Soumise
Vanités
Blaise est assis à sa table de travail, Jacqueline se tient debout devant lui,
il veut lui lire la réponse de Monsieur le chancelier de France Pierre
Séguier, à qui il a envoyé et dédié après trois ans de recherches et cinquante
prototypes sa première machine arithmétique : cette machine est parmi les
« choses rares et précieuses » dont son cabinet était orné.
Blaise relève la tête : « Je suis comblé de gloire, et je ne trouve point de
paroles pour faire paraître ma reconnaissance… »
Jacqueline s’inquiète, Blaise se vante ! Son frère n’est donc pas
insensible à la vanité qu’il dénonçait ? Lui qui prétendait « abaisser celui
qui se vante et vanter celui qui s’abaisse » et contredire le premier jusqu’à
ce qu’il comprenne qu’il est « un monstre incompréhensible ».
Alors, le monstre incompréhensible, c’est lui ?
Elle s’applique à se détacher des vanités du monde, tandis que son frère
cherche l’admiration. Comment peut-il être comblé de gloire ?
L’expression la révolte, elle est indigne de lui, de son génie, de cette
aptitude extraordinaire qui le rend capable de concevoir, d’inventer, de
trouver, sans jamais la chercher, la notoriété, pourquoi aurait-il besoin d’un
public, d’une reconnaissance ? La reconnaissance est-elle nécessaire à la
création ?
Il faut le croire. Blaise est dépassé par l’enthousiasme qu’il suscite autour
de lui. Il s’acharne au travail malgré ses maux de tête, déploie toute son
énergie pour obtenir la gloire et gagner de l’argent. Il ne suffit plus de rester
assis à réfléchir, il faut répondre au prince de Condé, à Descartes, qui
manifestent leur impatience de le rencontrer, il faut construire ses machines,
se déplacer plusieurs fois par mois jusqu’à Paris pour des rendez-vous avec
les artisans qui ont du mal à comprendre les mécanismes complexes de la
machine, avec les horlogers malhonnêtes qui le font enrager. Son travail ne
s’arrête pas là, il doit aussi donner de la publicité à son travail. Gilles
Personne de Roberval, l’inventeur de la balance à deux fléaux, rend compte
en public de ses inventions avec une immense admiration.
La machine arithmétique ne suffit plus à occuper cet esprit insatiable de
découvertes. Tandis qu’il la perfectionne, il en imagine une autre. Toujours
en dépit des souffrances qui s’installent pour ne plus le lâcher. Claudiquant,
aidé d’une potence, en octobre 1646, il se rend dans une fameuse verrerie
de Rouen afin de faire fabriquer une sarbacane de vingt pieds de long,
scellée hermétiquement à un bout. Dans une lettre datée du 15 novembre
1647, il demande à Florin Périer, son beau-frère, de refaire l’expérience de
Torricelli. Cette expérience est réalisée à base de mercure, le seul métal
liquide suffisamment dense pour permettre d’observer les résultats à partir
d’un dispositif de taille humainement manipulable.
Florin, aussi serviable avec le fils qu’avec le père, accepte de mener à
bien l’expérience révolutionnaire de la pression atmosphérique au sommet
du Puy-de-Dôme en Auvergne. Quelques jours plus tard, il confirme les
résultats que Blaise attendait. L’espace en haut de la colonne était vide, il
s’agissait donc bien de vide réel. La colonne de mercure se maintient à
cause de la pression de l’air et selon les conditions météo. Blaise n’a pu se
déplacer, mais l’assemblée présente sait que l’expérience se déroule selon
ses directives. Applaudissements. Jacqueline demeure critique. Blaise
souffre d’un besoin de reconnaissance mal assumé ; d’un côté, il se méfie des faiblesses humaines, de l’autre, il n’y résiste pas. La science est donc
condamnable. La cruelle le rappelle à l’ordre : ses expériences sont vaines,
futiles, et, si géniales soient-elles, insignifiantes. L’Ecclésiaste en main, elle
lui en lit un passage :
« Il y a un temps pour chaque chose sous le ciel.
Un temps pour démolir et un temps pour construire,
Un temps pour parler
et un temps pour se taire. »
Pascal est pris dans des courants contradictoires. Le flot qui l’emporte
vers le monde « était combattu par un autre flot qui l’en retirait ; il en sera
ainsi jusqu’à la fin, car il ne faut pas se figurer un Pascal dévot s’élevant sur
les ruines d’un Pascal savant ». Les recherches scientifiques sont le
mouvement naturel de sa pensée. La religion ne peut rien contre ce qui est
naturel. Les faux dieux des philosophes et des savants ne freineront pas le
mouvement de sa pensée, Blaise Pascal observe, comprend et en tire une
utilité. « La grâce n’a jamais empêché un géomètre de raisonner. » Il
observe l’humanité en mathématicien. Le pari est une approche
mathématique de la religion. C’est cette imbrication que Jacqueline ne
pourra jamais défaire, ni admettre. L’esprit scientifique est ancré en Blaise
depuis son plus jeune âge. Le monde est son laboratoire, peut-être même
son théâtre. Blaise se produit au sommet du Puy-de-Dôme, et bientôt dans
les salons parisiens.
La future janséniste, c’est Jacqueline. Pour la première fois pendant ces
trois années, ils ne regarderont pas ensemble dans la même direction.
Jacqueline est-elle déçue ? Oui, d’une certaine façon. Elle est à la recherche
de quelque chose de grand, d’une certitude religieuse.
Elle va passer imperceptiblement de l’amour d’un homme, son frère, à
l’amour de Dieu. Sa famille ignore le degré d’intimité qu’elle partage dans
son cœur et dans son corps avec le Christ. Une nuit, le Seigneur lui est apparu en rêve, si proche d’elle qu’à son réveil elle croit L’avoir entendu
l’inviter à souffrir comme Lui. Il n’est pas le seul à la visiter. Des anges
inconnus l’accompagnent lors de ses prières.
Aimer Dieu après avoir aimé son frère, et l’aimer encore plus que son
frère.
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