Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)

Chapitre 11

11

 

 

Il était un peu plus de 1 h 30 du matin lorsque Matt fit de nouveau le tour complet de la propriété pour s’assurer que tout allait bien. La première ronde, il l’avait faite bien avant minuit. Juste au cas où, car la probabilité pour qu’il se passe quelque chose aussi tôt était assez faible, d’autant que la visite du vandale, la nuit précédente, avait eu lieu après 2 heures du matin. S’il prenait à ce petit plaisantin l’idée de récidiver, ce serait sans doute plus tard, mais Matt préférait se tenir prêt.

Il avait renoncé à dormir. Il savait que, de toute façon, il aurait eu du mal à trouver le sommeil après tout ce qu’il s’était passé aujourd’hui. Il n’arrêtait pas de cogiter, de penser à Weston. A Marshall.

A Elena.

Devant la maison, il fit une pause et prit une grande inspiration pour s’éclaircir les idées. En scrutant la cour, plongée dans la pénombre, il se sentit soudain mal à l’aise et ne put réprimer un frisson.

Avec tous ces coins et ces recoins, qui étaient autant de cachettes potentielles, surtout par une nuit sans lune, pas étonnant qu’il ne soit pas rassuré ! songea-t-il en soupirant. Mais il n’y avait personne. N’empêche qu’il avait la chair de poule et se tenait sur ses gardes, conscient que le danger pouvait surgir d’une minute à l’autre.

Se retournant lentement vers la maison, il contempla la façade, fraîchement repeinte. Le moyen le plus simple et le plus rapide de faire disparaître le graffiti était de peindre par-dessus. C’était ce qu’ils avaient fait. On ne voyait quasiment plus rien. Elena n’avait pas caché son soulagement.

Elle lui avait donné un coup de main. A deux, ils n’en avaient pas eu pour longtemps. Et ils avaient fait du bon boulot. Puis ils s’étaient occupés du ranch, se partageant équitablement les tâches ou travaillant de concert en parfaite harmonie. Matt n’avait pas vu le temps passer.

Levant les yeux vers les fenêtres, il s’aperçut qu’il y avait de la lumière dans la maison. Elena ne dormait pas. Elle devait veiller, elle aussi. Peut-être le regardait-elle, tapie derrière les carreaux…

Avec un soupir, il se détourna. Il fallait qu’il bouge. Sa ronde n’était pas terminée et il avait besoin de s’occuper l’esprit et de se changer les idées.

Absorbé dans ses pensées, il entendit une fraction de seconde trop tard des pas s’approcher tout doucement.

Du coin de l’œil, il capta un mouvement brusque et eut l’impression que quelque chose lui fondait dessus à toute vitesse.

Il pivota sur ses talons et, instinctivement, leva son bras droit pour protéger sa tête. Au lieu de l’assommer, l’objet — dur et métallique — heurta violemment son avant-bras. La douleur irradia jusqu’à l’épaule et le coup le déséquilibra. Il recula d’un pas et gémit sourdement.

Mais il n’avait ni le temps de s’attendrir sur son sort, ni non plus celui de dégainer son arme, glissée dans sa ceinture. Son assaillant revenait déjà à la charge, levant le bras pour lui asséner un nouveau coup.

Réagissant au quart de tour, Matt prévint le coup en attrapant au vol le bras qui s’apprêtait à le frapper. Simultanément, il pivota d’un quart de tour et envoya son coude droit dans l’estomac de son adversaire, qui se plia en deux avec un grognement de douleur. Matt en profita pour lui flanquer un coup sur la tête. Le type lâcha l’objet qu’il avait à la main mais ne capitula pas pour autant.

Fou de rage, il fondit sur Matt tête baissée et lui enfonça son poing dans les côtes. Matt riposta aussitôt. Les coups se mirent à pleuvoir de part et d’autre. Les deux hommes se tournaient autour en s’envoyant des uppercuts et en s’attrapant par le col.

Matt aurait été bien incapable de dire contre qui il se battait car l’inconnu portait une cagoule noire, comme ses vêtements. Il était grand et large d’épaules. Mais cela ne suffisait pas à l’identifier. Matt voulait à tout prix le démasquer, voir à qui il avait affaire. Galvanisé par ce désir, il redoubla de hargne, portant à son adversaire des coups plus précis tout en esquivant adroitement les siens. Il voulait gagner, mettre ce type K.-O., lui faire mordre la poussière, le pulvériser pour l’empêcher de nuire plus longtemps à Elena.

