Soumise
L’installation à Rouen
Quelques mois après l’entrevue avec Richelieu, Étienne est nommé à
l’intendance de Rouen commissaire député par Sa Majesté en Haute-
Normandie pour la levée de l’impôt et des tailles.
Le beau rêve de vivre rentier pour aider Blaise et satisfaire ses désirs de
liberté est du passé. Aucune hésitation ne lui est permise. Cette mission est
une chance qu’il doit saisir. Il sait par expérience combien un tel poste est
difficile à obtenir. En 1632, il avait tenté de décrocher la charge de premier
président de la cour des aides de sa province et elle lui avait été refusée. En
janvier, il ne retourne pas en Auvergne, il va à Rouen avec ses trois enfants.
Les enfants Pascal sont inquiets. La lourdeur des impôts entraîne
d’importantes révoltes, les curés et même la noblesse se joignent aux
émeutiers. Blaise en a discuté avec son père ; la tâche n’est pas sans danger,
quelques mois auparavant un commis de la gabelle et sa famille ont été
massacrés. Des émeutiers ont incendié les maisons des percepteurs.
Étienne ne voit que sa mission : aider Richelieu à ne pas céder. Si le
Cardinal cède, la royauté est menacée. Le chancelier Séguier, bras droit de
Richelieu pour le maintien de l’ordre intérieur, est nommé garde des
Sceaux, et Étienne, commissaire, c’est-à-dire agent nommé par le roi pour
accompagner le garde des Sceaux, avec la consigne d’être impitoyable face
aux émeutiers.
Étienne Pascal, le serviteur rebelle, est chargé de sanctionner d’autres
rebelles. Drôle de situation : il va devoir punir les émeutiers, alors qu’il a
lui-même été accusé d’en être un. A-t-il hésité un instant ? Les dilemmes
cornéliens ne sont pas réservés qu’au théâtre.
La famille s’établit à Rouen en 1640. Une ville portuaire avec une
cathédrale gothique et un collège jésuite construit au siècle précédent. Le
vieux Rouen médiéval est principalement commerçant. Les céramiques
armoriées d’un blanc bleuté connaissent un grand succès et sont envoyées
dans toute la France, même au château de Saint-Germain.
L’imprégnation religieuse de la ville est importante, le clergé y encadre
une population catholique traumatisée, ravagée par l’épidémie de peste. La
révolte des Nu-Pieds et les émeutes populaires grondent depuis 1639, un an
avant l’arrivée des Pascal, malgré le bureau des pauvres ouvert aux plus
démunis. Les impôts directs sont trop lourds et les habitants de Rouen se
soulèvent, organisent des pillages. Des meurtres sont commis. Les artisans,
les compagnons survivent chichement, à la merci des intempéries, de la
dîme, des maladies qui les ont frappés avec violence. C’est dans cette
ambiance que les Pascal prennent possession de leur nouvelle maison, une
jolie et grande demeure rue des Murs-Saint-Ouen avec serviteurs, équipage,
carrosse, un train de vie plus ostentatoire qu’à Paris. Leur luxueuse
installation jure avec le contexte ambiant. D’autant plus que le travail des
intendants, ceux que le peuple surnomme les « maudits tyranneaux »,
consiste à faire payer celui-ci, quitte à le saigner.
Étienne sait que sa tâche est ingrate, le rôle, qu’il va tenter de rendre le
plus humain possible, lui va mal. Mais cet homme seul avec ses trois
enfants attire plutôt la sympathie, et l’accueil réservé à la famille est, contre
toute attente, encourageant.
Pourtant, il va devoir collaborer avec Pierre Séguier, qui est prêt à
accepter n’importe quelle mission délicate pour rester près du pouvoir.
C’est lui qui en 1639 avait dirigé la violente répression des Nu-Pieds, c’est lui qui avait été chargé de la répression des meneurs dans l’affaire dans
laquelle Étienne s’était trouvé accusé, et c’est lui avec qui il devait
travailler ! On imagine aisément la difficulté de cette collaboration pour
Étienne Pascal.
Séguier terrorise toute la région, condamne les malheureux à
l’emprisonnement, à la galère, à la torture, ou même à la mort par
pendaison. Les bourgeois rouennais tentent de négocier mais seront bien
obligés de payer. Étienne ne peut ignorer le rôle détestable joué par Séguier
et la haine qu’il suscite. Sa seule consolation est que ce travail doit être
accompli et que si ce n’est pas lui, un autre plus dur serait nommé. Étienne
Pascal est pour la population un moindre mal.
La révolte des Nu-Pieds lui brisera le cœur, et il subira la Fronde contre
l’autorité monarchique avec beaucoup de compassion. Blaise y puisera sa
haine des guerres civiles et son scepticisme envers la politique.
C’est en voyant le mal que son père se donne pour récolter la dîme que
Blaise réfléchit à une machine arithmétique capable de le soulager. Et il
invente l’ancêtre de la machine à calculer. En la construisant, l’enfant
surdoué, admiré par sa famille, le sera aussi par le cercle des savants. Il
faudrait presque remercier Richelieu.
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