Soumise

Christine Orban · Chapitre 51 sur 60

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Soumise

La démesure de Port-Royal

 

 

Jacqueline a prié des jours entiers depuis la visite de Blaise pour

remercier Dieu de l’avoir enfin exaucée. Dieu s’est manifesté auprès de son

frère. Mais de quelle façon exactement ? Blaise est demeuré vague dans ses

explications. Le 8 décembre 1654, elle prend la plume pour avertir Gilberte

d’une « chose qu’elle ne comprend pas encore très bien : Il n’est pas

raisonnable que vous ignoriez plus longtemps ce que Dieu opère dans la

personne qui nous est si chère ; mais je désire que ce soit lui-même qui vous

l’apprenne afin que vous puissiez moins douter ». Elle lui confie à quel

point Blaise est par « la miséricorde de Dieu dans un grand désir d’être tout

à Lui sans néanmoins qu’il ait encore déterminé dans quel genre de vie ».

Cette première lettre est brève, c’est dans la seconde, celle du 25 janvier

1655, que Jacqueline développe et analyse la conversion de Blaise. Elle fait

écho sans le savoir au texte de Pascal, Sur la conversion du pécheur,

vraisemblablement antérieur.

Les rôles s’inversent. Le grand savant est maintenant asservi à sa petite

sœur. Mais cet abandon, au lieu de la rassurer, l’inquiète. Il ne lui ressemble

pas, « ce n’est plus son esprit naturel qui agit en lui ».

Elle écrit à Gilberte comme si elle se parlait à elle-même : Blaise lui

inspire de la pitié. Le mot est mal choisi. Blaise pouvait inspirer beaucoup

de sentiments, mais de la pitié ? C’était pourtant ce sentiment qui l’a envahie quand il s’est confié à elle. Blaise capitule. Le monde lui donne la

nausée, il ne supporte plus de regarder la noblesse se divertir, ni même de

chercher à la comprendre. Il se rend trop facilement.

Jacqueline s’est trompée, son frère n’était pas cet homme attaché à la

société, bien au contraire, il a toujours été lucide, et à présent le voilà

sincèrement résolu à la quitter. Son aversion est si extrême qu’elle

s’inquiète, quel cataclysme s’est abattu sur lui pour qu’il demeure seul ?

Écrasé par les reproches de sa petite sœur, Blaise a aussi cédé à sa

conscience. Mais ce changement tant souhaité, au lieu de contenter

Jacqueline, la contrarie. Et si son frère n’était pas à la hauteur de son idéal ?

S’il ne parvenait pas à abandonner cette part indéfectible de lui-même : son

travail ?

Port-Royal devient la nouvelle maison de famille. Autour de Jacqueline

s’installent sa nièce, Marguerite, et son neveu, Étienne Périer. Gilberte lui

confie ses enfants avant de tomber malade, épuisée par sa dernière

grossesse. Sa vie est en danger, Florin est dans l’obligation et la tristesse

d’annoncer à Jacqueline n’avoir « aucun lieu d’espérer ».

Jacqueline s’effondre. Elle tombe évanouie, incapable de maîtriser « les

sentiments de la nature ». Elle y était parvenue en quittant Blaise. C’était un

corps désincarné qui avait franchi le seuil de sa maison. Elle avait rendu le

froid responsable de ses tremblements. Et voilà que le chagrin la bouscule

de plein fouet, sans échappatoire. Gilberte lui a appris à lire et à écrire avec

la patience d’une mère. Le désespoir l’envahit. Son cœur saigne, tandis

qu’elle s’accable et se reproche cette souffrance.

Celle qui voulait éradiquer tout attachement n’y arrive pas. Ses forces la

lâchent. Pour Blaise, elle n’avait pas le choix, leur amour était impossible.

Un frère et une sœur ne peuvent faire alliance. Elle avait pu maîtriser ses

émotions. Cette fois, la vie de sa sœur menacée, les sanglots la submergent,

et elle s’en indigne. Les larmes sont interdites, l’attachement aussi.

Telle était la démesure de Port-Royal, de l’esprit du jansénisme que

Jacqueline avait choisi pour viatique.

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