Soumise
Le nouveau visage de Jacqueline
La santé revient à Jacqueline, mais les marques de la maladie
demeureront indélébiles.
Jacqueline ne s’est pas encore vue. Elle passe la main sur son visage, la
sensation n’est pas la même qu’avant la maladie, elle sent des creux, des
ondulations, ses pommettes se brisent par endroits. Plus un seul petit espace
lisse, la maladie a tout envahi.
Elle s’imagine affreuse, affreuse à faire peur. Gilberte et Blaise la voient
au-delà de l’apparence, le regard déformé par l’amour.
Elle doit affronter son nouveau visage. Avoir ce courage. Jacqueline
court vers la chambre de son père, où se trouve le miroir fabriqué par un
maître verrier vénitien. Un objet rare, au cadre massif, au fronton de feuilles
d’acanthe sculptées dans du bois de noyer, qu’il avait offert à son épouse.
Le face-à-main va lui montrer son nouveau visage. Gilberte l’accompagne.
Celle-ci oriente le miroir vers sa sœur, Jacqueline ferme les yeux, retient
son souffle, puis elle les rouvre et se découvre en silence. Aucun mot ne
sort de sa bouche et, selon Gilberte, malgré les meurtrissures qui sillonnent
son teint blafard, « elle n’en fut point bouleversée ». Elle est en vie, puisque
Dieu l’a voulu. Elle accepte sans effroi celle qu’elle a vue dans le miroir, ce
miroir qui treize ans auparavant avait reflété le joli visage de sa mère. La
voilà marquée par la maladie que Dieu lui a envoyée.
Les prétendants, les directeurs de théâtre se détourneront si l’envie lui
prenait de les solliciter, mais qu’importe. Seul compte Blaise. Aucune
commisération, aucun apitoiement, puisque rien n’a changé dans le regard
de Blaise.
À peine sortie de l’enfance, Jacqueline doit renaître. Renaître laide après
avoir été belle. Laide ? Non, elle ne le sera jamais, ses yeux ne perdront pas
leur brillance, ni son sourire sa lumière.
Gilberte pleure, pas elle. La vraie vie n’est pas dans le miroir, lui dit-elle.
Dans le monde auquel elle aspire, l’apparence n’a pas d’importance.
Elle a treize ans, elle imagine déjà une autre vie, une existence qui l’a
toujours tentée et qu’elle tient encore secrète au fond de son cœur. La
maladie est un message de Dieu qui va l’emmener vers son chemin.
Jacqueline remercie Dieu, au lieu de Lui en vouloir ; et plus Il la châtie,
plus elle L’aime ardemment. Dans cette humilité qui dépasse l’entendement
s’installe la croyance de Jacqueline :
(…) Votre souveraine beauté,
Du haut du ciel, a visité
Le plus petit ver de la terre.
« Ver de terre », l’expression vient de Jacqueline. Blaise la reprendra,
développera l’idée en l’élargissant à d’autres, à la comparaison nécessaire
avec l’homme, et poussera l’amoindrissement jusqu’à « l’imbécile ver de
terre ».
Jacqueline dans sa prière remercie Dieu de l’avoir visitée en lui envoyant
cette maladie :
Oh ! que mon cœur se sent heureux,
Quand au miroir je vois les creux
Et les marques de ma vérole :
Je les prends pour sacrés témoins,
Suivant Votre sainte parole,
Que je ne suis de ceux que Vous aimez le moins.
L’intégrité de Jacqueline est atteinte mais pas sa joie de vivre. Pas sa
reconnaissance, son acceptation, quoi qu’il advienne dans sa vie. Jacqueline
balaie le superflu et demeure dans sa vérité.
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