Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)

Chapitre 7

7

 

Elle courait aussi vite que possible, les poumons en feu, la plante des pieds douloureuse à force de marteler le bitume. Mais elle devait encore accélérer. Poussée par la peur, le stress et le désespoir, elle se mit à courir comme une dératée. Elle avait tellement hâte de le rejoindre !

Pourvu qu’il soit là !

Enfin elle le vit, appuyé nonchalamment contre son pick-up, qu’il avait garé un peu en retrait de la grand-rue, à quelques mètres à peine du réverbère le plus proche. C’était là qu’ils s’étaient donné rendez-vous le premier soir, puis tous les soirs suivants. Ils n’avaient pas trouvé mieux, mais à l’heure où ils se retrouvaient, la rue était calme et pratiquement déserte. Au lieu de s’arrêter pour reprendre son souffle, dès qu’elle le vit, elle se mit au contraire à courir encore plus vite, puisant son énergie dans des ressources dont elle avait toujours ignoré l’existence.

Lorsqu’il l’aperçut, Matt se précipita à sa rencontre, visiblement aussi impatient qu’elle. Un grand sourire éclairait son visage, sculpté par le clair de lune. Folle de joie, Elena se jeta dans ses bras, qu’il referma aussitôt sur elle. Puis il la serra très fort contre lui, comme s’il ne devait plus jamais la lâcher.

— Elena, murmura-t-il contre sa tempe, d’une voix de velours aussi douce qu’une caresse.

— Matt.

Elle avait la gorge si serrée qu’elle n’arrivait pas à parler et dut se contenter de murmurer son prénom. Soudain, elle se rendit compte qu’elle pleurait à chaudes larmes.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il doucement.

— J’ai eu si peur de ne jamais te revoir.

De ne plus jamais pouvoir contempler son beau visage, entendre sa voix, le toucher, se blottir dans ses bras.

Il ne répondit pas, resserrant simplement son étreinte, comme pour lui dire que lui aussi avait eu peur.

Au bout d’un moment, elle s’écarta pour le regarder dans les yeux et lui parler. Il le fallait.

— Je suis tellement désolée, Matt. C’est trop injuste.

Il esquissa un petit sourire désabusé.

— On ne peut pas dire que tu ne m’avais pas prévenu. Ton père est bel et bien devenu fou.

Oui, complètement fou, songea-t-elle, submergée par la colère. Matt lui avait souvent demandé s’il était vraiment nécessaire de prendre toutes ces précautions pour garder leur relation secrète. Elle-même avait parfois trouvé cela ridicule. Après tout, elle était majeure, et libre d’aimer qui elle voulait sans avoir de comptes à rendre à personne. Même pas à son père. Sauf que la réaction d’Ed, lorsqu’il avait découvert le pot aux roses, avait prouvé à Elena qu’elle avait eu raison de vouloir lui cacher les choses.

Il avait fait un scandale et pris à témoin de son infortune tous ceux qui avaient eu le malheur de croiser son chemin. Tout le monde avait pensé qu’il avait perdu la tête, mais le plus grave, c’était qu’il avait réussi à faire licencier Matt. Après tout ce qu’il avait raconté sur lui, Matt n’avait aucune chance de trouver un autre emploi à Western Bluff. Il ne lui restait donc plus qu’à s’en aller.

Elle frémit à cette seule pensée.

— Cela me rassure de savoir que ce n’était pas parce que tu avais honte de moi, déclara Matt, humblement.

Il n’en dit pas plus mais ce n’était pas nécessaire. Elle le connaissait suffisamment pour savoir que ce qu’il craignait le plus, tout au fond de lui, même s’il n’en parlait jamais, c’était d’être de nouveau abandonné, renié, rejeté, comme il l’avait été par ses parents dans sa petite enfance.

— Jamais je n’ai eu honte de toi, affirma Elena d’un ton résolu.

Comment aurait-elle pu avoir honte de lui ? Matt était la crème des hommes. Il n’y avait que trois mois qu’elle le connaissait mais elle ne pouvait déjà plus se passer de lui. Il était sa seule raison de vivre.

