Soumise

Christine Orban · Chapitre 37 sur 60

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Soumise

« Un talent inutile »

 

Sa réputation de poète a suivi Jacqueline jusqu’à Port-Royal. Avant

même qu’elle y arrive, un des pères de l’Oratoire conseille à Jacqueline,

future sœur, de traduire en prose et en français une des hymnes de l’Église

afin d’en faciliter l’accès aux laïques qui ne pratiquent pas le latin.

Jacqueline accepte spontanément de rendre ce service sans penser à

demander la permission à sœur Agnès. Elle prend du plaisir à retrouver son

travail d’écriture appliqué à la religion. Elle n’est pas encore tout à fait du

monde de Port-Royal. Elle se croit libre de s’adonner à cette occupation.

Quand le père reçoit ses vers, il les apprécie tellement qu’il lui propose

de continuer, et c’est là que Jacqueline s’avise de demander l’autorisation.

Dans une lettre datée du 22 juin 1650, sœur Agnès lui demande de cacher le

talent qu’elle a pour cela : « C’est un talent dont Dieu ne vous demandera

point compte, puisque c’est le partage de notre sexe que l’humilité et

le silence ; il faut l’ensevelir. »

Ensevelir, c’est faire disparaître, c’est mettre un mort au tombeau, c’est

enterrer. Celle qui aimait le chant et la poésie ne se révolte pas face à cette

lugubre exigence.

Une autre lettre suivra : « Vous devez haïr ce génie et les autres qui sont

peut-être cause que le monde vous retient ; car il veut recueillir ce qu’il a

semé. » Antoine Singlin est derrière cette décision. Tous les divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne, et la poésie est un divertissement. Par

ces mots, le talent de Jacqueline est définitivement enseveli. Ce talent à

peine éclos, qui, selon Victor Cousin, « s’il avait été longuement cultivé,

aurait peut-être produit des œuvres remarquables », est tué dans l’œuf.

Jacqueline subit cette nouvelle amputation, celle de son écriture. Même

cette inoffensive occupation est interdite par la folie janséniste. Elle ne

proteste pas. Elle se soumet aux plus absurdes décisions et finit même par

leur donner raison. L’écriture n’était-elle pas pour elle un remède, une façon

d’apprivoiser ses démons ? Elle ne traduira plus en prose des hymnes de

l’Église, elle en oubliera le latin s’il le faut. Elle n’écrira plus de poèmes,

finis ces rimes et ces mots choisis qu’elle aimait tant. Deux siècles plus

tard, Marceline Desbordes-Valmore persistera : « Les femmes, je le sais, ne

doivent pas écrire. »

Cette sentence d’excommunication prononcée par les jansénistes de Port-

Royal sur ce qu’ils considèrent comme des « talents inutiles » contrarie

Blaise au plus haut point. Comment sa sœur peut-elle ainsi se nier ? Même

s’il finira par partager les convictions religieuses de Jacqueline, il ne

laissera jamais étouffer sa puissance créatrice. Il publiera Les Provinciales

en 1657 sous le pseudonyme de Louis de Montalte. Ces pamphlets dans

lesquels il tourne en dérision les jésuites prouvent, s’il en était besoin, qu’un

talent de plume peut ne pas être complètement un talent inutile puisqu’il

l’utilise pour prendre la défense des jansénistes.

Port-Royal plonge Pascal dans une certaine contradiction. Il a écrit sur le

divertissement parce qu’il a éprouvé son utilité. Les principes de sa sœur ne

l’empêchent pas de sortir dans le monde, de considérer les diverses

agitations des hommes et du roi qui, sans divertissement, est plus

malheureux que le moindre de ses sujets qui se divertit. « De là vient que le

jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si

recherchés. Ce n’est pas (…) qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit

d’avoir l’argent qu’on peut gagner au jeu ou dans le lièvre qu’on court, on n’en voudrait pas s’il était offert. » La poétesse, dans sa solitude méditative,

sans écrire, sans occupation, nourrie simplement de ses pensées, ne sera-t-

elle pas en danger ?

Jacqueline se tient bien éloignée des conversations mondaines, des jeux

qui occupent si bien la Cour, des recherches scientifiques, de l’écriture et du

théâtre. Elle ne se permet plus aucun divertissement. Une raison encore

pour Blaise de l’admirer, même si ces frustrations excessives lui paraissent

inutiles à ce moment de sa vie.

Elle n’a besoin que de Monsieur Singlin. À force de rencontres quasi

quotidiennes avec le confesseur, celui-ci aurait pris la place de Blaise. Qui

sait si la relation qui s’établit dans l’obscurité et le secret des confidences ne

trouble pas la jeune fille ?

Malgré le grillage qui les séparait, le prestige qui auréole le séduisant

directeur de conscience installait un climat favorable aux tentations du

cœur.

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