Soumise
La vie à Rouen
Pour le soulager dans sa tâche, Étienne Pascal fait appel à son cousin,
Florin Périer. Il lui demande de l’aider à réorganiser avec lui l’impôt dans la
ville de Rouen. Florin, dévot et homme de bien, conseiller à la cour des
aides à Clermont, serviable à l’extrême pour la collectivité et pour sa
famille, est prêt à abandonner son poste pour rejoindre Étienne. Il est
convenu que pendant le temps de sa mission, il logera chez les Pascal.
Toujours célibataire à trente-cinq ans, Florin espère se marier dès que
l’occasion se présentera. À vingt ans, Gilberte n’a pas encore reçu de
demande en mariage. Étienne convie-t-il son cousin avec une idée derrière
la tête ?
Pour fêter Florin, le soir de son arrivée, Étienne a invité un joueur de
luth. L’ambiance est à la gaieté, mais l’absence de mère se ressent dans les
tenues des filles Pascal. Aucune place n’est laissée à la fantaisie. Les
couleurs foncées sont de rigueur, comme si Gilberte et Jacqueline portaient
un deuil éternel. Leurs robes ne sont ni en brocart ni en velours. Pas de tissu
à reflets, pas de soie ni de perles ou d’incrustations d’argent. Les sœurs
s’habillent de toile de laine, comme au Moyen Âge. Ce soir-là, en l’honneur
de Florin, un peu de dentelle de Flandre autour de leur cou illumine
pourtant leur visage.
Jacqueline, espiègle, entonne un rondeau du e XVI siècle de Clément
Marot, « De celui qui entra de nuit chez son amie ». Le poème est de
circonstance :
De jour et de nuit il faut être aventureux,
Qui d’amour veut avoir biens plantureux :
Quant est de moi, je n’eus jamais crainte d’âme
Fors seulement, en entrant chez ma Dame,
D’être aperçu des bavards dangereux…
Les retrouvailles entre les cousins se font dans la joie. Les hommes
portent une tenue très sobre, pantalon large, chemise blanche à grand col et
veste noire à entailles dans les manches. Florin comprend que pour gagner
le cœur de Gilberte, il faut plaire à Étienne.
Dès le lendemain, il se met à l’ouvrage, s’applique et s’acquitte
parfaitement du travail que lui a confié le pater familias. Stratégie gagnante.
Coup de foudre de Gilberte et Florin, de la jeune fille timide pour le dévot
de quatorze ans son aîné. Quelques jours plus tard, Étienne Pascal accorde
la main de sa fille.
Le mariage entre ces cousins issus de germains fut célébré le 13 juin
1641 à l’église Sainte-Croix-Saint-Ouen à Rouen, avec une dérogation du
Saint-Siège. Les mariages consanguins sont autorisés au e XVII siècle.
Étienne ne leur concède qu’un très court voyage de noces, son gendre
doit revenir l’aider. Le couple demeure jusqu’en 1642 à Rouen, puis partira
vers Clermont, où il sera très impliqué dans la vie de la cité. Ils auront six
enfants.
Ni Blaise ni Jacqueline ne voyaient d’un bon œil l’institution du mariage.
Gilberte s’entendait bien avec son cousin, elle avait de la chance, mais
combien de mariages épouvantables pour un réussi ? Curieuse situation :
une sœur se marie, l’autre écrit des stances contre l’amour. La jeune
poétesse louée par Richelieu et Corneille est bien résolue à fuir les hommes. Par deux fois, elle fut demandée en mariage. Par deux fois, elle refusa. En
avance sur son temps, Jacqueline s’insurgeait contre un mariage sans
amour, tout en se méfiant de l’amour :
Imprudent ennemi, vainqueur de faibles âmes,
Qui n’as pour nous dompter que d’impuissantes flammes (…)
Amour, quitte cet arc dont tu nous veux combattre…
La jeune fille s’approche de son chemin. Son père, attentif à accomplir
son ingrate tâche avec toute l’attention dont il est capable, ne s’inquiète pas
outre mesure. Cueillir la dîme dans une province pauvre auprès de paysans
affamés occupe entièrement son esprit. Et Blaise travaille à sa machine
arithmétique pour faciliter la vie de son père, tout en luttant contre
d’incessants maux de tête.
Jacqueline le soigne avec une sollicitude quasi maternelle. Elle pose des
compresses sur son front, l’aide à boire au goutte-à-goutte. Pas un jour sans
souffrances, pas un jour sans Jacqueline. Parfois accablé, Blaise laisse
échapper une plainte à son oreille. Elle seule sait l’apaiser, calmer sa
douleur morale avec ses mots, sa douleur physique avec des onguents. Son
dévouement est sans limite. Elle connaît son frère mieux que les médecins
et s’oppose aux saignées trop fréquentes. Malgré ses divers maux, Blaise
continue à travailler, à s’agacer contre les artisans qui ne comprennent pas
assez vite ce qu’il attend d’eux. La fabrication de la machine à calculer
n’est pas simple à expliquer. Comment faire comprendre aux artisans qu’il y
a « un inscripteur constitué d’une série de cinq à dix roues selon les
modèles, chaque roue étant munie d’un nombre variable de rayons selon la
base de calcul, 10 rayons en base décimale, 12 en base duodécimale », etc.
Pauvres artisans ! J’abandonne les passionnés d’arithmétique, les forts en
maths, aux Œuvres complètes de Pascal publiées dans « la Pléiade », la
machine arithmétique y est généreusement développée, je les abandonne au
chapitre « Géométrie du hasard », du Cœur et la Raison publié par la Bibliothèque nationale, et je leur souhaite bon courage. La géométrie, « le
plus beau métier du monde », me plonge dans un silence admiratif et
perplexe.
Jacqueline ne peut suivre les calculs de son frère, et elle ne peut aborder
avec lui les sujets qui l’inquiètent, c’est à sa sœur qu’elle confesse la crainte
de sa propre soumission, dans le cas où son père lui proposerait un
prétendant.
Celle qui a fréquenté les muses veut s’en détacher. Les thèmes abordés
dans les salons ne sont pas les siens, et elle n’a que faire de l’admiration
qu’elle a provoquée.
Les jeux de la société servent à combler le vide de l’existence. Et son
existence seule dans sa chambre n’est pas vide. L’amour, l’élégance, la
galanterie, la préciosité sont loin de ses préoccupations. Le plaisir sous
toutes ses formes la rebute. Même les plus essentiels comme la nourriture,
la chaleur d’un feu dans la cheminée quand il fait froid. Sans contrainte, par
un besoin intime de son être, elle veut se détacher du plaisir des sens. La
liberté passe par cette épreuve.
Telle une ascète, elle s’impose une discipline du corps et de l’esprit. Cette
maîtrise passe par la privation. Ses propres forces humaines n’y
parviendraient pas si elle n’était pas habitée par le Christ.
Il y a la Jacqueline du dehors et la Jacqueline du dedans. La Jacqueline
du dehors est encore souriante, obéissante, facile, presque mondaine, tandis
que celle du dedans grandit et s’affirme petit à petit. Bientôt, il n’y aura plus
qu’une seule Jacqueline. Sans rien dire, la nouvelle Jacqueline se détache
du monde et résiste avec succès à tous les plaisirs de la vie.
Pourquoi chercher ce détachement ? se demande Gilberte. Elle voit en
Jacqueline « un objet capable de faire naître l’amour », sans prendre
conscience du désir de renoncement qui doucement progresse en sa petite
sœur.
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