Soumise

Christine Orban · Chapitre 55 sur 60

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Soumise

La fin de Blaise

 

 

Pour Gilberte, Jacqueline avait déjà disparu quand elle avait abandonné

la maison pour se retirer à Port-Royal. Elle avait alors vingt-six ans et trois

mois.

Dix ans plus tard, c’est Gilberte qui apprit à son frère la mort de leur

sainte sœur.

À la mort de « la personne du monde qu’il aimait le plus », Pascal ne

prononça que quelques mots : « Que Dieu nous fasse la grâce de mourir

ainsi chrétiennement. » Puis dans une sorte de transport il ajouta : « Bien

heureux ceux qui meurent, et qui meurent ainsi au Seigneur. »

Dans la mort comme dans sa vie, Jacqueline demeure l’exemple.

Blaise a appris à contenir ses émotions. La raison doit prendre le dessus

quand la nature est touchée. Il est devenu celui que Jacqueline a toujours

voulu qu’il soit : le chevalier servant de ses idées. Il était sa main quand la

sienne ne pouvait plus écrire, son porte-parole quand elle ne s’exprimait

qu’à son oreille. Pour défendre Antoine Arnauld, Port-Royal et le

jansénisme, il avait multiplié les pamphlets entre 1656 et 1657.

Il s’est transformé en avocat de Port Royal pour l’amour de Jacqueline.

Il se bat avec sa plume, crée le mystère dans Paris : qui sont ce Louis de

Montalte, cet Amos Dettonville, ce Salomon de Tultie ?

Pascal joue, se masque, se dédouble, attaque les jésuites dans le ton des

mazarinades, et ses lettres remportent un grand succès dans les salons

parisiens.

Singlin pense qu’on doit fidélité au désir des disparus. Pascal n’a pas

besoin des conseils du directeur de conscience pour honorer la mémoire de

sa sœur : « Il ne pouvait plus aimer personne qu’il n’aimait sa sœur. »

Gilberte, qui connaissait leurs sentiments, leur désir d’alliance, répétait

souvent à ses enfants qu’« assurément leurs cœurs n’étaient qu’un cœur ».

Blaise a choisi la pauvreté, il l’aime parce que le Christ l’a aimée. Les

démunis l’occupent chaque jour davantage. Il se sépare de ses tapisseries,

de son carrosse, de ses chevaux, de sa bibliothèque, de son argenterie pour

venir en aide aux miséreux. Il fait les choses que Jacqueline lui ordonnerait

de faire si elle était encore au monde.

La mort de sa sœur adorée sonne la fin de sa vie. Il erre dans sa maison

vide, malade, dépouillé de tout. Il ne lui reste qu’une chandelle, une table en

bois, et c’est d’une main tremblante qu’il continue d’écrire sur une liasse de

feuilles son Apologie de la religion chrétienne. Le moment est venu

d’avouer qu’il est l’auteur des « Lettres ouvertes à un provincial » publiées

anonymement, et de mettre fin à l’énigme parisienne. Il a pris avec passion

la défense de son ami Antoine Arnauld contre les jésuites, mais il a aussi

bien aimé se moquer. Cette idée lui arrache un sourire, si c’était à refaire, il

recommencerait, et « encore plus fort ».

 

À partir de septembre 1661, Gilberte est rentrée de Clermont pour

récupérer ses filles chassées de Port-Royal. Elle loue un appartement rue

des Fossés-Saint-Victor, aujourd’hui rue du Cardinal-Lemoine. La santé de

Blaise l’inquiète. Elle vient quotidiennement l’assister, au 54 de l’actuelle

rue Monsieur-le-Prince. Mais lorsqu’il décide d’héberger un pauvre enfant

atteint de la petite vérole, maladie contagieuse, elle lui demande de le

renvoyer. Pascal refuse, déterminé à suivre la voie de la sainteté. Alors, le 29 juin 1662, Gilberte l’entraîne chez elle pour le soigner. Péniblement

accroché à son bras, il monte les deux étages qui mènent à son appartement.

Très vite son état empire, il est pris de coliques, de maux de tête. Les

deux médecins que Gilberte appelle se révèlent de véritables charlatans, qui

le soignent à coups de purges, de saignées – jusqu’à trois ou quatre dans le

même bras –, de lavements composés de décoctions d’huile, de vin de miel

de nénuphar. Comment ce savant a-t-il pu se livrer aussi docilement à ces

médecins de théâtre ?

Épuisé, vidé de son sang, le souvenir de Jacqueline ne le quitte pas. À sa

demande, Gilberte convoque le père Beurrier, le curé de Saint-Étienne-du-

Mont, pour lui donner les derniers sacrements. Pascal a du mal à

s’exprimer, mais il s’efforce de se confier à Gilberte. Il évoque son angoisse

de ne pas avoir assez fait pour les pauvres. Sa sœur, l’oreille collée contre sa

bouche, note chacun de ses mots, ses préoccupations, son détachement

progressif des choses matérielles, ses obsessions ultimes. Une larme coule,

une étoile d’encre se forme sur le papier, il ne la voit pas, aveuglé par sa

terreur janséniste d’être aimé et de perdre la grâce. Gilberte s’essuie le

visage d’un revers de manche. Elle ne devrait pas pleurer. Pascal est plus en

sûreté dans la maladie qu’en bonne santé. Il bénit ses souffrances, qui le

mettent à l’abri des concupiscences, comme Jacqueline bénissait la petite

vérole.

Tandis que les maux de tête redoublent, les inénarrables médecins – sur la

scène de Molière, ils porteraient des chapeaux pointus – espèrent le soigner

avec du petit-lait. Ils le forcent à en boire, et le malade est alors pris de

violentes convulsions.

Il va bientôt retrouver sa petite sœur. Sa fin approche, il le sent, et il

demande que le père Beurrier l’accompagne pour sa dernière nuit. À minuit,

il agonise mais trouve la force de se redresser sur son lit pour recevoir la

communion. Il reçoit l’extrême-onction « avec des sentiments si tendres

qu’il en versait des larmes ».

« Que Dieu ne m’abandonne jamais ! » sont ses dernières paroles.

Jusqu’à l’ultime moment, cet esprit génial a eu besoin d’être consolé, assuré

que la grâce de Dieu ne le quittait pas.

Jacqueline s’éteint le 4 octobre 1661, Blaise Pascal le 19 août 1662 à une

heure du matin.

Les inséparables meurent à moins d’un an d’écart.

Jacqueline la première, lui, dix mois plus tard.

Elle à trente-six ans, lui à trente-neuf.

Les raisons de la mort de Blaise sont innombrables, celles de la mort de

Jacqueline, inconnues.

Ils meurent torturés. Elle moralement, lui physiquement.

Lui s’éteint entouré, elle solitaire ou presque.

Lui libre, elle prisonnière.

Lui à Paris, elle à Port-Royal des Champs.

Lui dans la lumière, elle dans l’ombre.

Lui laissant la trace de son génie, elle une promesse.

 

Gilberte avait perdu les deux êtres qu’elle admirait et qu’elle aimait le

plus.

Le monde avait perdu un génie et une inconnue.

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