Soumise
Le pénitent réjoui
Jacqueline demande à Blaise de choisir Monsieur Singlin comme
« directeur spirituel » et il se plie au désir de sa sœur. Encore faut-il
qu’Antoine Singlin l’accepte.
Antoine Singlin est un homme de bon sens, philosophe, théologien,
mathématicien lui aussi, et pourtant il hésite. Diriger Pascal n’est pas une
tâche qui s’accepte à la légère. L’ecclésiastique, membre éminent de la
communauté janséniste, est impressionné par le savant. Pascal n’appartient
à personne.
Jacqueline insiste auprès de Singlin, Dieu a désigné son frère, il doit
s’occuper de lui. Singlin ne résiste pas à sa fougue et finit par accepter,
malgré son appréhension, l’honneur qui lui est fait. Jacqueline a une fois de
plus obtenu ce qu’elle voulait et espère que son frère sera dans « une
soumission d’enfant » avec lui.
La conversion de Pascal est une chance, et son ralliement à la cause de
Port-Royal un atout qui réjouit tout le monde, Antoine Arnauld en
particulier.
Blaise est résolu à faire tout ce que Singlin lui ordonnera. Le premier
souhait de son nouveau directeur est de l’envoyer à Port-Royal des Champs.
Louis-Isaac Le Maistre, sieur de Sacy, théologien, humaniste et traducteur
de la Bible de Port-Royal, et Arnauld seront présents. Recommandé par Monsieur Singlin, Pascal arrive à destination, « l’affreux désert » de la
marquise de Sévigné, qui redoutait l’isolement de ce lieu. Il est en
compagnie de son ami, le duc de Luynes. Après un voyage chaotique, dont
les soubresauts ont ravivé ses maux de dents, ils aperçoivent enfin, située au
bout de la plaine de Trappes, dans un vallon retiré et broussailleux,
l’abbaye. Le vent souffle au fond de la vallée de Chevreuse. Les Solitaires
sont en haut, les religieuses en bas de l’escalier aux cent marches ; leur
cloître est carré, soutenu par des arcades revêtues de briques rouges.
À l’évidence, la solitude doit peser en ce lieu où personne ne peut oublier
qu’on est là pour se préparer à la mort. Autour d’une haute croix noire
plantée en plein milieu du cloître, des petites croix marquent les sépultures :
les sœurs mortes sont enterrées près des vivantes. Le préau sert de cimetière
aux religieuses.
Chacune choisit un travail. Certaines lavent, cousent, pétrissent la pâte à
pain, d’autres effectuent des ouvrages de maçonnerie, de menuiserie, de
ferronnerie… Pascal n’est pas étonné d’apprendre que Jacqueline, lors de
ses séjours, passait le plus clair de son temps à l’infirmerie. Avec les
médicaments qu’elle composait au jardin des simples, elle soignait les
malades des alentours, faisait des pansements et pratiquait même de petites
opérations. Son habileté est louée devant lui, sans que personne fasse le
rapprochement avec les soins qu’elle lui avait prodigués.
Après avoir dîné d’une tranche de pain des Messieurs, de quelques fruits
provenant du jardin entretenu par Arnaud d’Andilly, le frère aîné de mère
Angélique, Sacy et Pascal s’installent dans le logis des Solitaires, voisin des
Petites Écoles où Jacqueline enseignera. Là, ils discutent, passent en revue
saint Augustin, Montaigne, Épictète… Pascal parle plus que Sacy. Celui-ci
comprend la réticence de Singlin, sa peur d’être dominé. Le savant s’emballe, et Sacy l’admire ; il l’admire au point de lui demander, avant
même de mieux le connaître, de participer à la traduction de la Bible dans
une édition destinée au grand public qui ne connaît pas le latin.
Cette conversation entre Pascal et Sacy n’est pas perdue grâce à
Monsieur Fontaine, prêtre janséniste, secrétaire dévoué de Monsieur Sacy,
qui la retranscrit avec la même application qu’il donnait aux Écritures
saintes. Fontaine connaît son devoir, il a voué sa vie à Port-Royal des
Champs.
Philippe de Champaigne assiste à la scène et propose de peindre Sacy et
Pascal pendant leur entretien. Pascal refuse ce qu’il considère comme une
vanité et réfute tous les arguments qu’on lui oppose. Champaigne insiste. Il
s’agit d’immortaliser la trace que les hommes illustres doivent laisser, il a
peint onze fois le cardinal de Richelieu, et même en pied, comme un roi.
Ses propos glissent sur Pascal, qui ne se laisse pas influencer.
Et pourtant, à Port-Royal de Paris, les nouvelles de Blaise inquiètent la
petite janséniste, qui craint que son frère ne confonde sa retraite à Port-
Royal des Champs avec une soirée chez le duc de Roannez.
Gilberte a repris des forces et Jacqueline, enfin rassurée, se montre
comme à son habitude déterminée. Elle manifeste par une lettre du
19 janvier 1655 sa surprise de constater la gaieté de son frère en retraite.
Voilà qu’elle l’affuble du sobriquet de « pénitent réjoui ».
