Soumise
« Un talent inutile »
Sa réputation de poète a suivi Jacqueline jusqu’à Port-Royal. Avant
même qu’elle y arrive, un des pères de l’Oratoire conseille à Jacqueline,
future sœur, de traduire en prose et en français une des hymnes de l’Église
afin d’en faciliter l’accès aux laïques qui ne pratiquent pas le latin.
Jacqueline accepte spontanément de rendre ce service sans penser à
demander la permission à sœur Agnès. Elle prend du plaisir à retrouver son
travail d’écriture appliqué à la religion. Elle n’est pas encore tout à fait du
monde de Port-Royal. Elle se croit libre de s’adonner à cette occupation.
Quand le père reçoit ses vers, il les apprécie tellement qu’il lui propose
de continuer, et c’est là que Jacqueline s’avise de demander l’autorisation.
Dans une lettre datée du 22 juin 1650, sœur Agnès lui demande de cacher le
talent qu’elle a pour cela : « C’est un talent dont Dieu ne vous demandera
point compte, puisque c’est le partage de notre sexe que l’humilité et
le silence ; il faut l’ensevelir. »
Ensevelir, c’est faire disparaître, c’est mettre un mort au tombeau, c’est
enterrer. Celle qui aimait le chant et la poésie ne se révolte pas face à cette
lugubre exigence.
Une autre lettre suivra : « Vous devez haïr ce génie et les autres qui sont
peut-être cause que le monde vous retient ; car il veut recueillir ce qu’il a
semé. » Antoine Singlin est derrière cette décision. Tous les divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne, et la poésie est un divertissement. Par
ces mots, le talent de Jacqueline est définitivement enseveli. Ce talent à
peine éclos, qui, selon Victor Cousin, « s’il avait été longuement cultivé,
aurait peut-être produit des œuvres remarquables », est tué dans l’œuf.
Jacqueline subit cette nouvelle amputation, celle de son écriture. Même
cette inoffensive occupation est interdite par la folie janséniste. Elle ne
proteste pas. Elle se soumet aux plus absurdes décisions et finit même par
leur donner raison. L’écriture n’était-elle pas pour elle un remède, une façon
d’apprivoiser ses démons ? Elle ne traduira plus en prose des hymnes de
l’Église, elle en oubliera le latin s’il le faut. Elle n’écrira plus de poèmes,
finis ces rimes et ces mots choisis qu’elle aimait tant. Deux siècles plus
tard, Marceline Desbordes-Valmore persistera : « Les femmes, je le sais, ne
doivent pas écrire. »
Cette sentence d’excommunication prononcée par les jansénistes de Port-
Royal sur ce qu’ils considèrent comme des « talents inutiles » contrarie
Blaise au plus haut point. Comment sa sœur peut-elle ainsi se nier ? Même
s’il finira par partager les convictions religieuses de Jacqueline, il ne
laissera jamais étouffer sa puissance créatrice. Il publiera Les Provinciales
en 1657 sous le pseudonyme de Louis de Montalte. Ces pamphlets dans
lesquels il tourne en dérision les jésuites prouvent, s’il en était besoin, qu’un
talent de plume peut ne pas être complètement un talent inutile puisqu’il
l’utilise pour prendre la défense des jansénistes.
Port-Royal plonge Pascal dans une certaine contradiction. Il a écrit sur le
divertissement parce qu’il a éprouvé son utilité. Les principes de sa sœur ne
l’empêchent pas de sortir dans le monde, de considérer les diverses
agitations des hommes et du roi qui, sans divertissement, est plus
malheureux que le moindre de ses sujets qui se divertit. « De là vient que le
jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si
recherchés. Ce n’est pas (…) qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit
d’avoir l’argent qu’on peut gagner au jeu ou dans le lièvre qu’on court, on n’en voudrait pas s’il était offert. » La poétesse, dans sa solitude méditative,
sans écrire, sans occupation, nourrie simplement de ses pensées, ne sera-t-
elle pas en danger ?
Jacqueline se tient bien éloignée des conversations mondaines, des jeux
qui occupent si bien la Cour, des recherches scientifiques, de l’écriture et du
théâtre. Elle ne se permet plus aucun divertissement. Une raison encore
pour Blaise de l’admirer, même si ces frustrations excessives lui paraissent
inutiles à ce moment de sa vie.
Elle n’a besoin que de Monsieur Singlin. À force de rencontres quasi
quotidiennes avec le confesseur, celui-ci aurait pris la place de Blaise. Qui
sait si la relation qui s’établit dans l’obscurité et le secret des confidences ne
trouble pas la jeune fille ?
Malgré le grillage qui les séparait, le prestige qui auréole le séduisant
directeur de conscience installait un climat favorable aux tentations du
cœur.
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