Soumise
Science et poésie
Étienne dut s’absenter quelques jours en Auvergne. Il emmena Gilberte et
laissa Blaise et Jacqueline aux bons soins de Madame Sainctot, qui avait
deux filles. Veuve d’un conseiller du roi, compagne du poète Vincent
Voiture, coureur de jupons et boute-en-train des salons à la mode, elle
menait une vie amoureuse qui ne l’empêchait pas de bien éduquer ses
enfants. Dans la cour de la maison, les trois petites filles inventèrent et
jouèrent une pièce de théâtre en cinq actes. Jacqueline dirigeait la troupe. La
pièce était si aboutie dans son écriture que Madame Sainctot trouva des
acteurs qui acceptèrent de se joindre à elles pour une présentation devant un
public. L’excitation des jeunes filles était à son comble.
Madame de Morangis, née Philiberte d’Amoncourt, épouse du très dévot
maître des requêtes Antoine Barillon de Morangis, autre voisine des Pascal
et amie du duc de Roannez, était présente. Intriguée par l’enfant poète, elle
lui demanda de composer quelques vers, décidée à la présenter à la Cour,
avec une idée derrière la tête. Elle se doutait que la reine serait sensible aux
dons d’une fillette, mais elle devait vérifier que l’enfant improvisait aussi
spontanément qu’on le disait.
Philiberte adorait les poèmes de Jacqueline, en redemandait, pour elle
mais aussi pour ses amies. La petite ressemblait à une poupée, son corps était bien proportionné, son visage charmant, son regard plein de vivacité et
d’espièglerie, elle fascinerait la reine.
Le lendemain, au château de Saint-Germain où elle avait ses habitudes,
Madame de Morangis vanta auprès d’Anne d’Autriche les talents de la
jeune Pascal. La reine avait entendu parler du savant de quinze ans, mais
pas de sa petite sœur.
– Cette famille compte donc deux prodiges ? demanda- t-elle.
– Oui, Votre Majesté, un garçon et une fille…
La reine espérait bien sûr avoir un fils, mais l’idée qu’une femme soit
aussi brillante qu’un homme ne lui déplaisait guère. L’annonce de la
grossesse royale après vingt-deux ans de mariage avait été un grand
événement en France. Pendant des années, ses relations avec le roi
Louis XIII, son époux, avaient été difficiles ; elles étaient apaisées
maintenant, même si la reine demeurait une épouse délaissée, qui
s’ennuyait. Cette nouvelle distraction était bienvenue.
Madame de Morangis se précipita chez les Pascal pour apprendre la
nouvelle à Jacqueline : la reine la recevrait dans deux jours. Jacqueline était
affolée, elle aimait lire ses poèmes en famille mais elle n’avait jamais
imaginé qu’ils la conduiraient jusqu’à la reine. Sa place n’était pas à la
Cour. En l’absence de son père, son frère décidait pour elle. Celui qui se
produisait devant les savants de l’académie devait l’autoriser à se produire
devant la reine.
Une jeune fille de bonne famille ne se donnait pas en spectacle, mais la
petite Jacqueline ne détestait pas résister au poids des traditions. Convaincre
son frère pour se convaincre elle-même qu’elle pouvait être à sa hauteur.
Toujours l’idée de grimper jusqu’à lui, jusqu’à son niveau d’excellence.
Nous sommes en 1638, Blaise a quinze ans, Jacqueline, treize.
Elle l’a vu tracer dans la cour des ronds, des barres, des dessins qui ne
ressemblaient pas à ceux des autres enfants, elle a entendu les cris de son
père transporté de joie parce que les figures de Blaise répétaient « jusqu’à la trente-deuxième proposition du premier livre d’Euclide ». Elle a écouté
d’éminents scientifiques expliquer que Blaise étonnerait le monde entier et
que son nom traverserait les siècles futurs, à l’égal de celui d’Archimède.
Elle a vu la fierté de son père quand il a emmené sa progéniture à
l’Academia parisiensis, un cercle d’hommes où aucune femme ne siège.
Jacqueline veut l’égaler par ses propres moyens. Gilberte a été chargée de
lui apprendre des mots, pas des chiffres. Les mots remplaceront les sciences
et la géométrie. Elle les aimera, les apprivoisera, ils seront sa liberté, ils
traduiront ses émotions, ses désirs, ses peines et ses joies, tous les
sentiments qui ont agité son âme. Blaise et Jacqueline auront chacun leur
domaine d’excellence.
La poésie pour elle, le calcul pour lui.
Les drôles de dessins de Blaise l’intriguent, elle aimerait connaître la
signification des formes qu’il trace au sol et recopie sur un papier, mais le
domaine des sciences est celui des hommes. Elle ne s’en étonne pas.
L’étonnement aurait sonné le début d’une rébellion, et Jacqueline est
soumise à son siècle, or son siècle a oublié les femmes. La rébellion est du
temps perdu. Gagner l’estime du père et mériter les mêmes cris
d’admiration que Blaise, telle est son ambition, elle ne dépasse pas le cercle
de la famille.
La barre est déjà placée haut à l’intérieur du clan.
Blaise joue de ses facultés avec une facilité immense. Il est sûr de lui,
intransigeant. La petite Jacqueline, elle, se montre plus modeste, c’est
pourtant la seule qui ose le réprimander quand trop d’assurance le gagne.
Elle est déjà son métronome. Un seul regard d’elle et Blaise redescend sur
terre, retrouve la juste mesure.
Jacqueline s’emporte contre son arrogance et Blaise s’excuse, admire la
perspicacité et la bonté de sa sœur, son modèle, l’être le plus pur qu’il ait
rencontré. Il peut blesser des esprits moins vifs sans s’en apercevoir. Il faut
comprendre vite ses raisonnements, il s’impatiente pour un rien. Lui qui ne semble avoir de plaisir qu’à étudier admire Jacqueline qui travaille sa
mémoire, sa diction et écrit sur les événements de sa vie. Blaise apprécie
l’écriture, cependant il désapprouve les ambitions théâtrales. La
représentation est un divertissement, « tel que la chasse, le jeu ou la
danse », qu’il méprise déjà. Les idées de Blaise sur les femmes ne sont pas
en avance sur le siècle quand il s’agit de sa sœur. S’il ne la dissuade pas de
se produire au château de Saint-Germain-en-Laye, c’est par amour.
Jacqueline ira donc voir la reine. La permission est accordée.
Les enfants prodiges marchent main dans la main vers une haute
destinée. Mais les inséparables sont décalés. Jacqueline devance son frère
dans le goût de la littérature et dans son amour débordant de Dieu.
Il la rejoindra avec un temps de retard.
Elle l’admirait dès le début, et lui l’admirera jusqu’à son dernier souffle.
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