Soumise

Christine Orban · Chapitre 27 sur 60

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Soumise

Chamboulement dans la maison Pascal

 

C’est par une froide journée de l’hiver 1646 que le destin frappe à la

porte de la famille Pascal.

Étienne est en retard, il doit se rendre à pied dans les faubourgs de Rouen

pour empêcher un duel. Richelieu souhaitait interdire cette tradition.

Étienne sort trop vite de chez lui, glisse sur une plaque de glace et se blesse

à la cuisse. Hurlements de douleur, les enfants accourent et le transportent

sur son lit.

Comme il ne fait aucune confiance aux médecins de Rouen, il prie Blaise

et Jacqueline de faire appel à deux rebouteux connus pour la sainteté de leur

vie et la connaissance qu’ils ont de l’anatomie. Eux sauront soulager sa

douleur et l’aider à retrouver l’usage de sa jambe. Et le temps de sa

convalescence, ils pourraient habiter au sein de sa famille pour plus de

commodité.

Il s’agit des frères Deschamps, sieurs des Landes et de la Bouteillerie, à

qui « la voie étroite de la pénitence et le vrai esprit de l’Église » avaient été

révélés par M. Guillebert, curé de Rouville, principal animateur du

jansénisme en Normandie. Deux bonshommes sans beaucoup de cheveux

sur le haut du crâne, pareillement vêtus de robes blanches, poignets

dentelés, cols amidonnés et fermés par un lien en passementerie beige,

débarquent chez les Pascal. On croirait des jumeaux. Ils traînent deux malles remplies de livres et de médecines, c’est ainsi que le jansénisme fait

irruption dans la maison.

À peine arrivés, les messieurs dévots demeurent un long moment dans la

chambre d’Étienne, occupés à masser sa cuisse avec différentes pâtes à base

d’herbes, qu’ils fabriquent eux-mêmes. De l’Arnica montana, recommandée

pour les ecchymoses et les contusions, et de la pimprenelle (Poterium

sanguisorba) pour cicatriser. Les dévots sont aussi des herboristes. Ils

entretiennent eux-mêmes leur jardin de plantes. Après avoir ausculté la

jambe d’Étienne et l’avoir entourée de bandelettes, ils sont en mesure de

rassurer les enfants. Rien n’est cassé. Les dévots n’auront pas besoin

d’exercer leurs talents chirurgicaux.

Quatre jours de soins suffiront pour rétablir le blessé. Soutenu par ses

enfants, il retrouve le salon. C’est le moment où les dévots s’apprêtent à

ouvrir leurs malles. La majorité des livres qu’ils transportent ne sont pas des

ouvrages de médecine, mais concernent la religion.

La famille est assemblée autour d’eux. Louise Delfaut, qui ne perd jamais

un instant, ajoute discrètement des bûches dans la cheminée, tandis que les

frères Deschamps commencent à sortir le Discours de la réformation de

l’homme intérieur, de Jansénius, traduit par Robert Arnauld. La famille,

intéressée, s’approche, écoute leur discours. Leur bonne vie donne envie à

Étienne et aux enfants de lire les livres « qui leur avaient servi pour parvenir

à cet état ».

Les Pascal découvrent un langage qui les touche et qui correspond à leur

quête de pureté, de vérité, de dévotion non pas à une puissance politique,

fût-elle le roi, mais à Dieu. Ils ne renoncent pas à obéir, mais « préfèrent »

obéir à Dieu plutôt qu’à la régente.

Ils se plongent dans la lecture du Cœur nouveau, de Saint-Cyran, dans

lequel l’auteur appelle à la conversion au jansénisme. Les Pascal passent

des soirées entières avec les dévots et recommandent leurs ouvrages à leur

entourage. Les frères Deschamps continuent de se rendre indispensables. Après avoir soigné la jambe d’Étienne, ils s’occupent des maux de tête de

Blaise. Ils cueillent les mauves musquées et les pervenches trouvées dans le

jardin, tandis que Louise s’applique à les faire bouillir. Même si leur

efficacité est plus grande lorsqu’elles poussent protégées derrière les murs

de pierre de leur jardin monastique.

Blaise et Jacqueline sont de bons clients pour les dévots. Il faut

s’imaginer une famille confinée dans une ville de province. Peu de

distractions, mis à part le culte et quelques salons. Un père blessé, des

dévots présents dans une maison bien servie et bien chauffée – il gèle

dehors. Que faire, sinon s’entretenir de théologie avec Blaise et Jacqueline,

avides d’en savoir plus ?

Les dévots éclairent la famille. Ils confortent Blaise dans ce qu’il

commence à percevoir et tombent bien à propos. Jacqueline avait oublié

Dieu dans les salons du château de Saint-Germain-en-Laye et elle se

morfond de culpabilité à présent.

Les dévots vont la délivrer. Là, chez elle, alors qu’elle ne s’y attendait

pas, grâce aux dalles gelées et à la chute de son père, elle découvre deux

hommes débordant d’amour pour Dieu, tenant un discours qui comble son

besoin d’absolu.

Blaise aussi est bouleversé. Il a vingt-trois ans, c’est sa première

conversion vers un christianisme plus exigeant. Pourtant, le chemin qui

l’emmène vers Dieu n’est pas celui de sa sœur, il envisage une façon

différente de cohabiter avec Lui. Entre Dieu et Blaise, il y a la science.

Entre Dieu et Jacqueline, il n’y a plus la poésie. La conversion de Blaise est

plus cérébrale que celle de Jacqueline ; Jacqueline est touchée au cœur,

Blaise à la tête.

La chute d’Étienne et les causeries du soir qui ont suivi vont modifier le

destin de leur famille. Blaise et Jacqueline sont prêts à recevoir la grâce.

Leur grâce est commune, la façon de la réaliser différente. Tous les efforts de Blaise pour maintenir Jacqueline dans le monde seront inutiles, comme

ceux de Jacqueline pour faire de son frère le solitaire qu’il n’est pas.

Jacqueline pense entrer au carmel de Rouen. Une religieuse est plus

autonome qu’une épouse, son état est fixé, sa vie bien ordonnée. Elle confie

à Gilberte qu’on peut être « là-dedans religieuse raisonnablement ». Elle

communique son désir à Blaise qui, bien loin de l’en détourner, « l’y

confirma, car il était dans les mêmes sentiments ». Cette approbation la

fortifie, de telle sorte qu’elle n’hésite plus, elle se consacrera à Dieu.

Gilberte ajoute : « Mon frère, qui l’aimait avec une tendresse toute

particulière, était ravi de la voir dans cette sainte résolution, de sorte qu’il

ne pensait à autre chose qu’à la servir pour faire réussir ce dessein. »

L’aventure religieuse de Jacqueline commence avec la bénédiction de

Blaise. Sous l’influence des dévots, il ne mesure pas encore les

conséquences de cet engagement. Dans le couple qu’il forme avec sa sœur,

la suite de cet épisode n’ira pas sans craintes ni tremblements.

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