Soumise

Christine Orban · Chapitre 18 sur 60

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Soumise

Après la représentation

 

Le spectacle de Jacqueline sur les genoux de l’homme le plus puissant du

royaume sidère Mondory. Le buffet est dressé. La petite, un peu étourdie,

chancelle. Cette épreuve achevée, elle espère que plus jamais elle n’aura à

s’imposer un tel défi. Pas même si Corneille lui offrait un rôle. Le rideau est

tiré. Son pauvre visage a dû fendre le cœur du Cardinal. Sans cette disgrâce,

aurait-il été aussi affectueux ?

La nécessité de travailler aurait changé le destin de Jacqueline. Mais

Étienne a protégé la fratrie de l’angoisse matérielle. Les jeunes Pascal sont

des enfants rois. Étienne leur a transmis le goût de l’étude, pas celui de

l’argent. Jacqueline a entendu parler avec admiration de Christine de Pisan,

une philosophe qui, à la mort de son mari, avait dû écrire et publier pour

gagner sa vie ; de Marie de Gournay, orpheline de père à treize ans, élevée

par sa mère, qui lui enseigna la couture et le catéchisme. Sans ressources,

elle n’en devint pas moins écrivaine, éditrice, traductrice, et subvint seule à

ses besoins. Jacqueline n’a pas à surmonter de difficultés matérielles. Elle

admire ces femmes qui se sont battues pour survivre dans un monde

d’hommes. Sa bataille est d’un autre ordre. Blaise connaît sa

détermination ; s’il ne l’encourage pas à persévérer au théâtre, ce n’est pas à

cause des traces laissées par la maladie, mais parce qu’il juge sévèrement la

comédie, qu’il range dans la « littérature de salon ». Et puis, les mimiques exagérées de sa sœur sur scène ont gêné le frère austère. Le succès de

Jacqueline, puisqu’elle a été abondamment applaudie, n’a en rien modifié

son opinion. Blaise, homme du e XVII siècle, préfère l’entendre chanter pour

sa famille.

Marguerite Périer qualifie l’attitude de sa tante sur scène et sa diction de

« baroques ». Elle la décrit « essoufflée, saisie et effrayée comme venant

d’apprendre une mauvaise nouvelle ». La petite nièce n’était pas née quand

sa tante Jacqueline se produisit, c’est donc Gilberte, sa mère, qui pensait

ainsi et qui se garda bien de le consigner dans les pages du livre qu’elle

consacra à sa sœur.

Jacqueline, descendue des genoux du Cardinal, exécute sa révérence

« basse, très basse ». Il n’y a plus qu’à espérer que Richelieu tienne parole,

qu’il amnistie son père. La partie n’est pas encore gagnée

La « magnifique collation » offerte après le spectacle avait réconforté ce

petit monde. Des confitures sèches de poires bon-chrétien, des limonades

étaient disposées sur le buffet recouvert d’une nappe aussi rouge que la cape

de Richelieu. Jacqueline s’était régalée, loin de penser qu’un jour ces

choses qu’elle aimait la feraient rougir. Rougir de les avoir aimées.

Blaise, heureux de la voir ainsi réjouie, oublie ses réserves et félicite la

petite sœur ressuscitée. Jacqueline sait qu’il n’est pas tout à fait sincère.

Alors elle lui rappelle que sa mission dépasse la représentation et qu’elle

n’en restera pas là, elle insistera encore.

 

À peine arrivée dans sa chambre, Jacqueline rédige un poème destiné à

l’homme de pouvoir si occupé par ses affaires qu’il risque d’oublier sa

promesse :

 

Rappelez de l’exil mon misérable père :

C’est le bien que j’attends d’une insigne bonté ;

Sauvez cet innocent d’un péril manifeste.

Ainsi vous me rendrez l’entière liberté

De l’esprit et du corps, de la voix et du geste.

 

Blaise est ému. Quant à Richelieu, il n’oubliera pas Jacqueline. Étienne

Pascal pourra revenir à Paris pour une rencontre en toute sécurité, comme

promis.

À son père, elle écrit : « … pendant que je disais mes vers, il me tenait

toujours entre ses bras, et me baisait à tout moment avec une grande

satisfaction ». Jacqueline a-t-elle exagéré l’emportement de Richelieu ? Elle

termine ainsi sa lettre : « Votre très humble et très obéissante fille et

servante. » Elle signe Pascal.

La mission de la fille et servante est accomplie. Elle a obtenu un rendez-

vous avec le cardinal de Richelieu.

Étienne Pascal conserva précieusement et jusqu’à son dernier souffle

cette lettre de sa fille.

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