Soumise

Christine Orban · Chapitre 2 sur 60

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Soumise

Portraits

 

 

Commençons par la fin. On peut voir le masque mortuaire de Blaise

Pascal à la bibliothèque de Port-Royal. Le seul que j’avais auparavant tenu

entre mes mains était celui de Chopin. J’étais alors étudiante en droit et

stagiaire chez un commissaire-priseur qui le mettait en vente. Le masque de

Blaise Pascal, protégé par de la mousse, repose aujourd’hui dans une boîte

numérotée 161006/03 et fermée par six vis. Il s’agit de l’original, celui

commandé par sa sœur Gilberte. C’est le visage de Pascal quelques instants

après sa mort, lavé et préparé selon les rites de l’époque. Les marques de

l’âge et de la maladie ont été gommées, écrasées par le poids de la cire et du

plâtre.

Le visage est lisse, pas de poils de barbe prisonniers du plâtre comme sur

celui du virtuose. Ses paupières scellent définitivement son regard et des

cheveux épars entourent son bonnet. La transpiration et la fièvre sont

passées par là. Sur ses tempes, des veines apparentes semblent encore

palpiter.

C’est à partir de ce visage de Pascal mort que je vais l’imaginer vivant. Il

existe deux portraits posthumes de lui, celui peint par son ami Jean Domat

et celui de François Quesnel. Il n’a jamais cédé à la vanité de poser. Il n’est

donc pas surprenant que sa sœur et son beau-frère aient permis qu’on

retienne de lui cette ultime image, l’unique trace de l’« effrayant génie ». Ce visage capturé dans sa dernière expression. Maquillage de théâtre pour la

dernière représentation de celui qui refusait les artifices de son vivant. Les

aurait-il acceptés une fois mort ? Probablement pas, bien qu’il n’ait laissé

aucune instruction en ce sens. On peut penser qu’il aurait détesté son

portrait peint par François Quesnel, détesté ce camouflage d’un mort

maquillé en vivant, ses lèvres trop rouges, ses joues trop colorées et cet air

de faux contentement qui lui va si mal. La famille l’approuva.

Blaise se méfiait des reproductions de la nature que l’on admire plus que

l’original et méprisait l’homme ou la femme qui s’exhibaient. L’apparence

n’est rien. Qui peut représenter un crâne dans lequel tant d’inventions, de

pensées, de calculs se sont multipliés ?

Et Jacqueline, quelle image avons-nous de sa jeune beauté ? De la

charmante Jacquette, la ravissante espiègle, « parfaitement belle et d’une

humeur douce et gaie, la plus agréable du monde », demeure seulement le

portrait d’une religieuse cistercienne engoncée dans une camisole à faire

peur. C’est ainsi qu’un peintre anonyme voit sœur Jacqueline de Sainte-

Euphémie : assise, la tête enfoncée dans les épaules, elle n’a plus de cou,

elle est massive, raide, prisonnière de son terrifiant vêtement blanchâtre,

une croix rouge lui barre la poitrine, un voile noir lui couvre la tête. Elle n’a

plus d’âge, la prière a aspiré sa jeunesse, éteint sa gaieté. Elle ne pose pas,

elle est posée comme un objet, la statue de plâtre qu’elle est devenue. Ses

traits sont lisses comme ceux de son frère sur son masque mortuaire,

terrifiants, parce qu’elle est vivante, son sourire est contraint, sa peau n’a

pas de couleur, c’est la peau d’une personne qui n’est plus.

On ne sait pas pourquoi Jacqueline aurait accepté d’être immortalisée aux

yeux du monde après y avoir renoncé. Pierre Nicole – ami de Blaise –

considère que se laisser peindre est pour une religieuse « un excès d’amour-

propre et de vanité », une femme est un objet négligeable et « perverti ».

La remarque n’a rien à voir avec la religion, juste avec la misogynie – le

terme n’est pas employé à l’époque mais le sentiment est là, omniprésent en ce e XVII siècle.

Bienvenue au e XVII, le siècle de Jacqueline Pascal, poétesse, épistolière

douée et sœur d’un génie.

Jacqueline et Blaise se ressemblent-ils ? Étrange exercice que de

comparer un masque mortuaire à un portrait pour traquer les ressemblances

entre un frère et une sœur. Entre les traits d’une vivante et ceux d’un mort.

Les deux visages expriment la profondeur et la spiritualité. Jacqueline, c’est

Blaise en plus avenant. Son visage est plus rond, ses traits moins anguleux,

moins sévères. L’ironie chez elle a été combattue mais elle est encore là, au

coin des lèvres prêtes à sourire. Son regard est plein de douceur, sûrement

moins noir, moins perçant, que celui de Blaise, mais tout aussi clairvoyant.

Oublions la camisole et attardons-nous sur ce visage tant il donne

confiance, malgré quelque chose d’imperceptiblement déchiré. Comme un

combat étouffé.

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