D’où cette course effrénée pour le retrouver.

Un long frisson lui parcourut l’échine.

— Et maintenant ? demanda-t-elle. Comment vois-tu les choses ?

— Il va falloir que je parte, annonça-t-il calmement.

Baissant la tête, elle acquiesça. Elle s’y attendait, bien sûr. Mais elle avait refusé d’envisager les conséquences de ce départ sur leur relation. Elle aussi allait partir. A la rentrée, elle retournerait à l’université. Tandis que lui…

— Pour aller où ? demanda-t-elle.

— Je n’en sais rien. Là où je trouverai du travail. Cela risque de prendre un peu de temps mais avec l’argent que j’ai gagné cet été, je devrais pouvoir faire face en attendant. J’espère pouvoir me recaser assez vite.

Son ton hésitant trahissait la précarité de sa situation. Il allait devoir chercher du travail dans les environs. S’il n’en trouvait pas dans le coin, il serait obligé de partir plus loin.

Loin d’ici.

Loin d’elle.

Elena sentit les mains de Matt se refermer sur ses bras.

— Viens avec moi, Elena.

Elle leva la tête. Son cœur cognait contre ses côtes, comme un oiseau fou contre les barreaux de sa cage.

— Où ? demanda-t-elle prudemment.

— Là où j’irai, répondit-il tout de go. Où, je ne sais pas encore mais, ce qui est sûr, c’est que je veux y aller avec toi.

En le voyant déglutir, elle crut qu’il allait se mettre à pleurer. Elle sentit son cœur se serrer.

— Je t’aime, continua Matt.

Il le lui avait déjà dit avant, mais cela lui faisait toujours autant d’effet : un tel bonheur la submergeait qu’elle avait l’impression que son corps, son cœur, son âme n’arriveraient jamais à le contenir tout entier. Dans ces moments-là, elle était prête à tout pour lui. A partir sur-le-champ, à tout quitter pour le suivre au bout du monde et pour vivre avec lui. Parce qu’il l’aimait. Et qu’elle l’aimait aussi. C’était tout ce qui comptait. Le reste n’avait aucune espèce d’importance.

Absolument aucune.

Du moins, en théorie.

Parce que, en pratique, c’était autre chose.

C’est ce que lui soufflait une voix insidieuse tandis qu’elle prenait toute la mesure de ce qu’impliquait le mode de vie qu’il venait de lui décrire, et qu’un grand froid s’insinuait en elle, balayant sur son passage sa joie et son enthousiasme.

Elle se le représenta de nouveau, errant sur les routes, allant de ville en ville à la recherche d’un travail. Sauf que, cette fois, elle l’accompagnait. Et partageait ses soucis, ses problèmes d’argent, sa peur du lendemain. De cette vie-là, elle n’en voulait plus. C’était pour en changer qu’elle s’était juré de quitter Western Bluff et qu’elle avait voulu poursuivre ses études.

Des études qu’elle ne pouvait pas laisser tomber. Après tout le mal qu’elle s’était donné pour entrer à l’université, elle n’allait pas abandonner sur un coup de tête. Pour obtenir enfin la stabilité et la sécurité auxquelles elle aspirait depuis toujours, elle devait finir ses études.

Comment pouvait-elle renoncer à cet avenir radieux, à tous ses rêves et ses espoirs, pour le suivre Dieu savait où ?

La réponse s’imposa à elle avec une clarté effrayante qui lui tordit les entrailles et lui coupa le souffle.

Elle ne pouvait pas.

Mais il m’aime.

Oui, c’est vrai, songea-t-elle en sondant ses beaux yeux noirs. Elle ne doutait pas une seconde de sa sincérité. Mais cet amour n’arrivait pas à lui faire oublier le reste. En elle, la peur prédominait.

Il la regardait en souriant, confiant, comme s’il était certain de sa réponse. Il ne pouvait pas se douter que son enthousiasme était retombé comme un soufflé. En l’espace d’un instant, sa joie s’était évanouie, laissant la place à un terrible désarroi.

