Soumise
Introduction
Alors que je relisais Une chambre à soi, un mot banal, qui ne m’avait
rien évoqué la première fois, m’a soudain frappée. C’est lui qui a tout
déclenché. En quelque sorte, Virginia Woolf m’a donné l’idée et la volonté
d’écrire ce livre.
La romancière est invitée à l’université de Cambridge pour une
conférence, sa voix d’Anglaise snob résonne dans la salle : « Laissez-moi
imaginer, puisque les faits précis sont si difficiles à établir, ce qui serait
arrivé si Shakespeare avait eu une sœur merveilleusement douée, appelée,
mettons, Judith. »
Douée. Le mot n’a l’air de rien mais il a cheminé en moi. Derrière ce
mot, je sens la souffrance d’une femme empêchée malgré son talent, le
scandale d’un siècle où les hommes régnaient. Coïncidence, au même
moment je remarquai dans une biographie consacrée à Pascal que le même
adjectif qualifiait Jacqueline, la sœur de Blaise.
J’imaginai aussitôt deux destins de femmes écrasées par leur siècle, l’une
née au e e XVI , l’autre au XVII siècle, l’une sœur d’un dramaturge, l’autre d’un
savant. Le destin de l’hypothétique sœur de Shakespeare est tracé d’avance
par Virginia Woolf, elle sera invitée par ses parents à « raccommoder les
chaussettes ou à surveiller le ragoût et à ne pas perdre son temps avec des
livres et des papiers ». Que pouvait-elle faire d’autre ? Pendant ce temps-là, sur le banc d’une école, son frère William lisait Ovide, Horace et Virgile –
et courait à Londres tenter sa chance au théâtre.
Je n’ai pas eu à inventer la vie de la petite sœur de Blaise. Elle était
douée, admirée pour son talent littéraire et son caractère, à commencer par
son génial frère. Blaise fut éduqué par son père, qui lui enseigna le latin, le
grec et les mathématiques ; Jacqueline par sa sœur, qui lui apprit juste à lire
et à écrire. C’était une âme forte, « un sacré tempérament », et pourtant
soumise, quand ce n’était pas à son père et à son frère, à la religion sous sa
forme la plus sévère, le jansénisme. Elle avait tous les dons pour entrer dans
la gloire et la renommée. Mais elle était née femme dans un siècle fait pour
les hommes, dominé par les hommes. Née dans une société dont les
grandeurs n’étaient pas les siennes. Entièrement sous le joug de ses règles et
de ses traditions tant que celles-ci ne la détournaient pas de
l’accomplissement de sa foi, mais d’une volonté de fer quand sa soif
d’absolu était en jeu. Elle a subi sa vie sans se plaindre puis elle l’a choisie
avec l’ardeur d’une obstinée. N’en doutons pas : elle n’aurait pas regretté
son destin comme effacé, gommé. C’est à peine si l’on sait que Blaise
Pascal a eu une sœur de cette trempe qui a séduit Anne d’Autriche,
Richelieu et Corneille, pas moins. Sans Victor Cousin pour la réhabiliter et
François Mauriac, imperturbable misogyne, pour la critiquer, elle passe
dans les livres consacrés à son frère comme un détail sans beaucoup
d’importance. Face à un grand soleil, une petite ombre.
Les faits sont là, dispersés dans de nombreux ouvrages et des
correspondances. Je suis partie à la découverte de Jacqueline. Chaque fois
que je la retrouvais au détour d’une anecdote, au milieu de sa famille ou au
chevet de son frère, j’avais l’impression de mieux la cerner. Je vivais ses
contradictions – car elle en avait – et ses tourments. La petite Jacqueline est
dévouée et entêtée, humble et orgueilleuse, les plus admirables vertus, et
humaine, si humaine, dans les aléas de sa courte vie.
Jacqueline et Blaise, deux êtres exceptionnels, s’aiment et se déchirent. Il
fallait soulever le voile des non-dits dans leur relation. Car ces deux-là
forment un couple, et le plus étonnant, c’est que le dominé n’est pas celui
que l’on croit.
Raconter Jacqueline, c’est affronter un paradoxe : donner une lumière
extérieure à celle qui vivait pour l’effacement, l’ombre et le renoncement.
J’ai voulu faire renaître une vie. « Faire renaître une vie, c’est accepter
que quoi qu’on fasse, on reconstruise toujours le monument à sa manière,
un pied dans l’érudition, l’autre dans (…) cette magie sympathique qui
consiste à se transporter en pensée à l’intérieur de quelqu’un », écrit
Marguerite Yourcenar dans ses notes.
C’est avec passion et modestie que, transportée dans un autre temps, j’en
ai tenté la gageure.
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