Soumise

Christine Orban · Chapitre 11 sur 60

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Soumise

En route pour le château

 

Madame de Morangis, Jacqueline et Gilberte sont dans le carrosse. La

route est longue jusqu’à Saint-Germain-en-Laye. Après leur avoir fait

répéter quelques révérences, Madame de Morangis doit leur raconter

l’histoire de cette reine délaissée qui passe pourtant pour une des plus

grandes beautés de son siècle. Le roi a la réputation d’être austère,

souffreteux, sans grande personnalité, soumis à la volonté de sa mère, puis

de son ministre Richelieu, et surtout de préférer la chasse à la compagnie de

son épouse.

Après vingt-deux ans de mariage et bien des crises avec Louis XIII, son

royal époux, la reine attend enfin un enfant. Miracle ! Philiberte de

Morangis en a les larmes aux yeux, elle-même, après treize ans de mariage

avec Antoine, espère toujours. Le royaume craignait de voir se reproduire

les troubles sanglants du e XVI siècle, causés entre autres par le défaut

d’héritier. Henri IV et sa première épouse, Marguerite de Valois,

demeurèrent mariés vingt-sept ans sans enfant et s’ensuivra la dissolution

du mariage. Anne d’Autriche, elle, ne sera pas répudiée, elle échappera au

sort de celle que l’on surnommera la reine Margot.

Le trac de la petite Jacqueline augmente au fil du récit de Madame de

Morangis. Il fallait sortir de la ruche, prendre des risques. Était-ce cela

avancer dans la vie ? Blaise s’imposait-il ce dépassement de soi quand il allait à l’académie Mersenne ? Fallait-il en passer par là pour rivaliser avec

les hommes ? Cette question était récurrente pour Jacqueline, elle

s’apercevait qu’en dehors du cercle familial, la condition des filles était bien

différente de celle des garçons. À la maison, même si seul Blaise avait droit

aux mathématiques, les petites filles étaient dignes d’intérêt. Mais jamais

Jacqueline n’avait imaginé rencontrer des personnes de cette importance.

Blaise fréquentait des scientifiques, des penseurs, ils échangeaient leur

savoir presque d’égal à égal, il avait l’habitude. Mais elle ? À l’extérieur de

chez elle, elle risquait d’être écrasée.

Madame de Morangis poursuit son récit : la France exulte de joie, sauf

Marie de Médicis, jalouse de l’influence que sa belle-fille, une fois mère,

pourra avoir sur le roi Louis XIII, son fils.

Toutes les familles ne sont pas aussi harmonieuses que la famille Pascal,

et surtout pas les familles royales. Anne d’Autriche a été fiancée à dix ans

et mariée à quatorze. Un mariage décidé par son père le roi d’Espagne

Philippe III de Habsbourg. Gilberte et Jacqueline savent que cela se passe

ainsi dans les royautés, et parfois même dans les foyers. C’est une situation

difficile, mais les deux sœurs auraient été prêtes à se soumettre à la décision

de leur père. Tel a été aussi le sort de Madame de Morangis et de Madame

Sainctot, l’une et l’autre sont malheureuses en ménage, comme la reine,

longtemps délaissée. Est-ce la destinée des femmes ?

Jacqueline n’envisage pas sa vie en dehors de sa famille. Elle n’a aucune

envie de se marier… Madame de Morangis la réprimande comme si elle

était sa fille : comment peut-elle s’exprimer ainsi ? Depuis quand les

femmes décident-elles de leur sort ? Jacqueline serre entre ses mains un

petit sonnet sur les espérances que la France fonde sur le prince à naître,

quelques vers écrits à l’avance, au cas où l’inspiration ne lui viendrait pas.

La chance a enfin souri à Anne d’Autriche, la reine de trente-sept ans. Un

âge limite pour devenir mère. Si elle donne naissance à un garçon, elle

acquerra le statut de mère de l’héritier du trône et assurera la régence du royaume de France au cas où le roi, qui a le même âge qu’elle, venait à

mourir.

Madame de Morangis, très au fait de ce qui se passe à la Cour, raconte

aux jeunes filles que le roi a fait le vœu de consacrer son royaume à la

Vierge, et si l’enfant est un garçon, un futur roi, Louis XIII instituera à

perpétuité une procession à la date du 15 août. Ce n’est pas tout : une

médaille sera frappée à l’effigie de la Vierge, et Philippe de Champaigne

peindra un grand tableau représentant le roi offrant à celle-ci le sceptre et la

couronne de France.

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