Soumise

Christine Orban · Chapitre 40 sur 60

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Soumise

La guerre de succession

 

Les formalités successorales commencent par un coup d’éclat. Jacqueline

désire faire donation de son héritage à Port-Royal. Blaise et Gilberte s’y

opposent et font front commun pour la priver de la part qui lui revient.

Jacqueline les renvoie à leurs misérables raisons. « La douleur que je

ressentis fut si violente que je ne puis assez m’étonner de n’y avoir pas

succombé. » Elle est révoltée par son frère et sa sœur. Leur réaction est

décevante, ils réagissent en êtres dépourvus de charité. Ce frère qu’elle a

soigné avec tant d’amour s’éloigne d’elle quand il s’agit d’argent. C’est

cette affreuse impression que son attitude lui procure.

Sa vocation pour Dieu est au-dessus de l’amour qu’elle porte à sa famille,

mais pas au-dessus de l’honneur. Elle ne veut pas entrer à Port-Royal sans

dot. L’argent valoriserait sa position au sein de la communauté, Jacqueline

veut arriver la tête haute dans sa nouvelle famille en lui concédant une

donation. L’ego prend le pas sur la générosité. Jacqueline Pascal n’est pas

n’importe qui, elle veut être considérée dans la maison de Dieu qui pourtant

ne différencie pas les pauvres des riches. L’utilité de l’argent lui apparaît au

moment où elle doit renoncer à tout attachement et aux biens matériels. Tel

est le nouveau paradoxe.

Elle exige son argent sans se rendre compte qu’elle réclame plus qu’il ne

lui en faut. Sa méconnaissance des affaires l’entraîne à confondre les sommes immédiatement disponibles et les titres de créance en

recouvrement problématique. « Sa générosité en toute bonne foi mettait son

frère sur la paille. »

Elle est accablée par ce qu’elle croit être l’avidité de Blaise. Elle ne lui

accorde aucune excuse. La petite janséniste est sans pitié pour l’égaré. Mère

Angélique et sœur Agnès la raisonnent, balaient d’un revers de la main ce

qu’elles nomment « des choses de rien », le monde a toujours été ainsi et le

sera toujours : « le propre intérêt marche toujours le premier (…) encore

qu’ils vous aiment beaucoup, voyez-vous, ils sont encore du monde ». C’est

bien ce que Jacqueline a du mal à supporter.

La petite raisonneuse n’est pas raisonnable, elle s’entête, comment

Blaise, détaché des biens matériels, peut-il tenter de la déshériter ? Il

confond les gamelles en étain des moniales avec les assiettes en vermeil du

grand monde. Cela ne lui ressemble guère, même s’il évolue dans un milieu

bien au-dessus de sa condition. Alors Jacqueline l’accuse de mener grand

train, de dépenser plus que son état de fortune ne le lui permet. De se mettre

en danger, à tous les points de vue. Est-ce pour « cacher son peu de

bien », comme il le formulera plus tard dans les Pensées, qu’il veut priver

sa sœur de son héritage ? Le grand monde est exigeant. Blaise n’est pas le

seul à être suspecté de prodigalité, Gilberte subit les mêmes reproches, alors

qu’elle ne dépense rien et ne porte ni or, ni argent, ni rubans de couleur, ni

frisure, ni dentelle. Jacqueline, à court d’arguments, reprend ses anciens

griefs et lui reproche une nouvelle fois la restauration de Bien-Assis

responsable de son besoin d’argent. Elle se sent trahie, injustement

déshéritée par la prodigalité d’un frère et d’une sœur.

L’utilité de l’argent lui apparaît au moment où elle doit renoncer à tout

attachement aux biens matériels. Elle méprise l’argent alors qu’elle en

réclame.

Blaise a besoin d’argent pour exister dans le monde, et Jacqueline en

dehors du monde. Elle imagine une infâme complicité entre son frère et sa sœur, une complicité bâtie sur son dos. Le ressentiment la gagne, elle

s’insurge contre les voleurs de dot. Elle les insulte, s’adonne à des

confidences déplacées, envoie des lettres enflammées. Acculée, elle

menace : s’ils la privent de son héritage, elle n’acceptera pas d’être reçue

gratuitement à Port-Royal et demandera à servir comme domestique.