Or la réjouissance est interdite à Port-Royal des Champs. La petite
janséniste gronde. Blaise parle. Tous les jours, il échange avec Sacy et
participe à un travail collectif sur la Bible. Il est moins seul en retraite que
chez lui. Le lieu saint est divertissant. Jacqueline écrit : « Je ne sais
comment M. de Sacy s’accommode d’un pénitent si réjoui et qui prétend
satisfaire aux vaines joies et aux divertissements du monde par des joies un
peu plus raisonnables et par des jeux d’esprit plus permis, au lieu de les
expier par des larmes continuelles. » Elle s’est excusée pour ses accusations
au sujet de l’héritage, mais ne lâche rien sur le divertissement : « Vous aviez mérité, en bien des manières, d’être encore quelque temps importuné de la
senteur du bourbier que vous aviez embrassé avec tant d’empressement. »
Jacqueline ne mâche pas ses mots, comme d’habitude.
Évidemment que Blaise et Jacqueline sont austères, mais les insultes de
Jacqueline m’amusent. Blaise, le pénitent réjoui, condamné à la puanteur du
bourbier par sa petite sœur, et Pascal qui explique au jeune duc, grande
noblesse d’épée, archi-sang bleu, qu’il n’est rien… Ces deux jansénistes
portent à rire.
Il n’y a pas de petit bénéfice, en pourfendant le milieu mondain de son
frère, Jacqueline fustige son propre passé. Elle aime se mortifier, raviver ses
regrets et mieux torturer son âme inquiète.
Mortification pour ses passages à la Cour !
Mortification pour ses poèmes !
Mortification pour son théâtre !
Amour, folie, intransigeance, Jacqueline, si proche de la sainteté, ne sait
pas pardonner les faux pas de son frère. Pourtant, une fois de plus, elle
s’emporte trop vite et se trompe. Blaise désire quitter Port-Royal des
Champs, il ne s’y trouve « pas là assez seul à son gré ».
Le 6 janvier 1655, jour de l’Épiphanie, en compagnie du duc de Luynes,
il se rend au château de Vaumurier, qui appartenait à la mère de celui-ci. Le
château a été mis à la disposition de quelques Solitaires lors des
persécutions de la Fronde. Là, dans une cellule isolée, il trouve plus de
dureté dans sa retraite. Il se lève à cinq heures, assiste à tous les offices. Il
veille, il prie, il jeûne. Jamais assez pour Jacqueline. Le nouveau Blaise est
l’œuvre de Jacqueline, sans pour autant devenir « un Monsieur de Port-
Royal ».
Il est cet être hybride entre ciel et terre, entre Port-Royal et la rue des
Francs-Bourgeois-Saint-Michel, savant et croyant à la fois, mathématicien
et écrivain, tiraillé entre la noirceur et la lumière, la grandeur et la misère. Entre le Mémorial et Les Provinciales. Entre Dieu et les hommes. Entre
Jacqueline et lui-même.
Il veut mener les deux vies. Son désir de demeurer dans l’estime et la
mémoire de ses contemporains a disparu à tout jamais. Pascal a la capacité
de mener une double existence, si l’on ne cherche en lui qu’une seule ligne
nette, on ne la trouve pas. Son évolution religieuse est faite de reprises,
d’hésitations, de doutes, d’oubli des sciences, de salons, de retours en
arrière et de rappels à l’ordre.
Jacqueline tente de l’entraîner de son côté et, malgré toute sa force de
petite sœur résolue, n’y parvient pas complètement.
La route du savant converti est confuse, pleine de pièges et de
contradictions. D’un côté, Dieu ne peut interdire le réconfort d’un ami, la
magie d’une équation, d’une expérimentation, de l’autre, Pascal n’hésite pas
à se priver de personnel, de nourriture, à chercher la solitude.
Où est-il vraiment ?
Les rencontres au parloir de Port-Royal continueront, elles sont vitales
pour Blaise et Jacqueline, malgré les remontrances de cette dernière. Mère
Angélique et sœur Agnès ont toléré ces visites, même si leur fréquence était
peu commune. Personne parmi les religieuses n’en recevait avec une telle
régularité, mais comment séparer ce frère et cette sœur ?
Après avoir pesté contre le frère mondain et le frère en retraite,
Jacqueline peste contre le frère saint. Elle devrait se réjouir, mais non.
Pascal, considéré comme un saint, prodiguant des conseils spirituels à ses
visiteurs de plus en plus nombreux, devient une menace pour lui-même.
Cela ressemble à la renommée. Sœur Sainte-Euphémie le met en garde
contre le succès responsable de tant de vanité. Et s’il prenait du plaisir à la
conversion ? s’il se laissait prendre au jeu de la flatterie, aux pièges de
l’amour-propre ?
Jacqueline n’a pas tort. Par sa conversion, Blaise exerce un rayonnement
encore plus grand, et cela malgré ses précautions pour demeurer loin de toute reconnaissance. Des personnes se déplacent pour lui parler, où qu’il
soit, jusqu’à la vallée de Chevreuse ou Clermont. Pour le voir, simplement.
Blaise est devenu célèbre malgré lui. Il tiendra compte dans Sur la
conversion du pécheur – un texte court et inachevé – des mises en garde de
sa sœur et analysera clairement son combat spirituel, celui d’« une âme
tiraillée entre la vie ordinaire du monde et l’appel pressant de Dieu à mener
une vie plus parfaite ».
La voix de Jacqueline hante la vie de Pascal. Quand il sort, désormais,
c’est avec le Mémorial sur le cœur et le cilice autour de la cuisse.
Devant un tel équipement, le diable lui-même reculerait.
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