Soumise

Christine Orban · Chapitre 1 sur 60

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Soumise

Introduction

 

Alors que je relisais Une chambre à soi, un mot banal, qui ne m’avait

rien évoqué la première fois, m’a soudain frappée. C’est lui qui a tout

déclenché. En quelque sorte, Virginia Woolf m’a donné l’idée et la volonté

d’écrire ce livre.

La romancière est invitée à l’université de Cambridge pour une

conférence, sa voix d’Anglaise snob résonne dans la salle : « Laissez-moi

imaginer, puisque les faits précis sont si difficiles à établir, ce qui serait

arrivé si Shakespeare avait eu une sœur merveilleusement douée, appelée,

mettons, Judith. »

Douée. Le mot n’a l’air de rien mais il a cheminé en moi. Derrière ce

mot, je sens la souffrance d’une femme empêchée malgré son talent, le

scandale d’un siècle où les hommes régnaient. Coïncidence, au même

moment je remarquai dans une biographie consacrée à Pascal que le même

adjectif qualifiait Jacqueline, la sœur de Blaise.

J’imaginai aussitôt deux destins de femmes écrasées par leur siècle, l’une

née au e e XVI , l’autre au XVII siècle, l’une sœur d’un dramaturge, l’autre d’un

savant. Le destin de l’hypothétique sœur de Shakespeare est tracé d’avance

par Virginia Woolf, elle sera invitée par ses parents à « raccommoder les

chaussettes ou à surveiller le ragoût et à ne pas perdre son temps avec des

livres et des papiers ». Que pouvait-elle faire d’autre ? Pendant ce temps-là, sur le banc d’une école, son frère William lisait Ovide, Horace et Virgile –

et courait à Londres tenter sa chance au théâtre.

Je n’ai pas eu à inventer la vie de la petite sœur de Blaise. Elle était

douée, admirée pour son talent littéraire et son caractère, à commencer par

son génial frère. Blaise fut éduqué par son père, qui lui enseigna le latin, le

grec et les mathématiques ; Jacqueline par sa sœur, qui lui apprit juste à lire

et à écrire. C’était une âme forte, « un sacré tempérament », et pourtant

soumise, quand ce n’était pas à son père et à son frère, à la religion sous sa

forme la plus sévère, le jansénisme. Elle avait tous les dons pour entrer dans

la gloire et la renommée. Mais elle était née femme dans un siècle fait pour

les hommes, dominé par les hommes. Née dans une société dont les

grandeurs n’étaient pas les siennes. Entièrement sous le joug de ses règles et

de ses traditions tant que celles-ci ne la détournaient pas de

l’accomplissement de sa foi, mais d’une volonté de fer quand sa soif

d’absolu était en jeu. Elle a subi sa vie sans se plaindre puis elle l’a choisie

avec l’ardeur d’une obstinée. N’en doutons pas : elle n’aurait pas regretté

son destin comme effacé, gommé. C’est à peine si l’on sait que Blaise

Pascal a eu une sœur de cette trempe qui a séduit Anne d’Autriche,

Richelieu et Corneille, pas moins. Sans Victor Cousin pour la réhabiliter et

François Mauriac, imperturbable misogyne, pour la critiquer, elle passe

dans les livres consacrés à son frère comme un détail sans beaucoup

d’importance. Face à un grand soleil, une petite ombre.

Les faits sont là, dispersés dans de nombreux ouvrages et des

correspondances. Je suis partie à la découverte de Jacqueline. Chaque fois

que je la retrouvais au détour d’une anecdote, au milieu de sa famille ou au

chevet de son frère, j’avais l’impression de mieux la cerner. Je vivais ses

contradictions – car elle en avait – et ses tourments. La petite Jacqueline est

dévouée et entêtée, humble et orgueilleuse, les plus admirables vertus, et

humaine, si humaine, dans les aléas de sa courte vie.

Jacqueline et Blaise, deux êtres exceptionnels, s’aiment et se déchirent. Il

fallait soulever le voile des non-dits dans leur relation. Car ces deux-là

forment un couple, et le plus étonnant, c’est que le dominé n’est pas celui

que l’on croit.

Raconter Jacqueline, c’est affronter un paradoxe : donner une lumière

extérieure à celle qui vivait pour l’effacement, l’ombre et le renoncement.

J’ai voulu faire renaître une vie. « Faire renaître une vie, c’est accepter

que quoi qu’on fasse, on reconstruise toujours le monument à sa manière,

un pied dans l’érudition, l’autre dans (…) cette magie sympathique qui

consiste à se transporter en pensée à l’intérieur de quelqu’un », écrit

Marguerite Yourcenar dans ses notes.

C’est avec passion et modestie que, transportée dans un autre temps, j’en

ai tenté la gageure.

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