— Stop !

L’injonction lui sembla venir de très loin. C’est à peine s’il l’entendit tant son cœur battait fort. Tout occupé à donner et à encaisser des coups, il n’y prêta guère attention.

Mais son subconscient avait analysé et reconnu la voix qui venait de crier.

Elena. Elle était sortie de chez elle.

Cette pensée l’incita à se battre de plus belle. Elena aurait dû rester à l’intérieur. Elle était en danger. Ce salaud lui voulait du mal. S’il n’avait pas le dessus, l’autre risquait de…

Un coup de feu retentit dans la nuit, presque assourdissant.

Matt et son adversaire se figèrent instantanément, comme tétanisés.

Qui avait tiré ?

Et sur qui ?

Recouvrant ses esprits le premier, l’inconnu surprit Matt avec un direct au foie qui lui coupa le souffle. Puis d’un violent coup d’épaule, il le mit au tapis.

Matt avait à peine touché le sol qu’il tentait déjà de se relever, indifférent à la douleur et de nouveau prêt à en découdre. Il était déchaîné. Levant la tête, il chercha son adversaire des yeux pour lui sauter dessus.

Mais cet enfant de salaud ne l’avait pas attendu et s’enfuyait à toutes jambes.

— Stop ! cria encore Elena.

En pure perte, car l’homme continua de courir. Deux secondes plus tard, il disparaissait derrière la grange, au grand dam de Matt, qui n’était pas en état de se lancer à sa poursuite.

De dépit, il faillit lâcher une bordée de jurons qu’il ravala juste à temps. Non seulement cet enfoiré avait eu le dessus, mais en plus il avait filé, et risquait donc de revenir à l’assaut à un autre moment.

Elena s’était approchée et accroupie à côté de lui.

— Matt ? Ça va ?

Tournant la tête vers elle, il vit qu’elle tenait un pistolet dans la main droite. Son regard farouche et ses cheveux au vent lui donnaient l’air d’un ange exterminateur.

La douleur lui arracha une grimace lorsqu’il essaya de se mettre debout.

— Tu n’aurais pas dû sortir, dit-il. Tu aurais pu être blessée.

— Moi ? Je te signale que c’est toi qui t’es battu comme un chiffonnier. Viens, rentrons, dit-elle en lui tendant la main pour l’aider à se relever. Dans mon armoire à pharmacie, j’ai des antalgiques qui pourraient se révéler bien utiles.

— Tout va bien, affirma Matt.

— Je n’en crois rien.

Il leva les yeux vers elle. Elle attendait, la main toujours tendue.

Avec un soupir résigné, il finit par accepter son aide.

Dieu que sa main était douce !

Soudain, il sentit qu’elle le tirait et tentait désespérément de le faire se relever. Il était comme cloué au sol, totalement inerte. A tel point qu’il se demanda si son agresseur ne l’avait pas frappé à la tempe, et sonné à son insu. Il commençait d’ailleurs à se sentir nauséeux.

Il ne se laissa pas tirer comme un poids mort car Elena se serait à tous les coups écroulée sur lui et Dieu sait alors comment tout cela se serait terminé…

Non, mieux valait éviter ce genre de situations scabreuses.

Dès qu’il fut debout, elle lâcha sa main et se dirigea vers la maison sans plus s’occuper de lui.

Avant de lui emboîter le pas, il jeta un coup d’œil derrière lui. Il se demandait si l’inconnu était vraiment parti.

Ou s’il était seulement caché dans un coin.

Au cas où il les surveillerait, Matt s’efforça de marcher normalement, mais il serrait les dents car il avait mal partout. Monter les marches fut un véritable calvaire. Une fois sur le perron, il se retourna et, campé sur ses deux jambes, il balaya la cour du regard. Il fallait que le salaud qui leur cherchait noise comprenne qu’il n’avait pas intérêt à se pointer au ranch une troisième fois.

* * *

— Assieds-toi, dit Elena en invitant Matt à prendre place sur l’une des chaises qui entouraient la table de la cuisine.

