Soumise
Dieu, la science et la vanité
1645-1647 : c’est le moment le plus délicat et peut-être le plus
passionnant de la vie de Jacqueline et Blaise. Jacqueline tangue entre deux
mondes : celui où elle évolue et le royaume de Dieu, tandis que Blaise vit
sans contradiction son travail de savant et ses lectures de la Bible. L’une
envisage d’abandonner le monde pour se donner à Dieu, alors que l’autre se
donne à Dieu sans abandonner le monde.
Que s’est-il passé dans la tête de cette toute jeune fille, consciente de ses
talents, de son charme, pour qu’elle veuille renoncer à la chaleur d’une
famille, à son âme sœur, aux rimes, au théâtre, à tout ce qu’elle aimait ?
Celle qui a été la petite poétesse de la Cour, la mascotte de la maison
Richelieu, la protégée de Corneille, ne pense qu’à fuir le monde des vanités
et se cache chez elle en attendant de se terrer définitivement dans un cloître
pour s’élever au-dessus de l’humanité et égaler les anges.
Petit à petit, elle rejette le bonheur du commun des mortels. Son frère,
sans le vouloir, l’a-t-il poussée à devenir une sainte ? L’austérité de Blaise
a-t-elle fini par la convaincre ?
Jacqueline écoute son grand frère, « son maître », elle n’a jamais perdu
une miette de ses paroles. Il s’adresse à elle avec la conviction qu’il
réservera à son Apologie de la religion chrétienne. Il ébauche, creuse,
surveille sa réaction quand il avance l’idée que la vérité ne réside pas dans la morale ni dans le monde, mais en Dieu. Elle l’entend plus qu’il ne peut
l’imaginer. « Jacqueline est la première enfant de Blaise Pascal ; il en aura
une multitude. Elle devient la fille spirituelle de son frère. » Jacqueline
l’écoute religieusement, le mot convient, les propos de son frère l’éveillent.
La religion plus que la poésie. Elle pourrait cultiver l’une et l’autre, mais
cela ne se passe pas ainsi. La religion la remplit plus que les pièces de
Scudéry, que toute l’œuvre de Corneille, plus que tous les poètes français du
XVIe siècle et les autres plus récents : Abraham de Vermeil, Honorat de
Porchères Laugier, François Maynard, Malherbe, Voiture, elle ne les a pas
tous lus, mais elle les a entendus dans le salon de son père.
Elle aime ce Dieu sensible au cœur et non à la raison, elle va jusqu’à
espérer que Blaise abandonne la science pour ce Dieu qu’il entrevoit, et qui
se révèle la vérité pour elle. Blaise ne Le trouvera pas dans sa machine
arithmétique, ni dans l’expérience de Torricelli, ni dans ses théorèmes.
L’influence de Blaise sur ses sœurs et son père est immense. L’élève
dépasse le professeur. C’est Blaise que l’on écoute dans la famille. Le père
se rend aux enseignements de son fils de vingt-deux ans, fièrement. Blaise
continue « à chercher de plus en plus le moyen de plaire à Dieu. Cet amour
de la perfection s’enflamma (…) [et] se répandit dans toute la maison ».
D’après Gilberte, Jacqueline est subjuguée : « Ma sœur, qui avait des talents
d’esprit tout extraordinaires et qui était dès son enfance dans une réputation
où peu de filles parviennent dans un âge plus avancé, fut aussi tellement
touchée des discours de mon frère qu’elle résolut de renoncer à tous les
avantages, qu’elle avait tant aimés jusqu’alors, et de se consacrer tout
entière à Dieu, et (…) elle se fit religieuse… »
Le mot « religieuse » n’est pas encore d’actualité dans la famille, mais
c’est Blaise, et Gilberte le confirme, qui a entraîné sa sœur sans en mesurer
les conséquences sur le chemin de la sainteté. C’est l’hypothèse la plus
évidente. Et il en souffrira, tel est le paradoxe. Il était heureux avec sa petite sœur poétesse, qu’est-ce qui lui a pris ? Il n’a pas évalué à sa juste valeur
son idéalisme, son alarmante pureté.
Leur amour pour Dieu, qui devait les protéger d’un éventuel mariage,
sema finalement le désordre dans le couple frère-sœur, poétesse et savant.
Jacqueline, aide-soignante, confidente de Blaise, tenait en fait le rôle d’une
compagne. Et voilà que, convaincue par ses discours, la compagne se
dérobe, rogne sur le temps qu’elle lui accorde pour privilégier celui qu’elle
donne au Seigneur. Le frère s’en agace, flaire le danger. Jacqueline lui
ressemble. Leur tempérament est impulsif, ils sont nés au pied d’un volcan.
Elle est capable de s’emporter, d’abandonner le théâtre pour une nouvelle
passion plus envahissante encore. Une passion qui pourrait l’éloigner de lui.
Le frère l’éveille au christianisme, elle le rejoint dans sa foi, le dépasse et
s’en va. Lui souffre et, après un détour dans le monde, finira par la
retrouver. Tel sera le circuit.
En 1645, Jacqueline est déjà « bien orientée vers Dieu », selon
l’expression de François Mauriac, alors que Blaise, à vingt-deux ans, est
plus orienté vers sa réussite que vers le Seigneur.
Jacqueline le devance.
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