Chantage ! La petite janséniste intimide. La fille Pascal, la sœur du grand

Blaise, sera bonne des religieuses. Gilberte et Blaise accepteront-ils de la

laisser balayer les couloirs de l’abbaye comme une simple sœur converse ?

Jacqueline pleure, les personnes qu’elle aime le plus au monde après

Dieu persistent à lui refuser ce qui lui revient. Alors, pour leur montrer sa

détermination, elle leur annonce qu’elle est prête à se sacrifier à leur bon

plaisir et à différer son entrée à Port-Royal. Ni les retraites ni les prières

n’ont effacé son orgueil. Elle ne lâche rien. La situation est sans solution :

d’un côté, elle est trahie par sa famille et décidée à la fuir, de l’autre, elle ne

veut pas arriver à Port-Royal les mains vides.

En attendant la réponse de Blaise, mère Angélique, sœur Agnès et

Monsieur Singlin tentent de la calmer, de lui apporter du réconfort. La lutte

s’engage. Blaise veut un carrosse pour être respecté, Jacqueline une dot

pour être appréciée. Blaise et Jacqueline, Jacqueline et Blaise, même

combat !

Blaise se bat pour défendre son statut social chez le duc de Roannez,

Jacqueline à Port-Royal. Celle qui devait être détachée du monde ne

manifeste aucune sagesse confrontée aux problèmes de respectabilité.

L’orgueil du frère et de la sœur est le même. Mais la sensibilité de

Jacqueline est exacerbée, elle s’engage dans une guerre contre sa fratrie.

L’abbaye ne lui a pas apporté la sérénité espérée.

Elle pleure dans les bras de mère Angélique, qui finit par épouser sa

colère. On aurait aimé l’entendre dire à sa nouvelle protégée le sermon de

Blanche dans les Dialogues des carmélites de Bernanos : « Ma pauvre

enfant, l’habitude finit par détacher de tout. Mais à quoi bon, pour une religieuse, être détachée de tout si elle n’est pas détachée de soi-même,

c’est-à-dire de son propre détachement ? » Mère Angélique n’est pas

Blanche. Elle s’agace, met de l’huile sur le feu.

Mère Angélique finit par accuser Blaise de pingrerie alors qu’elle ne le

connaît pas. Selon elle, il ne versera pas un sou à sa sœur, et l’attendre,

« c’était espérer une chose inouïe ; je dis un miracle de nature et d’affection,

car il n’y avait pas lieu d’attendre un miracle de grâce d’une personne

comme lui ». Dit-elle sans le connaître. Elle l’imagine dans les palais des

ducs et des princesses. Il est étonnant de voir dans quelle mésestime elle

tient Blaise Pascal ; la colère de Jacqueline avait-elle fini par la persuader ?

Les ragots traversent les murs de la paroisse, ils courent, s’échappent,

fuient, rien ne les arrête, comme dira Victor Hugo, les voilà aux pieds de

mère Angélique, ils décrivent un Pascal perdu entre vanité et mondanités.

Mère Angélique est déçue qu’après sa première conversion Blaise ne mène

pas une vie de prières et de solitude.

 

En dehors des grilles de Port-Royal, point de salut. Rigide janséniste,

mère Angélique juge et espère que Jacqueline comprendra, grâce à ces

différends, combien son frère et sa sœur appartiennent encore au monde.

Jacqueline se défend en lui expliquant qu’elle pensait un miracle possible,

qu’elle pensait que son frère la suivrait. La mère la reprend : « Vous savez

bien qu’on ne doit jamais s’attendre aux miracles. » Les biens terrestres

sont encore trop importants pour Jacqueline. Il faut qu’elle rompe avec sa

famille et qu’elle n’écrive plus à Blaise : « Vous voyez que Dieu vous

demande plus de détachement. »

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