Le cœur battant car elle était encore sous le choc de ce qu’il venait de se passer, elle se dirigea vers un placard qui faisait office d’armoire à pharmacie. Il fallait qu’elle retrouve le flacon d’antalgiques.

Lorsqu’elle eut mis la main dessus, elle remplit un verre d’eau au robinet puis se retourna et vit que Matt s’était assis, comme elle le lui avait demandé. A la lumière, elle s’aperçut qu’il était moins amoché qu’elle ne l’avait craint. Ses vêtements étaient déchirés et ses cheveux en bataille, mais à première vue il n’avait ni plaie ni ecchymose sur le visage. Comme la plupart des coups qu’il avait reçus visaient le torse, les contusions étaient sans doute concentrées sur sa poitrine. A en juger par la manière dont il se tenait très raide sur sa chaise, grimaçant à chaque mouvement, il devait avoir affreusement mal.

Elle faillit lui proposer de jeter un coup d’œil à ses blessures, mais elle se ravisa, troublée à la seule perspective de le voir torse nu.

Mieux valait qu’elle se contente de lui proposer des antalgiques, décida-t-elle en posant devant lui le verre d’eau et en lui tendant deux comprimés. En le voyant pincer les lèvres, elle crut qu’il allait les refuser. Il hésita mais finit par les prendre.

Ah, les hommes ! Toujours à jouer les durs à cuire…

— Tu es sûr que ça va ? insista-t-elle. J’ai des pansements et tout ce qu’il faut.

— C’est surtout ma fierté qui en a pris un coup, confia-t-il en soupirant. Je me suis bêtement laissé surprendre. Il m’a sauté dessus. Je ne l’ai pas vu arriver.

— Tu as réussi malgré tout à parer le coup qu’il s’apprêtait à t’asséner sur la tête.

Il releva la tête, surpris.

— Tu as tout vu ?

Elle acquiesça tandis que, mentalement, elle se repassait la scène en accéléré. N’arrivant pas à dormir, elle était à sa fenêtre et regardait dehors. Elle avait vu Matt traverser la cour devant la maison. Son agresseur avait déboulé à toute vitesse derrière lui, serrant dans son poing un démonte-pneu avec lequel il avait tenté de l’assommer. Horrifiée, elle avait vu le bras de l’homme s’abaisser sur le crâne de Matt.

— Je l’ai vu surgir brusquement derrière toi. J’aurais voulu crier pour te prévenir quand j’ai compris qu’il allait te frapper avec un démonte-pneu, mais…

— C’était donc ça, maugréa-t-il en se frottant machinalement le haut du bras droit, sans doute là où le coup avait atterri.

— Encore heureux que tu aies pu en partie l’esquiver. Tu veux que je jette un coup d’œil ? proposa obligeamment Elena.

— Non, ce n’est pas la peine. C’est juste un hématome. Je n’en mourrai pas.

Elle se garda bien d’insister. Tirant une des chaises, elle s’assit à son tour et demanda :

— Tu crois que c’est lui qui est venu la nuit dernière taguer la façade de la maison ?

— Il y a de fortes chances pour que ce soit lui, oui.

— Pourquoi fait-il ça ? Quel besoin a-t-il de me persécuter de la sorte ? Est-ce du sadisme ?

— Peut-être. Surtout s’il est persuadé que c’est toi qui as tué Bobby. A moins que ce ne soit de l’intimidation. Dans les deux cas, il te harcèle dans le but de te pousser à bout et de te faire tout avouer.

Elena poussa un gros soupir.

— Eh bien, si c’est ça, je n’ai pas fini de passer des nuits blanches ! Même si j’ai du mal à fermer l’œil, de toute façon…

A peine avait-elle prononcé ces mots qu’elle les regretta. Matt devait bien se douter qu’avec toutes ces histoires elle ne devait pas dormir beaucoup. Mais elle aurait préféré se taire. Parce qu’il avait lui aussi sa part de responsabilité dans ses insomnies.

— S’il revient une troisième fois, je te jure que je lui fais sa fête ! déclara-il d’un ton farouche.

