Soumise

Christine Orban · Chapitre 20 sur 60

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Soumise

L’installation à Rouen

 

Quelques mois après l’entrevue avec Richelieu, Étienne est nommé à

l’intendance de Rouen commissaire député par Sa Majesté en Haute-

Normandie pour la levée de l’impôt et des tailles.

Le beau rêve de vivre rentier pour aider Blaise et satisfaire ses désirs de

liberté est du passé. Aucune hésitation ne lui est permise. Cette mission est

une chance qu’il doit saisir. Il sait par expérience combien un tel poste est

difficile à obtenir. En 1632, il avait tenté de décrocher la charge de premier

président de la cour des aides de sa province et elle lui avait été refusée. En

janvier, il ne retourne pas en Auvergne, il va à Rouen avec ses trois enfants.

Les enfants Pascal sont inquiets. La lourdeur des impôts entraîne

d’importantes révoltes, les curés et même la noblesse se joignent aux

émeutiers. Blaise en a discuté avec son père ; la tâche n’est pas sans danger,

quelques mois auparavant un commis de la gabelle et sa famille ont été

massacrés. Des émeutiers ont incendié les maisons des percepteurs.

Étienne ne voit que sa mission : aider Richelieu à ne pas céder. Si le

Cardinal cède, la royauté est menacée. Le chancelier Séguier, bras droit de

Richelieu pour le maintien de l’ordre intérieur, est nommé garde des

Sceaux, et Étienne, commissaire, c’est-à-dire agent nommé par le roi pour

accompagner le garde des Sceaux, avec la consigne d’être impitoyable face

aux émeutiers.

Étienne Pascal, le serviteur rebelle, est chargé de sanctionner d’autres

rebelles. Drôle de situation : il va devoir punir les émeutiers, alors qu’il a

lui-même été accusé d’en être un. A-t-il hésité un instant ? Les dilemmes

cornéliens ne sont pas réservés qu’au théâtre.

La famille s’établit à Rouen en 1640. Une ville portuaire avec une

cathédrale gothique et un collège jésuite construit au siècle précédent. Le

vieux Rouen médiéval est principalement commerçant. Les céramiques

armoriées d’un blanc bleuté connaissent un grand succès et sont envoyées

dans toute la France, même au château de Saint-Germain.

L’imprégnation religieuse de la ville est importante, le clergé y encadre

une population catholique traumatisée, ravagée par l’épidémie de peste. La

révolte des Nu-Pieds et les émeutes populaires grondent depuis 1639, un an

avant l’arrivée des Pascal, malgré le bureau des pauvres ouvert aux plus

démunis. Les impôts directs sont trop lourds et les habitants de Rouen se

soulèvent, organisent des pillages. Des meurtres sont commis. Les artisans,

les compagnons survivent chichement, à la merci des intempéries, de la

dîme, des maladies qui les ont frappés avec violence. C’est dans cette

ambiance que les Pascal prennent possession de leur nouvelle maison, une

jolie et grande demeure rue des Murs-Saint-Ouen avec serviteurs, équipage,

carrosse, un train de vie plus ostentatoire qu’à Paris. Leur luxueuse

installation jure avec le contexte ambiant. D’autant plus que le travail des

intendants, ceux que le peuple surnomme les « maudits tyranneaux »,

consiste à faire payer celui-ci, quitte à le saigner.

Étienne sait que sa tâche est ingrate, le rôle, qu’il va tenter de rendre le

plus humain possible, lui va mal. Mais cet homme seul avec ses trois

enfants attire plutôt la sympathie, et l’accueil réservé à la famille est, contre

toute attente, encourageant.

Pourtant, il va devoir collaborer avec Pierre Séguier, qui est prêt à

accepter n’importe quelle mission délicate pour rester près du pouvoir.

C’est lui qui en 1639 avait dirigé la violente répression des Nu-Pieds, c’est lui qui avait été chargé de la répression des meneurs dans l’affaire dans

laquelle Étienne s’était trouvé accusé, et c’est lui avec qui il devait

travailler ! On imagine aisément la difficulté de cette collaboration pour

Étienne Pascal.

Séguier terrorise toute la région, condamne les malheureux à

l’emprisonnement, à la galère, à la torture, ou même à la mort par

pendaison. Les bourgeois rouennais tentent de négocier mais seront bien

obligés de payer. Étienne ne peut ignorer le rôle détestable joué par Séguier

et la haine qu’il suscite. Sa seule consolation est que ce travail doit être

accompli et que si ce n’est pas lui, un autre plus dur serait nommé. Étienne

Pascal est pour la population un moindre mal.

La révolte des Nu-Pieds lui brisera le cœur, et il subira la Fronde contre

l’autorité monarchique avec beaucoup de compassion. Blaise y puisera sa

haine des guerres civiles et son scepticisme envers la politique.

C’est en voyant le mal que son père se donne pour récolter la dîme que

Blaise réfléchit à une machine arithmétique capable de le soulager. Et il

invente l’ancêtre de la machine à calculer. En la construisant, l’enfant

surdoué, admiré par sa famille, le sera aussi par le cercle des savants. Il

faudrait presque remercier Richelieu.

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