Soumise

Christine Orban · Chapitre 6 sur 60

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Soumise

Science et poésie

 

Étienne dut s’absenter quelques jours en Auvergne. Il emmena Gilberte et

laissa Blaise et Jacqueline aux bons soins de Madame Sainctot, qui avait

deux filles. Veuve d’un conseiller du roi, compagne du poète Vincent

Voiture, coureur de jupons et boute-en-train des salons à la mode, elle

menait une vie amoureuse qui ne l’empêchait pas de bien éduquer ses

enfants. Dans la cour de la maison, les trois petites filles inventèrent et

jouèrent une pièce de théâtre en cinq actes. Jacqueline dirigeait la troupe. La

pièce était si aboutie dans son écriture que Madame Sainctot trouva des

acteurs qui acceptèrent de se joindre à elles pour une présentation devant un

public. L’excitation des jeunes filles était à son comble.

Madame de Morangis, née Philiberte d’Amoncourt, épouse du très dévot

maître des requêtes Antoine Barillon de Morangis, autre voisine des Pascal

et amie du duc de Roannez, était présente. Intriguée par l’enfant poète, elle

lui demanda de composer quelques vers, décidée à la présenter à la Cour,

avec une idée derrière la tête. Elle se doutait que la reine serait sensible aux

dons d’une fillette, mais elle devait vérifier que l’enfant improvisait aussi

spontanément qu’on le disait.

Philiberte adorait les poèmes de Jacqueline, en redemandait, pour elle

mais aussi pour ses amies. La petite ressemblait à une poupée, son corps était bien proportionné, son visage charmant, son regard plein de vivacité et

d’espièglerie, elle fascinerait la reine.

Le lendemain, au château de Saint-Germain où elle avait ses habitudes,

Madame de Morangis vanta auprès d’Anne d’Autriche les talents de la

jeune Pascal. La reine avait entendu parler du savant de quinze ans, mais

pas de sa petite sœur.

– Cette famille compte donc deux prodiges ? demanda- t-elle.

– Oui, Votre Majesté, un garçon et une fille…

La reine espérait bien sûr avoir un fils, mais l’idée qu’une femme soit

aussi brillante qu’un homme ne lui déplaisait guère. L’annonce de la

grossesse royale après vingt-deux ans de mariage avait été un grand

événement en France. Pendant des années, ses relations avec le roi

Louis XIII, son époux, avaient été difficiles ; elles étaient apaisées

maintenant, même si la reine demeurait une épouse délaissée, qui

s’ennuyait. Cette nouvelle distraction était bienvenue.

Madame de Morangis se précipita chez les Pascal pour apprendre la

nouvelle à Jacqueline : la reine la recevrait dans deux jours. Jacqueline était

affolée, elle aimait lire ses poèmes en famille mais elle n’avait jamais

imaginé qu’ils la conduiraient jusqu’à la reine. Sa place n’était pas à la

Cour. En l’absence de son père, son frère décidait pour elle. Celui qui se

produisait devant les savants de l’académie devait l’autoriser à se produire

devant la reine.

Une jeune fille de bonne famille ne se donnait pas en spectacle, mais la

petite Jacqueline ne détestait pas résister au poids des traditions. Convaincre

son frère pour se convaincre elle-même qu’elle pouvait être à sa hauteur.

Toujours l’idée de grimper jusqu’à lui, jusqu’à son niveau d’excellence.

Nous sommes en 1638, Blaise a quinze ans, Jacqueline, treize.

Elle l’a vu tracer dans la cour des ronds, des barres, des dessins qui ne

ressemblaient pas à ceux des autres enfants, elle a entendu les cris de son

père transporté de joie parce que les figures de Blaise répétaient « jusqu’à la trente-deuxième proposition du premier livre d’Euclide ». Elle a écouté

d’éminents scientifiques expliquer que Blaise étonnerait le monde entier et

que son nom traverserait les siècles futurs, à l’égal de celui d’Archimède.

Elle a vu la fierté de son père quand il a emmené sa progéniture à

l’Academia parisiensis, un cercle d’hommes où aucune femme ne siège.

Jacqueline veut l’égaler par ses propres moyens. Gilberte a été chargée de

lui apprendre des mots, pas des chiffres. Les mots remplaceront les sciences

et la géométrie. Elle les aimera, les apprivoisera, ils seront sa liberté, ils

traduiront ses émotions, ses désirs, ses peines et ses joies, tous les

sentiments qui ont agité son âme. Blaise et Jacqueline auront chacun leur

domaine d’excellence.

La poésie pour elle, le calcul pour lui.

Les drôles de dessins de Blaise l’intriguent, elle aimerait connaître la

signification des formes qu’il trace au sol et recopie sur un papier, mais le

domaine des sciences est celui des hommes. Elle ne s’en étonne pas.

L’étonnement aurait sonné le début d’une rébellion, et Jacqueline est

soumise à son siècle, or son siècle a oublié les femmes. La rébellion est du

temps perdu. Gagner l’estime du père et mériter les mêmes cris

d’admiration que Blaise, telle est son ambition, elle ne dépasse pas le cercle

de la famille.

La barre est déjà placée haut à l’intérieur du clan.

Blaise joue de ses facultés avec une facilité immense. Il est sûr de lui,

intransigeant. La petite Jacqueline, elle, se montre plus modeste, c’est

pourtant la seule qui ose le réprimander quand trop d’assurance le gagne.

Elle est déjà son métronome. Un seul regard d’elle et Blaise redescend sur

terre, retrouve la juste mesure.

Jacqueline s’emporte contre son arrogance et Blaise s’excuse, admire la

perspicacité et la bonté de sa sœur, son modèle, l’être le plus pur qu’il ait

rencontré. Il peut blesser des esprits moins vifs sans s’en apercevoir. Il faut

comprendre vite ses raisonnements, il s’impatiente pour un rien. Lui qui ne semble avoir de plaisir qu’à étudier admire Jacqueline qui travaille sa

mémoire, sa diction et écrit sur les événements de sa vie. Blaise apprécie

l’écriture, cependant il désapprouve les ambitions théâtrales. La

représentation est un divertissement, « tel que la chasse, le jeu ou la

danse », qu’il méprise déjà. Les idées de Blaise sur les femmes ne sont pas

en avance sur le siècle quand il s’agit de sa sœur. S’il ne la dissuade pas de

se produire au château de Saint-Germain-en-Laye, c’est par amour.

Jacqueline ira donc voir la reine. La permission est accordée.

Les enfants prodiges marchent main dans la main vers une haute

destinée. Mais les inséparables sont décalés. Jacqueline devance son frère

dans le goût de la littérature et dans son amour débordant de Dieu.

Il la rejoindra avec un temps de retard.

Elle l’admirait dès le début, et lui l’admirera jusqu’à son dernier souffle.

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