Elle le sentait prêt à en découdre mais, après la scène de combat à laquelle elle avait assisté, elle craignait qu’il n’ait pas le dessus et que son adversaire ne lui fasse sa fête. Matt avait eu de la chance. Il ne s’en tirerait peut-être pas à si bon compte la prochaine fois…

— Il t’a attaqué par-derrière. S’il recommence, et que cette fois tu ne réussis pas à l’éviter, tu risques…

Il ne la laissa pas finir.

— Ne t’en fais pas pour moi. Je suis assez grand pour me défendre.

Ah, les hommes ! songea de nouveau Elena.

Il changea de position. Ce simple mouvement lui arracha une grimace de douleur.

— Je suis vraiment désolée, dit Elena, contrite.

— Ce n’est pas de ta faute, assura-t-il.

— Un peu quand même. Je m’en veux de t’avoir mêlé à tout ça.

— Tu n’as rien à te reprocher, déclara Matt en la regardant droit dans les yeux. Dis-toi bien que si je suis venu, ce n’est pas parce que j’ai reçu cette coupure de journal, ou parce que tu es dans le pétrin, mais parce que je l’ai voulu.

Le cœur d’Elena se mit à battre la chamade. Les propos de Matt, son ton solennel et cette manière qu’il avait de la fixer comme s’il voulait lire en elle la troublaient terriblement. Elle ne put retenir plus longtemps la question qui la taraudait depuis deux jours mais qu’elle n’avait pas encore osé lui poser.

— Pourquoi ?

Ce mot vibra dans l’air.

Elle vit la mâchoire de Matt se crisper et son regard se voiler. Mais il gardait le silence. Obstinément.

— Oui, relança-t-elle, pourquoi as-tu eu envie de revenir ici après toutes ces années, et après ce qui s’était passé ?

— Parce que je ne pouvais pas les laisser te condamner, répondit-il brutalement. Je ne pouvais pas les laisser te jeter en prison comme une criminelle. C’était trop injuste. Tu n’as rien fait pour mériter un sort pareil.

C’était une bonne raison. Il avait répondu à sa question. Mais il ne lui avait sûrement pas tout dit. Quelle que fût son envie d’en savoir plus, elle n’était pas certaine, cependant, d’avoir intérêt à le sonder plus avant.

— Comme nous nous sommes quittés fâchés, dit-elle, je pensais que tu me détestais.

— Je t’ai effectivement détestée, admit Matt. Au début. Du moins, c’est ce que j’ai cru. Mais tout cela est si loin !

— Oui, cela remonte presque à une autre époque.

De l’eau avait coulé sous les ponts, depuis, et tous deux avaient bien changé. Il y avait des moments, cependant, où elle avait l’impression en le regardant que rien n’avait vraiment changé, que tout était comme avant.

Peut-être était-ce parce que Matt lui faisait toujours autant d’effet, songea-t-elle en réprimant un frisson.

Détournant les yeux, Matt se mit à fixer la table.

— T’es-tu déjà demandé ce qu’il se serait passé si tu étais partie avec moi ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Son amour-propre la retenait de tout lui dire. Mais il lui était encore plus difficile de mentir.

— Oui, souvent. Surtout dans les premiers temps.

— Et tu te disais quoi ? demanda Matt, toujours absorbé par la table.

— Eh bien… que ça ne servait à rien de revenir sur le passé. Je n’y pouvais plus rien changer, alors à quoi bon ressasser les choix, bons ou mauvais, que j’avais faits ?

Il approuva d’un hochement de tête.

— Oui, tu as sûrement raison.

— Et toi ? T’es-tu demandé ce qu’il se serait passé ?

Il garda le silence si longtemps qu’Elena crut qu’il n’avait pas entendu sa question. Au moment où elle allait la lui reposer, il lâcha brusquement :

— Non, jamais.

Il avait complètement tourné la page et, dans le fond, ce n’était pas plus mal. Pour avancer dans la vie, mieux valait ne pas traîner trop de valises derrière soi. Mais faire abstraction du passé n’était pas toujours facile. Elle en savait quelque chose…

Pendant quelques instants, ils ne parlèrent ni l’un ni l’autre. Puis Matt reprit la parole.

— Je peux te demander quelque chose ?

— Oui, bien sûr.

— Si tu n’étais pas heureuse dans ton couple, pourquoi es-tu restée ? Tu aurais pu partir.

