Soumise

Christine Orban · Chapitre 25 sur 60

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Soumise

Dieu, la science et la vanité

 

 

1645-1647 : c’est le moment le plus délicat et peut-être le plus

passionnant de la vie de Jacqueline et Blaise. Jacqueline tangue entre deux

mondes : celui où elle évolue et le royaume de Dieu, tandis que Blaise vit

sans contradiction son travail de savant et ses lectures de la Bible. L’une

envisage d’abandonner le monde pour se donner à Dieu, alors que l’autre se

donne à Dieu sans abandonner le monde.

Que s’est-il passé dans la tête de cette toute jeune fille, consciente de ses

talents, de son charme, pour qu’elle veuille renoncer à la chaleur d’une

famille, à son âme sœur, aux rimes, au théâtre, à tout ce qu’elle aimait ?

Celle qui a été la petite poétesse de la Cour, la mascotte de la maison

Richelieu, la protégée de Corneille, ne pense qu’à fuir le monde des vanités

et se cache chez elle en attendant de se terrer définitivement dans un cloître

pour s’élever au-dessus de l’humanité et égaler les anges.

Petit à petit, elle rejette le bonheur du commun des mortels. Son frère,

sans le vouloir, l’a-t-il poussée à devenir une sainte ? L’austérité de Blaise

a-t-elle fini par la convaincre ?

Jacqueline écoute son grand frère, « son maître », elle n’a jamais perdu

une miette de ses paroles. Il s’adresse à elle avec la conviction qu’il

réservera à son Apologie de la religion chrétienne. Il ébauche, creuse,

surveille sa réaction quand il avance l’idée que la vérité ne réside pas dans la morale ni dans le monde, mais en Dieu. Elle l’entend plus qu’il ne peut

l’imaginer. « Jacqueline est la première enfant de Blaise Pascal ; il en aura

une multitude. Elle devient la fille spirituelle de son frère. » Jacqueline

l’écoute religieusement, le mot convient, les propos de son frère l’éveillent.

La religion plus que la poésie. Elle pourrait cultiver l’une et l’autre, mais

cela ne se passe pas ainsi. La religion la remplit plus que les pièces de

Scudéry, que toute l’œuvre de Corneille, plus que tous les poètes français du

XVIe siècle et les autres plus récents : Abraham de Vermeil, Honorat de

Porchères Laugier, François Maynard, Malherbe, Voiture, elle ne les a pas

tous lus, mais elle les a entendus dans le salon de son père.

Elle aime ce Dieu sensible au cœur et non à la raison, elle va jusqu’à

espérer que Blaise abandonne la science pour ce Dieu qu’il entrevoit, et qui

se révèle la vérité pour elle. Blaise ne Le trouvera pas dans sa machine

arithmétique, ni dans l’expérience de Torricelli, ni dans ses théorèmes.

L’influence de Blaise sur ses sœurs et son père est immense. L’élève

dépasse le professeur. C’est Blaise que l’on écoute dans la famille. Le père

se rend aux enseignements de son fils de vingt-deux ans, fièrement. Blaise

continue « à chercher de plus en plus le moyen de plaire à Dieu. Cet amour

de la perfection s’enflamma (…) [et] se répandit dans toute la maison ».

D’après Gilberte, Jacqueline est subjuguée : « Ma sœur, qui avait des talents

d’esprit tout extraordinaires et qui était dès son enfance dans une réputation

où peu de filles parviennent dans un âge plus avancé, fut aussi tellement

touchée des discours de mon frère qu’elle résolut de renoncer à tous les

avantages, qu’elle avait tant aimés jusqu’alors, et de se consacrer tout

entière à Dieu, et (…) elle se fit religieuse… »

Le mot « religieuse » n’est pas encore d’actualité dans la famille, mais

c’est Blaise, et Gilberte le confirme, qui a entraîné sa sœur sans en mesurer

les conséquences sur le chemin de la sainteté. C’est l’hypothèse la plus

évidente. Et il en souffrira, tel est le paradoxe. Il était heureux avec sa petite sœur poétesse, qu’est-ce qui lui a pris ? Il n’a pas évalué à sa juste valeur

son idéalisme, son alarmante pureté.

Leur amour pour Dieu, qui devait les protéger d’un éventuel mariage,

sema finalement le désordre dans le couple frère-sœur, poétesse et savant.

Jacqueline, aide-soignante, confidente de Blaise, tenait en fait le rôle d’une

compagne. Et voilà que, convaincue par ses discours, la compagne se

dérobe, rogne sur le temps qu’elle lui accorde pour privilégier celui qu’elle

donne au Seigneur. Le frère s’en agace, flaire le danger. Jacqueline lui

ressemble. Leur tempérament est impulsif, ils sont nés au pied d’un volcan.

Elle est capable de s’emporter, d’abandonner le théâtre pour une nouvelle

passion plus envahissante encore. Une passion qui pourrait l’éloigner de lui.

Le frère l’éveille au christianisme, elle le rejoint dans sa foi, le dépasse et

s’en va. Lui souffre et, après un détour dans le monde, finira par la

retrouver. Tel sera le circuit.

En 1645, Jacqueline est déjà « bien orientée vers Dieu », selon

l’expression de François Mauriac, alors que Blaise, à vingt-deux ans, est

plus orienté vers sa réussite que vers le Seigneur.

Jacqueline le devance.

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