Soumise

Christine Orban · Chapitre 29 sur 60

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Soumise

La demande en mariage

 

 

Un danger est écarté, un autre se présente. Il ne s’agit pas de Dieu, ni des

saints dévots, mais d’un homme bien incarné et immédiatement plus

dangereux que le Seigneur.

Un homme, un magistrat, vient faire sa demande en mariage à Étienne

Pascal. L’heureuse élue est Jacqueline.

Blaise s’affole. Ce qui dans une autre famille aurait été une joyeuse

nouvelle sème la panique chez les Pascal. Les dévots ne sont plus là pour

les aider à repousser le prétendant.

Blaise avait déjà dissuadé Jacqueline de se marier. Il n’a pas un grand

effort supplémentaire à fournir. Et pourtant, il n’hésite pas, une fois encore,

à y mettre toute sa conviction, de peur qu’elle se sacrifie si son père

l’oblige.

Déjà le mariage de Gilberte avait été une épreuve pour Blaise. Il n’aime

pas cette institution, et l’autre raison, c’est que, pendant la cérémonie, il

imaginait que le tour de Jacqueline se présenterait bien un jour. Ce jour est

arrivé. Le prétendant a une belle situation, il est juriste, comme Étienne,

conseiller au parlement de Rouen, ce qui n’est sûrement pas pour déplaire

au père de famille. Blaise a de quoi s’inquiéter. Et voilà que ses craintes se

réalisent. Étienne, qui était hésitant lors de la première demande, cette fois encourage sa fille. Elle a vingt et un ans, un an de plus que sa sœur quand

celle-ci a pris époux, il est temps.

Jacqueline la soumise se tait. Le montant de la dot représente une somme

considérable, bien plus importante que celle de Gilberte. Sa seule porte de

sortie. Malheureusement, le bonheur de la petite dernière n’a pas de prix. Le

père est prêt à payer.

Blaise s’enferme dans sa chambre au milieu de ses tubes de mercure. Une

pièce monacale, comme il les aime, meublée seulement d’un lit étroit et

d’un bureau en bois tourné. Les dévots lui ont conseillé de s’éloigner du

mercure, responsable d’après eux de ses maux de tête. Ils ne seront pas les

seuls à le penser. Pascal ne les écoute pas, il plonge dans ses expériences.

Qu’importe sa santé si Jacqueline se marie. Il ferme la porte de sa chambre,

la vue de son père comptant ses sous pour payer la dot lui est insupportable.

Quelle raison imaginer pour empêcher ce mariage ? L’argent ? Il

paraîtrait misérable de préférer le capital familial au bonheur de sa sœur.

Invoquer son âge ? Non, Jacqueline est en âge de se marier. Rappeler que

Jacqueline est une artiste, qu’elle n’est pas faite pour une vie de femme

mariée ? Fantaisiste, aucune femme n’évoque l’avenir en termes de carrière.

Entrer dans les ordres ? Le carmel est une autre prison, et son père,

contrairement à ce que prétend Gilberte, s’en méfie.

Blaise n’utilise pas les arguments qu’il avancera cinq ans plus tard pour

dissuader Gilberte de donner sa fille Marguerite en mariage. Il l’accusera de

se « rendre coupable d’un des plus grands crimes » en engageant une enfant

de « son âge et de son innocence, et même de sa piété, à la plus périlleuse et

la plus basse des conditions du christianisme ». Jacqueline n’est plus une

enfant et Étienne, qui aimait son épouse, ne partage pas la violence des

idées de son fils sur l’institution du mariage. Blaise n’a pas son mot à dire.

Cette affaire ne concerne que son père et sa sœur.

Alors il trouve la solution : la seule façon de détourner Jacqueline de cet

homme qui, il en est sûr, ne pourra faire son bonheur, c’est de tomber malade. Chantage psychologique ? Non, Blaise ne fait pas semblant, il

devient vraiment malade. Jacqueline décrypte le message : si tu te maries, je

meurs. Message subliminal. Silencieuses intimidations. Le frère aime la

sœur d’un amour excessif.

Sa peur de la perdre est incontrôlable, sa possessivité le mine et son corps

s’exprime : sa tête lui fait mal, ses membres s’immobilisent, paralysés à

partir du bassin au point qu’il ne peut plus marcher sans potence, il fait

peine à voir, il quémande toute l’attention de Jacqueline comme il le peut,

comme l’enfant qu’il est resté.

Plus le père hésite, plus l’état de Blaise s’aggrave. Transes, paralysie,

pertes de conscience. Jacqueline court à son chevet. Elle ne le quitte pas. La

coïncidence ne l’éclaire pas. Elle apporte des linges, le goutte-à-goutte, les

potences, elle est toute à lui, elle en oublie l’heure de la prière. Rien n’est

plus important que de ne pas le contrarier, et surtout de le soigner. Mais elle

ne pense plus à Blaise quand, au bord des larmes, elle avoue à son père

qu’elle n’aime pas ce jeune magistrat, elle pense à elle.