— Fuir comme ma mère ? Certainement pas ! Je m’étais toujours juré que, lorsque je me marierais, ce serait pour la vie. J’avais décidé que si les choses se gâtaient, ou que si tout n’était pas comme je l’avais rêvé, je resterais quand même.

— Quitte à être malheureuse tout le reste de ta vie ?

— Oui.

Le serment qu’elle s’était fait en se mariant n’était pas seul en cause. La culpabilité entrait aussi en ligne de compte. Elle avait épousé un homme qu’elle n’aimait pas autant qu’elle l’avait cru, et cette erreur les avait rendus tous deux très malheureux. Si Bobby avait souhaité divorcer, elle aurait accepté tout de suite, sans rien exiger en retour. Mais elle n’avait pas osé le lui proposer. Ce n’était pas à elle de prendre l’initiative.

— Et Bobby, qu’en pensait-il ? demanda Matt. A t’entendre, il n’était pas heureux non plus. Il n’a jamais envisagé de divorcer ?

— Non, pas que je sache. Avec tout le travail qu’il avait au ranch, il avait d’autres chats à fouetter. Et pour être tout à fait franche, je pense que notre couple était le cadet de ses soucis.

— Il est possible aussi qu’il ait tenu à toi plus que tu ne le croyais.

Elena secoua la tête.

— Cela m’étonnerait. Son comportement, surtout à la fin, n’était pas celui d’un mari aimant, crois-moi. Mais pour en revenir à toi, enchaîna-t-elle d’un ton faussement enjoué, en huit ans, combien de femmes ayant vraiment compté as-tu eues dans ta vie ?

— Aucune, répondit Matt du bout des lèvres.

En le voyant se refermer dans sa coquille, elle comprit qu’il n’avait pas envie d’en parler. Surtout à elle. Cela ne la regardait pas, bien sûr. Mais c’était plus fort qu’elle : il fallait qu’elle sache.

— Tu ne voulais pas t’attacher ?

— Non.

Le pauvre ! songea Elena. La solitude avait dû lui peser, parfois. Et ce n’étaient certainement pas les quelques aventures qu’il avait eues qui avaient pu compenser l’absence d’une vraie compagne. Car Matt était toujours célibataire.

Avec un pincement au cœur, elle se demanda si elle n’était pas pour quelque chose dans le fait qu’il ne se soit jamais marié. Il avait été un enfant mal aimé, certes, et cela l’avait gravement traumatisé, mais il n’était pas incurable. Avec elle, il s’était montré capable d’empathie, de tendresse, d’amour.

Et elle, elle l’avait envoyé promener.

Elle soupira en y repensant. Elle n’avait jamais eu l’intention de le blesser, bien sûr. Mais comme elle s’y attendait, il avait très mal pris sa décision de ne pas partir avec lui.

Un autre que lui s’en serait sans doute remis. Avec le temps, tout passe. Sauf pour Matt. Elle se souvenait qu’à l’époque de leur relation, déjà, elle avait eu du mal à percer ses défenses. Il lui avait fallu des mois pour faire tomber les barrières qu’il avait érigées autour de lui au fil des années. Pas étonnant, donc, qu’après la déception qu’elle lui avait infligée, il se soit retranché pour de bon dans sa tour d’ivoire. Mais pour sa tranquillité d’esprit, il aurait mieux valu qu’elle n’en sache rien.

— Et ça se passe bien au Nouveau-Mexique ? demanda-t-elle en espérant qu’il aurait quelque chose de plus réjouissant à lui raconter.

— Oui, très bien.

Elle réprima un sourire. Matt était toujours aussi peu loquace.

— Tu travailles dans un ranch, si j’ai bien compris ?

Il acquiesça d’un hochement de tête.

— Je suis responsable d’un élevage bovin. Le propriétaire du ranch est un ami. Il travaillait comme ouvrier agricole quand je l’ai connu. Lorsqu’il a pu s’acheter un ranch, il a fait appel à moi.

— Et tu es heureux, là-bas ?

Il prit le temps de la réflexion.

— Oui, assez, répondit-il sans beaucoup de conviction.

— Mais pas complètement ? insista Elena en prenant bien soin de ne pas le brusquer.