Mais Matt, qui ne s’était aperçu de rien, attendait sa réponse.

Elle devait lui dire la vérité.

— Je ne peux pas.

Pour toute réaction, il cligna des paupières.

— Comment cela ? demanda-t-il.

— Je ne peux pas partir avec toi.

Il fronça les sourcils, visiblement perdu.

— Mais pourquoi ?

— Il faut que je termine mes études. Mon avenir en dépend. C’est un but que je poursuis depuis des années.

Elle faillit revenir sur sa décision, car maintenant qu’elle les prononçait à voix haute, ces mots lui paraissaient dérisoires. Dieu savait pourtant qu’ils étaient sensés !

— Ton avenir, tu peux très bien le construire avec moi.

C’était tentant et elle fut, encore une fois, sur le point de se laisser convaincre. Elle aurait tant voulu partager la vie de Matt !

Mais la réalité prit de nouveau le dessus.

— Comment ? En allant de ville en ville ? En me faisant moi aussi embaucher dans un ranch ?

— Pourquoi pas ? Tu as bien travaillé comme serveuse.

— Pour l’été ! Je n’ai pas l’intention d’en faire mon métier. J’aspire à autre chose. Et pour ça, il faut que je termine mes études.

Une idée lui traversa l’esprit.

— Et si tu venais avec moi à Austin ?

C’était la solution. Elena ne contenait plus sa joie.

Mais Matt fut nettement moins emballé.

— Pour faire quoi ? demanda-t-il, l’air sombre. T’attendre toute la journée pendant que tu seras à la fac ?

— Tu pourrais travailler.

— Dans quoi ? J’ai toujours vécu à la campagne. Je sais travailler la terre et m’occuper du bétail. En ville, ça n’est pas très utile. Et puis, je ne me vois pas vivre en ville. Ce serait trop dur pour moi.

— Même avec moi ?

Son ton s’adoucit mais Matt semblait déterminé.

— Même avec toi.

— Comment peux-tu le savoir alors que tu n’as même pas essayé ?

— Je le sais, c’est tout. Et toi, comment peux-tu savoir que tu ne seras pas heureuse dans un ranch, avec moi ?

— Ce n’est pas la vie à laquelle j’aspire, tout simplement.

Il se rembrunit encore davantage.

— Ou c’est moi qui ne suis pas l’homme dont tu as rêvé.

— C’est faux ! protesta-t-elle avec véhémence.

— Si tu m’aimais, tu viendrais avec moi.

— Si tu m’aimais, tu viendrais avec moi, lui renvoya-t-elle du tac au tac.

— Je ne peux pas.

— Moi non plus, je ne peux pas.

Il la fixait toujours. Il ne fit pas un geste et son visage demeura impassible, mais elle sentit qu’il était en train de s’éloigner. Elle faillit même l’attraper par le bras pour le retenir.

Mais il ne lui en laissa pas le temps et fit un pas en arrière.

— Tout est dit, alors, conclut-il d’un ton morne.

Ils ne pouvaient pas se quitter comme ça. Elena voulait encore essayer de le convaincre. Mais elle lut dans ses yeux que rien ni personne ne le ferait changer d’avis. Il était furieux. Le seul moyen de le ramener à de meilleurs sentiments aurait été d’accepter de partir avec lui.

Elle s’en voulut de lui faire de la peine. Son cœur saignait doublement. Car non seulement elle le perdait, mais en plus elle lui faisait du mal, et elle savait pourquoi. Matt se sentait de nouveau abandonné, trahi, rejeté.

Sauf que, là, c’était différent.

Elena ne le laissait pas tomber, comme sa mère, son père et peut-être d’autres personnes l’avaient fait.

Mais pour qu’il le comprenne, il aurait fallu qu’elle argumente encore, se justifie, le rassure. Or il ne lui en laissa pas le temps car il fit soudain volte-face et se dirigea vers sa camionnette d’un pas mécanique.

Comme tétanisée, Elena le regarda s’éloigner, espérant secrètement qu’il allait revenir, se retourner, lui faire signe. Il ne pouvait pas partir comme ça. Il ne pouvait pas la quitter. C’était impossible.

