Soumise

Christine Orban · Chapitre 4 sur 60

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Soumise

Changer de vie

 

En 1631, Étienne Pascal décide de changer de vie et de s’installer avec sa

famille à Paris. Il vend sa demeure et sa charge de président de la cour des

aides de Montferrand. Probablement veut-il quitter la province dans l’intérêt

de son fils et se rapprocher des cercles scientifiques.

Étienne loue une maison rue de la Tixeranderie, non loin de l’Hôtel de

Ville, où il emménage au début du mois de janvier 1632. Il apporte avec lui

une partie de l’héritage de son père Martin : deux diamants qu’il vendra

plus tard, un tableau représentant Pyrame et Thisbé, huit tapisseries de

Felletin, deux gravures en taille-douce à thème religieux. De quoi

réchauffer l’atmosphère de la maison. Son frère Brémond a pris le reste. Le

quartier du marché aux blés de leur enfance s’éloigne, Paris les attend.

La différence avec le calme de Clermont est spectaculaire. Paris est une

fourmilière, les commerçants, les camelots grouillent partout. Les chiens

sont en liberté et se promènent jusqu’à l’intérieur des églises.

Après deux ans rue de la Tixeranderie, le 16 avril 1634, la famille

traverse la Seine, le Pont-Neuf vient d’être construit. Elle s’en va rue

Neuve-Saint-Lambert, en face de l’hôtel de Condé près de Saint-Sulpice,

dans le voisinage de Madame Sainctot et de Le Pailleur. Une femme du

monde et un mathématicien. À peine le temps de lier amitié, les Pascal

repartent pour la rue Brisemiche, près de Saint-Merri. Mais les anciens voisins demeurent des amis, et la stabilité familiale n’est point menacée.

Les différentes maisons ne modifient pas leurs habitudes. Le soir après le

repas, Jacqueline récite ou chante des romances du Moyen Âge de sa voix

fragile, enfantine.

L’époque est riche en événements de toutes sortes. En 1633 a lieu le

second procès Galilée ; deux ans plus tard, Cavalieri invente sa théorie des

invisibles, ancêtre du calcul intégral. En 1635, Richelieu déclare la guerre à

l’Espagne. C’est à ce moment-là qu’Étienne, fort de ses connaissances en

mathématiques, réussit à se faire admettre dans quelques cercles

scientifiques. Le temps venu, il pourra ainsi faciliter l’accès de son fils aux

réunions de l’académie Mersenne, la future Académie des sciences. Marin

Mersenne, philosophe, mathématicien, religieux, est une des figures les plus

influentes de la révolution scientifique.

Étienne croit en cet enfant, les signes qu’il donne ne sont pas trompeurs.

Blaise le sait et ne peut décevoir ce père si dévoué. La science au

XVIIe siècle est une histoire d’hommes. Étienne s’investit tout entier auprès

de son fils. Il faut dire que Blaise est particulier, même à table il trouve des

motifs d’intérêt au moindre phénomène : par exemple la résonance d’un

plat, d’un verre heurtés par un couteau devient une vraie source

d’interrogation. Blaise est toujours à l’affût, il n’abandonne jamais, cherche

jusqu’à ce qu’il trouve et manifeste « une netteté d’esprit admirable pour

discerner le faux ».

Parce que son père lui avait interdit les mathématiques avant qu’il ne

possède le latin et le grec comme le français, le petit Blaise s’y exerçait en

cachette.

Un jour, pendant son heure de récréation, Étienne surprend son fils assis

dans la salle où il a l’habitude de se divertir ; l’enfant est si concentré qu’il

n’entend pas son père entrer. Il tient un bout de charbon à la main et

s’applique à dessiner des figures sur les carreaux, il cherche par exemple le

moyen de tracer un cercle parfaitement rond, un triangle dont les côtés et les angles sont parfaitement égaux. À la question pressante du petit Blaise :

« Qu’est-ce que c’est, la géométrie ? », le père a répondu simplement :

« L’art de faire des figures. » Et Blaise, n’y tenant plus, a réussi, à l’aide de

barres et de ronds, à faire des figures tout seul.

Quelques années plus tard, le jeune Pascal, par ses propres moyens,

retrouva la 32e proposition d’Euclide et s’en attribua à lui seul la

découverte.

Gilberte, toujours prête à choisir la version qui magnifie son frère,

confirme cet exploit. La version d’André Le Gall est plus raisonnable. Pour

lui, le jeune Pascal est « un pilleur de bahuts interdits », il aurait volé

Euclide dans les affaires de son père, l’aurait lu, puis le surdoué l’aurait

gardé dans sa prodigieuse mémoire et restitué en une seule fois. Selon

Pierre Nicole, Blaise n’oubliait rien de « ce qu’il avait une fois compris par

raison ». L’image demeure flatteuse, sans contredire la version d’André Le

Gall, plus vraisemblable que celle de l’enfant solitaire qui réinvente la

géométrie.

Le père et le fils deviendront des figures incontournables du monde des

sciences. Le père entraîne le fils, dont les progrès seront presque les siens. Il

est son mentor, son imprésario, dirait-on aujourd’hui. Au point d’éveiller le

doute chez Descartes, sceptique sur la capacité d’un enfant de douze ans de

découvrir le théorème d’Euclide.

Un élève aussi brillant aurait dû être envoyé au collège. Mais le génie

décelé chez ce fils qui jongle avec les théorèmes encourage le père à

continuer son enseignement : il sera son unique maître. Un siècle plus tard,

un autre père, celui de Wolfgang Amadeus Mozart, apprendra lui-même le

solfège à son fils. Avec les résultats que l’on connaît : à onze ans, Mozart

compose son premier opéra, Apollo et Hyacinthus, une comédie destinée

aux élèves du lycée de Salzbourg. Quand Blaise écrit, en 1634, son premier

ouvrage, un Traité des sons, il a onze ans.

Quels meilleurs professeurs que ces deux pères-là ? L’un donne des cours

de musique, l’autre de géométrie, l’un présente son fils à la cour de Vienne,

l’autre à l’académie Mersenne. S’agit-il d’amour ou d’ego paternel ? À

moins que le tyran ne soit pas le père, mais le génie de l’enfant.

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