Étienne réfléchit quelques instants. Il pourrait la fiancer de force. Quelle

est la destinée d’une femme sans époux ? La grande affaire de la vie des

jeunes filles de bonne famille était le mariage afin qu’elles « s’établissent ».

Le père pense à Blaise. Il peut compter sur lui. Blaise sera toujours près de

sa sœur quand il ne sera plus de ce monde. Elle peut donc se passer d’un

mari.

Étienne finit par contenter sa fille. Il ne lui imposera pas une union

qu’elle ne désire pas. Blaise reprend des couleurs. Jacqueline respire. Elle

ne sera pas l’épouse d’un magistrat. Elle est faite pour un autre amour,

aucun amour terrestre ne peut combler son besoin d’absolu, de pureté, de

perfection. Les hommes sont imparfaits, la plupart sont volages, violents,

boivent et ripaillent. Blaise le lui a assez répété. Pas ceux de sa famille,

mais qui sait à quoi ressemblera le jeune magistrat dans quelques années ?

Son frère la félicite et la conforte dans son choix : les hommes qui ont l’air « riches et sages suivant le monde, sont en vérité de francs païens devant

Dieu ». Les frères Deschamps ont ouvert un chemin, Blaise, à son insu,

mènera sa sœur beaucoup plus loin. Loin jusqu’où ? Il continue de creuser

la brèche vers un autre monde. Il a glorifié le jansénisme avec imprudence.

Jacqueline répète encore vouloir « être là-dedans religieuse raisonnable »

pour le tranquilliser, sans trop savoir comment la vie s’organisera une fois

qu’elle sera là-dedans. Lui redoute ce mot. Aucun engagement ne peut être

raisonnable, le mot raisonnable est contradictoire avec celui d’engagement.

S’engager, c’est se lier à une promesse. Jacqueline n’est pas de celles qui

font les choses à moitié. Si elle entre dans les ordres, elle changera de

maison, de famille.

Que veulent ces deux hommes, le père et le fils ? Veulent-ils vraiment

son bien en lui imposant de demeurer fille, sœur, servante à vie ? Gilberte

s’est mariée avec Florin, elle a quitté la maison familiale, elle est déjà mère.

Elle ne reviendra plus. Étienne et Blaise ont besoin d’une femme au foyer.

Est-ce la raison pour laquelle ils redoutent son départ ? La prisonnière de

Rouen, c’est elle. Soumise, elle veut bien l’être, mais à Dieu, pas à un mari

ni à un frère. C’est elle qui changera de maître, et lui qui souffrira.

Blaise n’a gagné qu’en apparence. Cette plongée dans le jansénisme a

troublé le frère et la sœur. Le père expédie les deux excessifs à Paris pour

leur changer les idées.

Cent cinquante kilomètres à parcourir en carrosse, avec des haltes. Pour

calmer les maux de tête de Blaise, Jacqueline lui applique sur les tempes la

pommade d’herbes laissée par leurs nouveaux amis, médecins du corps et

de l’âme. Blaise et Jacqueline ne sont pas sortis indemnes de trois mois de

rabâchage janséniste.

À peine arrivés rue Brisemiche, Jacqueline accompagne Blaise chez le

médecin. C’est l’été, il fait beau, des magiciens animent les rues, les arbres

sont en feuilles, les oiseaux chantent, ils sont seuls à Paris, les finances d’Étienne sont en ordre, Blaise va enfin pouvoir se reposer et, malgré ses

problèmes de santé, jamais il n’a été aussi heureux.

Blaise et Jacqueline vivent ensemble, comme un couple. Aidés et

surveillés à leur insu par Louise, ils se sont organisé une vie agréable,

partagent le même goût pour l’étude, la lecture, la morale, la même vision

du monde, ils ne font qu’un, sous le même toit. Jacqueline prie, lit la Bible

mais n’évoque plus le carmel. La maison de la rue Brisemiche est vaste,

chacun a son espace, ils se rejoignent aux heures des repas ou de la

promenade, quand Blaise ne se sent pas trop mal.

C’est une solitude à deux, une union spirituelle. Personne ne peut

accaparer Jacqueline, elle est toute à son frère, asservie ou presque à son

génie. La religion les unit, ils prient ensemble sous le même toit. Il ne peut

se passer d’elle, elle s’occupe de lui comme de l’enfant qu’elle aurait pu

avoir s’il ne l’avait pas dissuadée de se marier. Tout va bien. Un bonheur

qui durera un an. Quand la charge du père à Rouen sera supprimée, il

rejoindra ses enfants à Paris.

Jacqueline se consacre à son frère et à sa piété. Entre Dieu et le monde,

son cœur balance encore.

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