Elle resta plantée là, incapable du moindre geste et d’articuler le moindre mot.

Il va revenir.

Elle regarda la camionnette démarrer et très vite s’enfoncer dans la nuit. Ses feux arrière ne furent bientôt plus que deux minuscules points brillants qu’elle suivit des yeux le plus longtemps possible.

Les larmes lui brouillant la vue, elle finit par ne plus rien voir du tout. Mais, comme un mantra, elle se répétait inlassablement :

Il va revenir.

C’est obligé.

Il va revenir.

* * *

Suffoquant, Elena s’assit sur son séant, le cœur battant. D’instinct, elle se pencha en avant pour retrouver son souffle, faire le plein d’oxygène. Elle avait l’impression d’étouffer. Elle allait mourir asphyxiée.

Elle respirait, pourtant. Sa poitrine se soulevait à chaque inspiration. Mais l’oppression qu’elle ressentait dans la poitrine demeurait. Elle comprit alors que ses fonctions respiratoires n’étaient pas en cause.

Cette sensation horrible, elle la reconnaissait. C’était ce qu’on appelait avoir le cœur brisé. Jamais elle n’avait autant souffert de sa vie que lorsque cela lui était arrivé.

Assise dans son lit, elle essaya de se calmer. Comme elle rejetait ses cheveux en arrière, elle s’aperçut que ses joues étaient mouillées. Elle avait pleuré pour de vrai. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas fait ce rêve, mais il était toujours aussi prégnant.

Les mots continuaient de résonner dans ses oreilles comme s’ils venaient d’être prononcés.

Il va revenir.

Mais il n’était pas revenu. Ce soir d’été, elle l’avait attendu en vain jusque tard dans la nuit. Pendant des jours, des mois, elle l’avait attendu. Matt n’était jamais revenu.

Sauf qu’aujourd’hui, après toutes ces années, le rêve avait une fin différente.

Matt était revenu.

Le cœur d’Elena recommença à battre la chamade. En huit ans, de nombreux événements s’étaient produits dans sa vie et ce retour ne se passait pas du tout comme elle l’avait imaginé à l’époque, mais il était bel et bien là.

Il était revenu.

Elle n’arrivait pas à le croire et faillit se pincer pour s’assurer qu’elle n’était pas encore en train de rêver.

Matt dormait dans le dortoir, juste à côté.

Un bruit sourd, une sorte de cognement, lui fit soudain tendre l’oreille.

Cela venait d’en bas. De l’extérieur.

Elena comprit alors que ce qui l’avait réveillée n’était pas ce rêve troublant, mais le bruit qu’elle venait d’entendre.

Elle sauta à bas du lit et attrapa le pistolet qu’elle avait posé sur sa table de nuit, par mesure de sécurité. Depuis qu’elle avait découvert le corps de Bobby gisant dans son bureau, elle ne se sentait pas tranquille dans la maison. Le pistolet ne la rassurait pas plus que cela, mais c’était mieux que rien. Et là, par exemple, elle était bien contente de l’avoir.

D’autant que Matt ne lui serait pas d’un grand secours, en cas de problème, car il ne dormait pas dans la maison.

A moins qu’il n’ait entendu quelque chose, lui aussi ? Il lui avait promis de rester sur le qui-vive. Elle avait apprécié son dévouement mais, sur le moment, elle avait pensé qu’il s’inquiétait inutilement. Certes, elle avait peur depuis l’assassinat mais, en même temps, elle était convaincue que le meurtrier ne reviendrait pas rôder dans la maison. Ni personne d’autre, d’ailleurs. Les gens lui battaient froid, mais ils n’iraient pas jusqu’à venir la harceler chez elle. Cela étant, jamais auparavant on ne lui avait tailladé ses pneus. Elle devait s’attendre à tout, malheureusement.

S’approchant de la fenêtre, elle jeta un coup d’œil à l’extérieur.

Elle ne vit rien d’anormal.

