne a protégé la fratrie de l’angoisse matérielle. Les jeunes Pascal sont
des enfants rois. Étienne leur a transmis le goût de l’étude, pas celui de
l’argent. Jacqueline a entendu parler avec admiration de Christine de Pisan,
une philosophe qui, à la mort de son mari, avait dû écrire et publier pour
gagner sa vie ; de Marie de Gournay, orpheline de père à treize ans, élevée
par sa mère, qui lui enseigna la couture et le catéchisme. Sans ressources,
elle n’en devint pas moins écrivaine, éditrice, traductrice, et subvint seule à
ses besoins. Jacqueline n’a pas à surmonter de difficultés matérielles. Elle
admire ces femmes qui se sont battues pour survivre dans un monde
d’hommes. Sa bataille est d’un autre ordre. Blaise connaît sa
détermination ; s’il ne l’encourage pas à persévérer au théâtre, ce n’est pas à
cause des traces laissées par la maladie, mais parce qu’il juge sévèrement la
comédie, qu’il range dans la « littérature de salon ». Et puis, les mimiques exagérées de sa sœur sur scène ont gêné le frère austère. Le succès de
Jacqueline, puisqu’elle a été abondamment applaudie, n’a en rien modifié
son opinion. Blaise, homme du e XVII siècle, préfère l’entendre chanter pour
sa famille.
Marguerite Périer qualifie l’attitude de sa tante sur scène et sa diction de
« baroques ». Elle la décrit « essoufflée, saisie et effrayée comme venant
d’apprendre une mauvaise nouvelle ». La petite nièce n’était pas née quand
sa tante Jacqueline se produisit, c’est donc Gilberte, sa mère, qui pensait
ainsi et qui se garda bien de le consigner dans les pages du livre qu’elle
consacra à sa sœur.
Jacqueline, descendue des genoux du Cardinal, exécute sa révérence
« basse, très basse ». Il n’y a plus qu’à espérer que Richelieu tienne parole,
qu’il amnistie son père. La partie n’est pas encore gagnée
La « magnifique collation » offerte après le spectacle avait réconforté ce
petit monde. Des confitures sèches de poires bon-chrétien, des limonades
étaient disposées sur le buffet recouvert d’une nappe aussi rouge que la cape
de Richelieu. Jacqueline s’était régalée, loin de penser qu’un jour ces
choses qu’elle aimait la feraient rougir. Rougir de les avoir aimées.
Blaise, heureux de la voir ainsi réjouie, oublie ses réserves et félicite la
petite sœur ressuscitée. Jacqueline sait qu’il n’est pas tout à fait sincère.
Alors elle lui rappelle que sa mission dépasse la représentation et qu’elle
n’en restera pas là, elle insistera encore.
À peine arrivée dans sa chambre, Jacqueline rédige un poème destiné à
l’homme de pouvoir si occupé par ses affaires qu’il risque d’oublier sa
promesse :
Rappelez de l’exil mon misérable père :
C’est le bien que j’attends d’une insigne bonté ;
Sauvez cet innocent d’un péril manifeste.
Ainsi vous me rendrez l’entière liberté
De l’esprit et du corps, de la voix et du geste.
Blaise est ému. Quant à Richelieu, il n’oubliera pas Jacqueline. Étienne
Pascal pourra revenir à Paris pour une rencontre en toute sécurité, comme
promis.
À son père, elle écrit : « … pendant que je disais mes vers, il me tenait
toujours entre ses bras, et me baisait à tout moment avec une grande
satisfaction ». Jacqueline a-t-elle exagéré l’emportement de Richelieu ? Elle
termine ainsi sa lettre : « Votre très humble et très obéissante fille et
servante. » Elle signe Pascal.
La mission de la fille et servante est accomplie. Elle a obtenu un rendez-
vous avec le cardinal de Richelieu.
Étienne Pascal conserva précieusement et jusqu’à son dernier souffle
cette lettre de sa fille.
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