Soumise
La providence frappe à la porte
Après avoir affronté l’épreuve du miroir, Jacqueline sait que l’épreuve du
public est compromise. Si l’idée de devenir un jour comédienne l’a
effleurée quand elle jouait dans la cour de Madame Sainctot, elle l’a vite
balayée. Elle n’est pas morte, elle est juste morte à une certaine vie. La
beauté, cette promesse de bonheur, ne sera pas sienne. Ses bonheurs seront
ailleurs.
Jacqueline était dans cette sage résolution quand Madame de Morangis,
l’amie providentielle, à qui elle écrivait que ses « divines vertus n’ont point
de pareilles », frappe à sa porte.
Nous sommes en mars 1639. Il fait encore froid, Jacqueline ouvre la
porte, enroulée dans un châle. Les deux amies s’étreignent. Madame de
Morangis ne l’avait pas revue depuis sa maladie. Ses yeux balayent son
visage sans exprimer le moindre signe de compassion.
Jacqueline est attentive à sa réaction. La commisération lui est
insupportable. Madame de Morangis n’émet aucun commentaire. Elle lui
donne des nouvelles de la reine, du petit Louis, né en septembre, qui se
porte à merveille, pour le plus grand bonheur des souverains, mais elle ne
lui transmet aucun rendez-vous avec la souveraine. Elle vient lui parler d’un
projet, une éventualité dont il n’a jamais été question auparavant : un rôle dans une pièce de Georges de Scudéry, le célèbre auteur de théâtre et frère
de Madeleine, la romancière, encore plus célèbre que lui.
Jacqueline l’écoute. Elle ne l’a pas regardée ? Comment Madame de
Morangis peut-elle lui proposer un rôle ? Comment peut-elle imaginer
qu’elle acceptera de se montrer ainsi défigurée ? Madame de Morangis, qui
devine les pensées de la petite, la prend dans ses bras, la rassure, la maladie
ne lui a pas ôté son charme. Mais Jacqueline refuse, la proposition est
insensée, elle est au bord des larmes, son amie si délicate n’a rien compris à
la situation.
Madame de Morangis a très bien compris. Elle lui demande de s’asseoir à
côté d’elle dans le salon et, les mains glacées de Jacqueline entre les
siennes, elle lui dit que Dieu l’a épargnée parce qu’Il l’aime, que sa mère, si
elle était là, lui dirait qu’elle n’a rien perdu, que sa beauté intérieure est plus
forte que tout et qu’elle rayonne à l’extérieur. Il n’est pas question
d’abandonner son rêve de jouer au théâtre, d’ailleurs Georges de Scudéry
est de son avis, Jacqueline en est capable, il a donné son accord. Il ne reste
plus qu’à convaincre Mondory, le célèbre comédien, le Cid de Corneille,
qu’elle a déjà croisé dans le salon de son père. Mais Jacqueline refuse. Si
Scudéry a donné son accord, c’est parce qu’il ne l’a pas vue. Madame de
Morangis réfute cet argument et, comme Jacqueline s’obstine, elle en
avance un autre : Richelieu sera là, la pièce se déroulera en son théâtre, où
seront conviés des jeunes comédiens. Elle lui fait entrevoir l’intérêt qu’il y a
à accepter : Richelieu reconnaît l’intérêt social du théâtre, défend la
littérature. L’Académie française a été instituée trois ans auparavant pour
contrôler un groupe de « gens de lettres et d’un mérite fort au-dessus du
commun », ainsi que l’insinua l’abbé de Boisrobert. L’homme d’État se
méfie des regroupements et préfère enrôler les littéraires en une institution
dont il s’érigera le protecteur. Le pair de France finance aussi trois troupes
de théâtre, procède à la réhabilitation et à la protection des comédiens et
viendra en personne assister à la représentation de Georges de Scudéry. Cette pièce peut être un fer de lance pour sa carrière. Jacqueline n’est pas
intéressée, elle finit par supplier Madame de Morangis de ne plus insister :
quel pourrait être l’avenir d’une comédienne au visage moucheté ?
Alors Madame de Morangis avance un dernier argument : seul Richelieu,
« le plus grand serviteur que la France ait eu », selon Louis XIII, peut aider
son père à retrouver sa liberté. Cette fois, l’argument est imparable.
Richelieu est mieux placé que la reine pour ce genre d’affaire, et la petite
est dans ce cas capable de surmonter toutes les difficultés. Elle se présentera
au public défigurée, si Mondory l’accepte, et donnera à son père une grande
preuve d’amour et d’abnégation. Elle a échoué une fois, une nouvelle
chance se présente, elle doit tenter de la saisir.
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