Soumise

Christine Orban · Chapitre 12 sur 60

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Soumise

Au château de Saint-Germain-en-Laye

 

Elles franchissent toutes les trois les marches de l’imposant palais de

style médiéval. Des mousquetaires en casaque bleue montent la garde.

Madame de Morangis tient la main des jeunes filles impressionnées,

comme si elle était leur mère.

Jacqueline a vu le Louvre, le palais du Luxembourg, mais de loin, cette

fois, elle pénètre dans un château où s’affairent des centaines de personnes

au service du roi et de la reine. Ce n’est pas sa poésie qui l’encourage, mais

Blaise. La petite sœur relève la tête. Une fille de treize ans, ce n’est pas

grand-chose. Le faste du lieu ne fait qu’accroître son sentiment d’être

déplacée, sentiment qu’elle doit surmonter pour sauver son père.

À peine sont-elles entrées dans l’immense hall qu’un chambellan les

avertit que la reine s’est évanouie. L’accouchement est prévu dans deux

mois, la mort du bébé serait un drame national. Madame de Morangis,

Jacqueline et Gilberte récitent le Notre-Père. Remue-ménage au château, la

reine est l’objet de tous les soins. Honoré, le chirurgien, est installé dans

l’antichambre. Bouvard, le médecin du roi, est à ses côtés. Depuis le début

de sa grossesse, l’archiatre qui a succédé à Héroard est bien occupé, entre la

grossesse de la reine et la santé du monarque. Dans la nuit, la royale entérite

chronique s’est encore réveillée. Bouvard venait d’administrer au roi une purge et une saignée quand il a fallu courir au chevet de la reine. Mais,

après l’avoir examinée, il l’autorise à recevoir.

Jacqueline, sa sœur et Madame de Morangis entrent dans un des salons

aux murs couverts de tapisseries d’Aubusson à décor de verdure et

d’oiseaux. Anne-Marie-Louise d’Orléans et sa suite ne tardent pas à arriver.

Ce petit monde s’installe autour de la gamine.

Gilberte raconte cet épisode. Mademoiselle de Montpensier, fille de

Monsieur, frère du roi Louis XIII, a deux ans de moins que Jacqueline.

D’un abord facile, elle interroge l’invitée : comment lui vient l’inspiration ?

Pourquoi écrit-elle ? Que lit-elle ? Autant de marques d’intérêt que lui porte

la nièce du roi.

Jacqueline ne peut s’empêcher de comparer sa situation à celle de son

frère, à l’aise au milieu des savants de l’académie Mersenne. Elle doit se

comporter de même. Elle observe le plafond, pas de ciel, pas d’anges, mais

des peintures guerrières pleines de la colère et de l’énergie des combattants.

Mademoiselle ne la lâche pas du regard. « Votre frère écrit aussi ? » Non,

elle ne cherche pas à copier son frère, si c’est ce que Mademoiselle veut

insinuer, d’ailleurs il n’écrit pas. Il dessine et calcule.

Mademoiselle est intriguée. Jacqueline lit Ronsard et Du Bellay ! Elle

veut la mettre à l’épreuve. La future Grande Mademoiselle, future princesse

frondeuse, et plus riche héritière d’Europe, ordonne du haut de ses onze

ans : « Puisque vous faites si bien des vers, faites-en pour moi. » Elle est

chez elle, elle a tous les droits. Personne ne lui en impose. Elle ne rencontre

en face d’elle que docilité et modestie.

Est-ce un avant-goût de ce qui attend Jacqueline auprès de la reine ? Non.

Elle ne le sait pas encore, mais la petite Anne-Marie, qui se rangera aux

côtés de son père contre le gouvernement de Mazarin, est déjà autoritaire, et

pourtant, ce jour-là, c’est Jacqueline qui l’impressionne.

Alors ?

Jacqueline respire fort. Pour la première fois, ce n’est pas Blaise le centre

d’intérêt, c’est elle, Jacquette.

Mademoiselle tape du pied, elle attend ses vers…

Jacqueline rêve de se retirer dans un coin comme un animal traqué. Ce

qu’elle entrevoit de sa situation ne lui plaît pas. Mais le moment est mal

choisi pour réfléchir. Elle doit rassembler toutes ses forces pour séduire

l’importune puis sauver son père.

À l’abri des regards, elle rédige l’épigramme, les mots lui viennent avec

une grande facilité. Elle doit prouver qu’elle n’a rien préparé à l’avance.

L’ambiance est au doute, alors Jacqueline improvise. Mademoiselle,

conquise, demande une autre épigramme, cette fois pour Madame de

Hautefort, et Jacqueline endosse en souriant le rôle de singe savant.

Puis les jeunes filles, pleines de vitalité et d’espièglerie, sortent en

courant dans les jardins du château et se mettent à jouer à saute-mouton, à

la marelle, abandonnant une activité pour une autre, avant que

Mademoiselle, qui dirige les opérations, propose à Jacqueline de la suivre

dans la salle du jeu de paume ; c’est la mode, elle va lui donner une leçon

en attendant l’arrivée de la reine.

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