Soumise
La démesure de Port-Royal
Jacqueline a prié des jours entiers depuis la visite de Blaise pour
remercier Dieu de l’avoir enfin exaucée. Dieu s’est manifesté auprès de son
frère. Mais de quelle façon exactement ? Blaise est demeuré vague dans ses
explications. Le 8 décembre 1654, elle prend la plume pour avertir Gilberte
d’une « chose qu’elle ne comprend pas encore très bien : Il n’est pas
raisonnable que vous ignoriez plus longtemps ce que Dieu opère dans la
personne qui nous est si chère ; mais je désire que ce soit lui-même qui vous
l’apprenne afin que vous puissiez moins douter ». Elle lui confie à quel
point Blaise est par « la miséricorde de Dieu dans un grand désir d’être tout
à Lui sans néanmoins qu’il ait encore déterminé dans quel genre de vie ».
Cette première lettre est brève, c’est dans la seconde, celle du 25 janvier
1655, que Jacqueline développe et analyse la conversion de Blaise. Elle fait
écho sans le savoir au texte de Pascal, Sur la conversion du pécheur,
vraisemblablement antérieur.
Les rôles s’inversent. Le grand savant est maintenant asservi à sa petite
sœur. Mais cet abandon, au lieu de la rassurer, l’inquiète. Il ne lui ressemble
pas, « ce n’est plus son esprit naturel qui agit en lui ».
Elle écrit à Gilberte comme si elle se parlait à elle-même : Blaise lui
inspire de la pitié. Le mot est mal choisi. Blaise pouvait inspirer beaucoup
de sentiments, mais de la pitié ? C’était pourtant ce sentiment qui l’a envahie quand il s’est confié à elle. Blaise capitule. Le monde lui donne la
nausée, il ne supporte plus de regarder la noblesse se divertir, ni même de
chercher à la comprendre. Il se rend trop facilement.
Jacqueline s’est trompée, son frère n’était pas cet homme attaché à la
société, bien au contraire, il a toujours été lucide, et à présent le voilà
sincèrement résolu à la quitter. Son aversion est si extrême qu’elle
s’inquiète, quel cataclysme s’est abattu sur lui pour qu’il demeure seul ?
Écrasé par les reproches de sa petite sœur, Blaise a aussi cédé à sa
conscience. Mais ce changement tant souhaité, au lieu de contenter
Jacqueline, la contrarie. Et si son frère n’était pas à la hauteur de son idéal ?
S’il ne parvenait pas à abandonner cette part indéfectible de lui-même : son
travail ?
Port-Royal devient la nouvelle maison de famille. Autour de Jacqueline
s’installent sa nièce, Marguerite, et son neveu, Étienne Périer. Gilberte lui
confie ses enfants avant de tomber malade, épuisée par sa dernière
grossesse. Sa vie est en danger, Florin est dans l’obligation et la tristesse
d’annoncer à Jacqueline n’avoir « aucun lieu d’espérer ».
Jacqueline s’effondre. Elle tombe évanouie, incapable de maîtriser « les
sentiments de la nature ». Elle y était parvenue en quittant Blaise. C’était un
corps désincarné qui avait franchi le seuil de sa maison. Elle avait rendu le
froid responsable de ses tremblements. Et voilà que le chagrin la bouscule
de plein fouet, sans échappatoire. Gilberte lui a appris à lire et à écrire avec
la patience d’une mère. Le désespoir l’envahit. Son cœur saigne, tandis
qu’elle s’accable et se reproche cette souffrance.
Celle qui voulait éradiquer tout attachement n’y arrive pas. Ses forces la
lâchent. Pour Blaise, elle n’avait pas le choix, leur amour était impossible.
Un frère et une sœur ne peuvent faire alliance. Elle avait pu maîtriser ses
émotions. Cette fois, la vie de sa sœur menacée, les sanglots la submergent,
et elle s’en indigne. Les larmes sont interdites, l’attachement aussi.
Telle était la démesure de Port-Royal, de l’esprit du jansénisme que
Jacqueline avait choisi pour viatique.
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