Du coin de l’œil, elle capta un mouvement au fond de la cour. Retenant son souffle, elle scruta les ténèbres.

Soudain, Matt apparut en pleine lumière.

Ouf ! Il venait de lui faire la peur de sa vie. Mais que faisait-il debout à cette heure-là ? L’observant plus attentivement, elle s’aperçut qu’il tenait un revolver dans sa main droite. Il ne le pointait pas devant lui, mais il avançait tout doucement, un pas après l’autre, en regardant de tous côtés tandis qu’il progressait vers la maison.

Elena ne fit ni une ni deux et courut lui ouvrir la porte.

Descendant les marches deux par deux, elle déverrouilla la porte d’entrée juste au moment où il atteignait le perron. Il était renfrogné mais ne paraissait pas particulièrement inquiet. Il avait plutôt l’air en colère.

Il s’était bel et bien passé quelque chose.

Poussée par la curiosité, Elena sortit pour aller à sa rencontre.

Lorsqu’il la vit, il s’immobilisa, visiblement surpris de la trouver là.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle.

Matt la fixait sans rien dire. Il semblait gêné.

— Mais que se passe-t-il ? insista Elena, de plus en plus intriguée.

Il glissa son revolver dans la ceinture de son jean et gravit les marches du perron. Puis il s’arrêta de nouveau, la regarda et déglutit, comme s’il s’apprêtait à lui annoncer une mauvaise nouvelle et cherchait ses mots. Il s’était manifestement passé quelque chose et il hésitait à lui en parler. Ce que confirma le bref coup d’œil qu’il jeta derrière elle, par-dessus son épaule.

Elena se retourna d’un bloc.

Il lui fallut quelques secondes pour voir le graffiti qui ornait à présent la façade de sa maison, à gauche de la porte. Rouge sang, l’inscription faite à la bombe sautait pourtant aux yeux.

Sous le choc, elle recula de quelques pas, horrifiée par ce tag infamant dont elle n’arrivait pas à se détourner.

MEURTRIERE.

Cette accusation lui fit l’effet d’une gifle en pleine figure. Elle en resta bouche bée. Il y avait tant de haine dans ce mot, et une telle rage dans la manière dont il avait été écrit sur le mur blanc en grandes capitales rouge vif !

Qui avait pu faire une chose pareille ? Qui la détestait au point de venir taguer sa maison en pleine nuit ?

Et elle qui se croyait à peu près en sécurité chez elle…

Elle baissa la tête pour ne plus voir le graffiti, mais elle resta immobile, incapable de faire le moindre geste. Elle sentit Matt s’approcher doucement derrière elle.

— Ne t’en fais pas, dit-il. Ça va s’arranger.

— Tu parles ! répliqua-t-elle machinalement avec des trémolos dans la voix.

— Ceux qui ont fait ça ne l’emporteront pas au paradis, c’est moi qui te le dis !

Matt semblait déterminé à retrouver les coupables et à les punir. Elle ne mettait pas en doute sa bonne volonté, mais la lutte était inégale. Que pouvait Matt contre une ville entière ?

Car même si le tagueur était venu seul, elle savait qu’il avait toute la ville derrière lui.

Toute la ville. Pourquoi n’était-elle pas partie comme elle en avait eu l’intention ? Pourquoi était-elle restée dans ce sale patelin ?

Si seulement elle était partie avec Matt…

Posant ses mains sur ses avant-bras, Matt la fit pivoter vers lui.

— Ne t’en fais pas, répéta-t-il. Il ne faut pas te laisser abattre. Tout va finir par s’arranger.

Plus que les mots eux-mêmes, c’est la tendresse qu’il y avait dans sa voix qui interpella la jeune femme et l’incita à chercher son regard.

La bienveillance, la tendre sollicitude qu’elle lut dans ses yeux noirs lui allèrent droit au cœur. Il y avait si longtemps que personne ne lui avait témoigné une telle gentillesse ! Mais ce qui la bouleversait le plus, c’était de savoir que tous ces égards lui venaient d’un homme qu’elle avait aimé et cru perdre à jamais.

