Soumise
Accident ou légende ?
Il fait glacial en ce début de mois de novembre, il y a bien une cheminée
dans sa chambre, mais pas de bois. L’escalier de la maison de la rue des
Francs-Bourgeois-Saint-Michel est abrupt, l’immeuble étroit, mais proche
de Port-Royal.
La maison est peu meublée, le strict nécessaire. Dans sa chambre, un lit,
une tapisserie, un tableau représentant le Christ qui appartenait à son père et
une table de travail. Le dernier modèle de la machine arithmétique, la
pascaline, est posée dessus. Il n’y a pas si longtemps, Jacqueline tapait à sa
porte pour l’avertir que le repas était servi. Plus personne ne lui apporte une
boisson tiède. Alors, un soir de tristesse, il décide d’aller une fois encore se
réchauffer chez son ami le duc à l’hôtel de Roannez situé près du cloître
Saint-Merri. Depuis quelque temps, celui-ci a mis à sa disposition un
carrosse. Pascal s’habille et l’emprunte pour une promenade, avant le dîner.
Le cocher traverse la Seine quand soudain, sur le pont, les chevaux
s’emballent, le sol devient glissant sous les sabots ferrés, les animaux
trébuchent et tombent, par-dessus le parapet, dans le fleuve. Par chance,
l’attelage rompt, le carrosse demeure sur le bord, les roues tournent dans le
vide. Blaise est projeté à l’avant du véhicule, le cocher parvient à s’extraire
et à dégager son passager juste à temps. Trois des six chevaux sont noyés.
Cet accident aurait eu lieu « quelques années avant sa mort ». La date
exacte n’est pas mentionnée. L’événement aurait précipité sa seconde
conversion, avant « la Nuit de feu ».
Pour l’abbé Boileau, connu pour ses sarcasmes, « ce grand esprit croyait
toujours voir un abîme à son côté gauche, et faisait mettre une chaise pour
se rassurer ». Ses amis, son confesseur, son directeur avaient beau lui dire
qu’il n’y avait rien à craindre, que « ce n’était que les alarmes d’une
imagination épuisée par une étude abstraite et métaphysique », Pascal en
convenait sur le moment et, un quart d’heure après, « il se creusait de
nouveau le précipice qui l’effrayait ».
L’accident a-t-il eu lieu ? S’il n’a pas eu lieu, pourquoi inventer une telle
mésaventure ? Pascal n’avait pas besoin de frôler un précipice pour prendre
conscience de la fragilité de la vie, sa santé était mise à l’épreuve depuis
son plus jeune âge. Il est peu logique de réduire la conversion pascalienne à
un accident de carrosse. L’accident a peut-être eu lieu, mais c’est Jacqueline
qui l’entraîne vers ce chemin, pas la peur de la mort.
En se rapprochant de Port-Royal, il se rapproche d’elle.
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