Il mit encore plus de temps à répondre.

— Le Triple C est un ranch formidable, dit-il finalement. Et Cade et Piper sont des gens adorables. Je sais que j’aurais du mal à trouver mieux, mais je ne suis pas sûr d’avoir envie de passer toute ma vie chez eux. Ils viennent de se marier et font tout un tas de projets. Du coup, ça me fait réfléchir. Un jour ou l’autre, je crois que tout le monde éprouve le besoin de s’établir quelque part, d’avoir un chez-soi, ce genre de choses, quoi.

Matt n’avait décidément pas beaucoup changé, songea Elena, vaguement amusée. Il était toujours aussi bohème, vivant plus ou moins au jour le jour et ne sachant jamais où il serait ni ce qu’il ferait le lendemain. Mais contrairement à autrefois, ce genre de propos dans sa bouche ne la choquaient pas. Peut-être parce qu’elle avait mûri et compris que, dans la vie, rien n’était jamais acquis. Matt n’était plus un jeune homme insouciant qui cherchait désespérément sa voie. Il donnait aujourd’hui l’impression d’être sûr de lui et de savoir où il allait, d’être un homme plein de ressources qui obtenait toujours ce qu’il voulait et à qui, sans doute, rien ne résistait.

Elena se surprit soudain à regretter de lui avoir posé la question. Son avenir à elle étant plus qu’incertain, il lui était impossible de faire le moindre projet, d’envisager, par exemple, de partir avec Matt…

— Je suis sûr que tu finiras par trouver ce qui te convient, dit-elle en se levant. Il est tard. Nous ferions sans doute mieux d’aller nous coucher.

— Oui, bonne idée, admit-il en se levant à son tour.

Ils se dirigèrent vers la porte d’entrée mais, au moment de l’ouvrir, Elena se ravisa.

— Et s’il revenait ? dit-elle. Et s’il était encore là, caché dans un coin ?

— Il ne reviendra pas de sitôt, assura Matt. Tu n’as rien à craindre. A l’heure qu’il est, il doit être en train de soigner ses hématomes.

Elle ouvrit la porte et regarda dehors, pas très convaincue.

Et soudain, elle eut une idée : pourquoi Matt ne viendrait-il pas dormir ici, dans la maison ? Il y serait mieux que dans le dortoir et elle se sentirait plus en sécurité. Car, depuis qu’elle avait retrouvé son mari assassiné dans son bureau, elle avait peur.

Et puis, elle n’était pas tranquille de le savoir tout seul dans le dortoir.

Il pourrait dormir dans la chambre d’amis.

A peine cette idée lui eut-elle traversé l’esprit qu’elle en mesura la stupidité. Non, pas question ! songea-t-elle. Mieux valait garder ses distances. Matt la troublait déjà bien assez comme ça. Elle ne pouvait s’asseoir à la même table que lui sans se sentir aussitôt déstabilisée.

Et irrésistiblement attirée par lui.

Passant devant elle, Matt sortit.

— Bonne nuit, Elena.

— Bonne nuit, répondit-elle.

Elle le regarda s’éloigner, ne le quittant pas des yeux tandis qu’il rejoignait le dortoir, admirant sa large carrure, son dos puissant, ses hanches étroites. Elle le vit soudain se pencher vers le sol pour ramasser quelque chose. Le démonte-pneu, songea-t-elle en se remémorant avec un frisson l’agression qui aurait pu lui être fatale. Il l’avait échappé belle. Un peu plus…

Il se retourna et lui montra l’objet. Elle sourit. Ce démonte-pneu, c’était lui qui l’avait, à présent. Si l’intrus traînait dans les parages et s’en prenait de nouveau à lui, Matt aurait de quoi se défendre.

Elle ne se décida à rentrer que lorsqu’il eut complètement disparu, englouti par la nuit. Le pincement au cœur qu’elle ressentit alors acheva de la convaincre que l’émoi que Matt suscitait en elle n’avait rien à voir avec le passé. Elle ne pouvait le mettre sur le compte de la nostalgie.

C’était lui, tel qu’il était aujourd’hui, qui la troublait.

Car, après toutes ces années, force lui était d’admettre qu’elle en était toujours aussi follement amoureuse.

OceanofPDF.com