Après huit ans d’absence, il avait resurgi dans sa vie sans crier gare pour des raisons quelque peu obscures auxquelles elle ne croyait qu’à moitié.

Une fois de plus, elle ne put s’empêcher de sonder son regard dans l’espoir d’y trouver les réponses à ses questions. Qu’était-il revenu faire à Western Bluff ? Quelles étaient ses intentions ?

Et une fois de plus, Elena ne put s’empêcher de le trouver beau. Ses traits avaient plus de caractère qu’autrefois. La maturité lui allait bien. Il était encore plus viril, encore plus séduisant qu’il y a huit ans.

Comme elle continuait de le scruter, elle vit son regard devenir soudain brillant, intense et enveloppant comme une caresse.

Un trouble étrange s’empara d’elle. A la consternation ressentie un instant plus tôt, lorsqu’elle avait découvert l’ignoble tag, se substitua une délicieuse sensation de chaleur qui prenait naissance au creux de son ventre et irradiait dans tout son corps.

Elle essaya de se persuader que cet émoi était dû aux souvenirs qu’avait réveillés en elle le visage de Matt. Il ne lui inspirait plus de désir. Plus maintenant.

Mais si, pourtant. Il fallait se rendre à l’évidence. Matt l’attirait comme un aimant. Il lui faisait même encore plus d’effet qu’avant.

C’était complètement fou. Il n’y avait pas vingt-quatre heures qu’il était revenu qu’elle était déjà prête à tomber dans ses bras !

Elle aurait dû avoir honte. Surtout si peu de temps après la mort de Bobby. Certes, il y avait belle lurette qu’elle n’était plus amoureuse de son mari, mais ce n’était pas une raison pour se jeter au cou d’un ancien amant.

Ce serait complètement stupide, se morigéna-t-elle. Des erreurs, elle en avait déjà bien assez fait comme ça.

Au prix d’un terrible effort de volonté, elle détourna les yeux et recula d’un pas.

— Tu as vu celui qui a fait ça ? demanda-t-elle en regardant l’allée déserte.

— Non, malheureusement. Je suis arrivé trop tard.

— Tu n’y es pour rien. Il a dû venir à pied. Sinon, on aurait entendu sa voiture.

Elle fronça les sourcils.

— En fait, j’ai entendu quelque chose, ajouta-t-elle, perplexe. C’est même ce qui m’a réveillée.

— Une voiture ?

— Non. On aurait dit un coup. Et ça venait de dehors.

Ils se regardèrent et elle comprit qu’ils étaient en train de se dire la même chose : si ce bruit avait été fait par l’auteur du graffiti, il ne devait pas être bien loin.

Et s’il était encore là ? Caché dans un coin ?

— Reste là, ordonna Matt en dégainant son revolver et en dévalant les marches du perron.

Il regarda d’un côté, de l’autre, et contourna finalement la maison par la gauche.

Lorsqu’il eut disparu, Elena se rendit compte qu’elle avait toujours son arme à la main. La braquant droit devant elle, elle scruta la cour et l’allée cochère, à l’affût du moindre mouvement. Il y avait de fortes chances pour que le vandale, une fois son forfait accompli, ait décampé sans demander son reste. Mais s’il était particulièrement vicieux, peut-être avait-il eu envie de rester pour voir la réaction d’Elena en découvrant son œuvre ?

Si c’était le cas, il avait dû jubiler, songea-t-elle, en regrettant amèrement de s’être montrée si affectée. Elle s’en voulait d’avoir fait le jeu de ce cinglé. Caché dans la pénombre, il avait dû bien rigoler en voyant la tête qu’elle avait faite lorsqu’elle avait découvert le tag.

Mais rira bien qui rira le dernier.

Forte de cette pensée, elle releva fièrement le menton et redressa les épaules. S’il était encore là, il verrait qu’elle avait repris du poil de la bête.

Parce que trop, c’était trop. Elle en avait assez de toutes ces calomnies et de toute cette méchanceté. Elle allait ouvrir l’œil, et le prochain qui s’aviserait de lui faire une crasse aurait affaire à elle !

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