Soumise

Christine Orban · Chapitre 22 sur 60

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Soumise

La vie à Rouen

 

Pour le soulager dans sa tâche, Étienne Pascal fait appel à son cousin,

Florin Périer. Il lui demande de l’aider à réorganiser avec lui l’impôt dans la

ville de Rouen. Florin, dévot et homme de bien, conseiller à la cour des

aides à Clermont, serviable à l’extrême pour la collectivité et pour sa

famille, est prêt à abandonner son poste pour rejoindre Étienne. Il est

convenu que pendant le temps de sa mission, il logera chez les Pascal.

Toujours célibataire à trente-cinq ans, Florin espère se marier dès que

l’occasion se présentera. À vingt ans, Gilberte n’a pas encore reçu de

demande en mariage. Étienne convie-t-il son cousin avec une idée derrière

la tête ?

Pour fêter Florin, le soir de son arrivée, Étienne a invité un joueur de

luth. L’ambiance est à la gaieté, mais l’absence de mère se ressent dans les

tenues des filles Pascal. Aucune place n’est laissée à la fantaisie. Les

couleurs foncées sont de rigueur, comme si Gilberte et Jacqueline portaient

un deuil éternel. Leurs robes ne sont ni en brocart ni en velours. Pas de tissu

à reflets, pas de soie ni de perles ou d’incrustations d’argent. Les sœurs

s’habillent de toile de laine, comme au Moyen Âge. Ce soir-là, en l’honneur

de Florin, un peu de dentelle de Flandre autour de leur cou illumine

pourtant leur visage.

Jacqueline, espiègle, entonne un rondeau du e XVI siècle de Clément

Marot, « De celui qui entra de nuit chez son amie ». Le poème est de

circonstance :

 

De jour et de nuit il faut être aventureux,

Qui d’amour veut avoir biens plantureux :

Quant est de moi, je n’eus jamais crainte d’âme

Fors seulement, en entrant chez ma Dame,

D’être aperçu des bavards dangereux…

 

Les retrouvailles entre les cousins se font dans la joie. Les hommes

portent une tenue très sobre, pantalon large, chemise blanche à grand col et

veste noire à entailles dans les manches. Florin comprend que pour gagner

le cœur de Gilberte, il faut plaire à Étienne.

Dès le lendemain, il se met à l’ouvrage, s’applique et s’acquitte

parfaitement du travail que lui a confié le pater familias. Stratégie gagnante.

Coup de foudre de Gilberte et Florin, de la jeune fille timide pour le dévot

de quatorze ans son aîné. Quelques jours plus tard, Étienne Pascal accorde

la main de sa fille.

Le mariage entre ces cousins issus de germains fut célébré le 13 juin

1641 à l’église Sainte-Croix-Saint-Ouen à Rouen, avec une dérogation du

Saint-Siège. Les mariages consanguins sont autorisés au e XVII siècle.

Étienne ne leur concède qu’un très court voyage de noces, son gendre

doit revenir l’aider. Le couple demeure jusqu’en 1642 à Rouen, puis partira

vers Clermont, où il sera très impliqué dans la vie de la cité. Ils auront six

enfants.

Ni Blaise ni Jacqueline ne voyaient d’un bon œil l’institution du mariage.

Gilberte s’entendait bien avec son cousin, elle avait de la chance, mais

combien de mariages épouvantables pour un réussi ? Curieuse situation :

une sœur se marie, l’autre écrit des stances contre l’amour. La jeune

poétesse louée par Richelieu et Corneille est bien résolue à fuir les hommes. Par deux fois, elle fut demandée en mariage. Par deux fois, elle refusa. En

avance sur son temps, Jacqueline s’insurgeait contre un mariage sans

amour, tout en se méfiant de l’amour :

 

Imprudent ennemi, vainqueur de faibles âmes,

Qui n’as pour nous dompter que d’impuissantes flammes (…)

Amour, quitte cet arc dont tu nous veux combattre…

 

La jeune fille s’approche de son chemin. Son père, attentif à accomplir

son ingrate tâche avec toute l’attention dont il est capable, ne s’inquiète pas

outre mesure. Cueillir la dîme dans une province pauvre auprès de paysans

affamés occupe entièrement son esprit. Et Blaise travaille à sa machine

arithmétique pour faciliter la vie de son père, tout en luttant contre

d’incessants maux de tête.

Jacqueline le soigne avec une sollicitude quasi maternelle. Elle pose des

compresses sur son front, l’aide à boire au goutte-à-goutte. Pas un jour sans

souffrances, pas un jour sans Jacqueline. Parfois accablé, Blaise laisse

échapper une plainte à son oreille. Elle seule sait l’apaiser, calmer sa

douleur morale avec ses mots, sa douleur physique avec des onguents. Son

dévouement est sans limite. Elle connaît son frère mieux que les médecins

et s’oppose aux saignées trop fréquentes. Malgré ses divers maux, Blaise

continue à travailler, à s’agacer contre les artisans qui ne comprennent pas

assez vite ce qu’il attend d’eux. La fabrication de la machine à calculer

n’est pas simple à expliquer. Comment faire comprendre aux artisans qu’il y

a « un inscripteur constitué d’une série de cinq à dix roues selon les

modèles, chaque roue étant munie d’un nombre variable de rayons selon la

base de calcul, 10 rayons en base décimale, 12 en base duodécimale », etc.

Pauvres artisans ! J’abandonne les passionnés d’arithmétique, les forts en

maths, aux Œuvres complètes de Pascal publiées dans « la Pléiade », la

machine arithmétique y est généreusement développée, je les abandonne au

chapitre « Géométrie du hasard », du Cœur et la Raison publié par la Bibliothèque nationale, et je leur souhaite bon courage. La géométrie, « le

plus beau métier du monde », me plonge dans un silence admiratif et

perplexe.

Jacqueline ne peut suivre les calculs de son frère, et elle ne peut aborder

avec lui les sujets qui l’inquiètent, c’est à sa sœur qu’elle confesse la crainte

de sa propre soumission, dans le cas où son père lui proposerait un

prétendant.

Celle qui a fréquenté les muses veut s’en détacher. Les thèmes abordés

dans les salons ne sont pas les siens, et elle n’a que faire de l’admiration

qu’elle a provoquée.

Les jeux de la société servent à combler le vide de l’existence. Et son

existence seule dans sa chambre n’est pas vide. L’amour, l’élégance, la

galanterie, la préciosité sont loin de ses préoccupations. Le plaisir sous

toutes ses formes la rebute. Même les plus essentiels comme la nourriture,

la chaleur d’un feu dans la cheminée quand il fait froid. Sans contrainte, par

un besoin intime de son être, elle veut se détacher du plaisir des sens. La

liberté passe par cette épreuve.

Telle une ascète, elle s’impose une discipline du corps et de l’esprit. Cette

maîtrise passe par la privation. Ses propres forces humaines n’y

parviendraient pas si elle n’était pas habitée par le Christ.

Il y a la Jacqueline du dehors et la Jacqueline du dedans. La Jacqueline

du dehors est encore souriante, obéissante, facile, presque mondaine, tandis

que celle du dedans grandit et s’affirme petit à petit. Bientôt, il n’y aura plus

qu’une seule Jacqueline. Sans rien dire, la nouvelle Jacqueline se détache

du monde et résiste avec succès à tous les plaisirs de la vie.

Pourquoi chercher ce détachement ? se demande Gilberte. Elle voit en

Jacqueline « un objet capable de faire naître l’amour », sans prendre

conscience du désir de renoncement qui doucement progresse en sa petite

sœur.

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