Soumise
La ruche
La maison des Pascal est une ruche. J’aime cette idée d’une famille-
ruche, une famille où tout le monde s’aime, où chacun s’active dans son
coin. Les filles aussi ont un lieu où se retirer. Jacqueline dans sa chambre
fait des rimes. Elle a huit ans et déjà naît « cette réputation d’esprit qui ne la
quittera plus ». Ses poèmes sont sincères, influencés par la phraséologie
sentimentale de l’époque, mais loin du mouvement précieux qui s’annonce.
Le soir, la famille se réunit autour d’un feu de cheminée pour commenter
les travaux de la journée ; l’atmosphère est chaleureuse, les chandeliers sont
allumés, les tables juponnées, les fauteuils recouverts de tapisserie brodée
par leur défunte mère.
Le père récolte avec bonheur un poème, un théorème, une chanson. Les
enfants ont été élevés dans la religion, mais selon une pratique moins sévère
que dans d’autres familles. Chez les Pascal, on croise des libertins, il faut
entendre par là des hommes affranchis de toute doctrine religieuse, loin des
personnages licencieux tournés vers le plaisir au sens du e XVIII siècle.
Antoinette Begon, la mère des enfants, est morte en 1626. Elle avait
trente ans. On sait peu de chose d’elle sinon qu’elle souffrait de céphalées,
comme son fils plus tard. Jacqueline vient de naître, Blaise a trois ans et
Gilberte six. Son mari, Étienne Pascal, se retrouve seul pour élever ses trois
enfants. Il les éduquera lui-même. Aucun n’ira à l’école, il donnera des cours dans leur maison de Clermont, une vieille et triste cité d’Auvergne. Il
est jeune, veuf, austère et intransigeant.
Il n’y a rien d’anormal à ce que les filles, Gilberte et Jacqueline, soient
éduquées à la maison. Elles auraient pu l’être à « faire des puddings et à
tricoter des chaussettes, à jouer du piano et à broder des sacs », mais non,
chez les Pascal, on ne condamne pas les filles aux travaux domestiques.
Peu de gens s’en offusquent. Le siècle n’est pas encore prêt à entendre les
reproches d’un Fénelon sur « l’éducation des filles, soumises à la
coutume », et surtout « au caprice des mères », qui décident de tout « et
surtout de donner à ce sexe peu d’instruction ». Son livre, Traité de
l’éducation des filles, ne remportera d’ailleurs aucun succès à sa sortie en
1687.
Une chose est sûre, c’est que la famille Pascal est une famille
particulière, Étienne Pascal est en avance sur une époque où presque seules
les femmes ecclésiastes ou abbesses ont accès à la réflexion, aux études et à
l’écriture. Ses filles sauront lire et écrire, et il se chargera lui-même de leur
donner quelques notions de calcul. Jacqueline est si brillante qu’Étienne
aurait un instant envisagé d’aller plus loin. Mais elle est une fille, et il
préfère se concentrer sur Blaise. Gilberte est chargée de transmettre son
savoir à sa sœur cadette. Mais, tradition oblige, c’est lui, le père, qui se
réserve le privilège d’éduquer son fils.
Gilberte apprendra à lire et à écrire à sa petite sœur. Le professeur a
douze ans, l’élève sept. Juste cinq années de plus pour asseoir son autorité
sur Jacqueline. Gilberte reproduira patiemment la méthode utilisée par sa
mère et perfectionnée par son père. L’idée ingénieuse est de lire des poèmes
à Jacqueline, de l’accoutumer ainsi aux rimes des stances. C’est une
révélation. Jacqueline prend l’habitude de raconter sa vie en poèmes, de
cultiver ses émotions. Elle apprend les vers, les déclame, aidée par son sens
inné de la tragédie. Demander, supplier, tout en demeurant humble et
respectueuse, sera un jour et pour une raison vitale son rôle le plus essentiel. Elle deviendra une grande épistolière et, avec le temps, la digne sœur de
Blaise Pascal. Celle que Victor Cousin admire écrira « des pages entières
que lui envieraient les plus grands écrivains avec infiniment d’esprit et dans
le cœur des traits admirables ».
Étienne Pascal ne se préoccupe pas non plus d’arranger une alliance pour
ses filles, comme cela se fait à l’époque. Il n’utilise pas le mariage éventuel
de Gilberte ou de Jacqueline pour créer un lien avec les familles puissantes
de l’époque, pour consolider une union politique ou s’approprier un bien.
Gilberte épouse Florin Périer sans y être contrainte, supposons par amour.
Jacqueline évince deux prétendants. Si sa mère pieuse et dévouée avait
vécu, elle lui aurait rappelé les devoirs d’une femme : s’occuper d’un mari,
des enfants et des détails domestiques. Mais le père, lui, ne l’oblige à rien.
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