Soumise

Christine Orban · Chapitre 16 sur 60

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Soumise

La providence frappe à la porte

 

 

Après avoir affronté l’épreuve du miroir, Jacqueline sait que l’épreuve du

public est compromise. Si l’idée de devenir un jour comédienne l’a

effleurée quand elle jouait dans la cour de Madame Sainctot, elle l’a vite

balayée. Elle n’est pas morte, elle est juste morte à une certaine vie. La

beauté, cette promesse de bonheur, ne sera pas sienne. Ses bonheurs seront

ailleurs.

Jacqueline était dans cette sage résolution quand Madame de Morangis,

l’amie providentielle, à qui elle écrivait que ses « divines vertus n’ont point

de pareilles », frappe à sa porte.

Nous sommes en mars 1639. Il fait encore froid, Jacqueline ouvre la

porte, enroulée dans un châle. Les deux amies s’étreignent. Madame de

Morangis ne l’avait pas revue depuis sa maladie. Ses yeux balayent son

visage sans exprimer le moindre signe de compassion.

Jacqueline est attentive à sa réaction. La commisération lui est

insupportable. Madame de Morangis n’émet aucun commentaire. Elle lui

donne des nouvelles de la reine, du petit Louis, né en septembre, qui se

porte à merveille, pour le plus grand bonheur des souverains, mais elle ne

lui transmet aucun rendez-vous avec la souveraine. Elle vient lui parler d’un

projet, une éventualité dont il n’a jamais été question auparavant : un rôle dans une pièce de Georges de Scudéry, le célèbre auteur de théâtre et frère

de Madeleine, la romancière, encore plus célèbre que lui.

Jacqueline l’écoute. Elle ne l’a pas regardée ? Comment Madame de

Morangis peut-elle lui proposer un rôle ? Comment peut-elle imaginer

qu’elle acceptera de se montrer ainsi défigurée ? Madame de Morangis, qui

devine les pensées de la petite, la prend dans ses bras, la rassure, la maladie

ne lui a pas ôté son charme. Mais Jacqueline refuse, la proposition est

insensée, elle est au bord des larmes, son amie si délicate n’a rien compris à

la situation.

Madame de Morangis a très bien compris. Elle lui demande de s’asseoir à

côté d’elle dans le salon et, les mains glacées de Jacqueline entre les

siennes, elle lui dit que Dieu l’a épargnée parce qu’Il l’aime, que sa mère, si

elle était là, lui dirait qu’elle n’a rien perdu, que sa beauté intérieure est plus

forte que tout et qu’elle rayonne à l’extérieur. Il n’est pas question

d’abandonner son rêve de jouer au théâtre, d’ailleurs Georges de Scudéry

est de son avis, Jacqueline en est capable, il a donné son accord. Il ne reste

plus qu’à convaincre Mondory, le célèbre comédien, le Cid de Corneille,

qu’elle a déjà croisé dans le salon de son père. Mais Jacqueline refuse. Si

Scudéry a donné son accord, c’est parce qu’il ne l’a pas vue. Madame de

Morangis réfute cet argument et, comme Jacqueline s’obstine, elle en

avance un autre : Richelieu sera là, la pièce se déroulera en son théâtre, où

seront conviés des jeunes comédiens. Elle lui fait entrevoir l’intérêt qu’il y a

à accepter : Richelieu reconnaît l’intérêt social du théâtre, défend la

littérature. L’Académie française a été instituée trois ans auparavant pour

contrôler un groupe de « gens de lettres et d’un mérite fort au-dessus du

commun », ainsi que l’insinua l’abbé de Boisrobert. L’homme d’État se

méfie des regroupements et préfère enrôler les littéraires en une institution

dont il s’érigera le protecteur. Le pair de France finance aussi trois troupes

de théâtre, procède à la réhabilitation et à la protection des comédiens et

viendra en personne assister à la représentation de Georges de Scudéry. Cette pièce peut être un fer de lance pour sa carrière. Jacqueline n’est pas

intéressée, elle finit par supplier Madame de Morangis de ne plus insister :

quel pourrait être l’avenir d’une comédienne au visage moucheté ?

Alors Madame de Morangis avance un dernier argument : seul Richelieu,

« le plus grand serviteur que la France ait eu », selon Louis XIII, peut aider

son père à retrouver sa liberté. Cette fois, l’argument est imparable.

Richelieu est mieux placé que la reine pour ce genre d’affaire, et la petite

est dans ce cas capable de surmonter toutes les difficultés. Elle se présentera

au public défigurée, si Mondory l’accepte, et donnera à son père une grande

preuve d’amour et d’abnégation. Elle a échoué une fois, une nouvelle

chance se présente, elle doit tenter de la saisir.

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