Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)
Chapitre 8
8
Il était près de midi lorsque Matt se réveilla le lendemain matin. Il se leva de très mauvaise humeur, honteux d’avoir dormi si tard. Avec tout le travail qu’il y avait au ranch, il ne pouvait pas se permettre de faire la grasse matinée. Il devait s’occuper des chevaux, des vaches, et de tout le reste. Elena avait commencé à le mettre au courant la veille au soir, après dîner, mais il savait que le meilleur moyen de se familiariser avec le ranch était de s’atteler à la tâche. S’ils devaient tout gérer à eux deux, il allait falloir faire preuve d’une organisation sans faille.
Mais ce n’était pas là leur seule préoccupation. Elena avait des ennemis qui leur donnaient du fil à retordre. Matt avait passé une partie de la nuit à essayer de mettre la main sur celui qui avait tagué la façade de la maison. Mais le type avait filé. C’était un petit malin ; il avait bien préparé son coup. Sans doute avait-il laissé sa voiture sur la grand-route et continué à pied pour plus de discrétion. En pleine nuit, il ne risquait pas d’être vu. Il avait dû repartir par le même chemin.
Il avait eu de la chance que Matt ne l’attrape pas parce qu’il aurait passé un sale quart d’heure.
Mais cette chance, il ne l’aurait pas deux fois. Il l’attendait de pied ferme, songea Matt.
En attendant d’appréhender le coupable, qui ne manquerait pas de récidiver, il fallait aider Elena à faire tourner le ranch et à lever la suspicion de meurtre qui pesait sur elle. Ce n’était donc vraiment pas le moment de faire la grasse matinée.
Après une douche rapide, il s’habilla en vitesse et décida de passer voir Elena avant de se mettre au travail. Elle avait été très ébranlée par l’incident de la nuit, mais contre toute attente, elle avait vite repris le dessus.
N’empêche qu’il n’était pas près d’oublier son regard atterré lorsqu’elle avait découvert ce graffiti ignominieux qu’il avait vainement essayé de lui cacher.
Il y avait une autre chose à laquelle il n’arrêtait pas de penser. C’était ce moment totalement magique pendant lequel ils s’étaient fixés l’un l’autre sans rien dire.
Dieu qu’elle était belle et attirante !
Mais avec tout ce qu’il avait à faire, il n’avait pas le temps de rêvasser. Et encore moins de batifoler.
Il était en train d’enfiler ses bottes lorsque son téléphone sonna.
Reconnaissant le numéro, il s’empressa de répondre.
— Matt à l’appareil.
— C’est Pam.
— Content de vous entendre, Pam. Vous avez du nouveau ? demanda-t-il, plein d’espoir.
Si seulement elle pouvait leur fournir des renseignements susceptibles de les aider…
— Sur la ville elle-même, il n’y a pas grand-chose à dire. Il ne se passe jamais rien à Western Bluff. Les gens qui y vivent en bougent assez peu et les nouveaux arrivants sont rares. Pas de quoi défrayer la chronique. C’est presque une ville fantôme.
— Et sur Elena et son mari, vous avez quelque chose ?
— Elena Reyes est âgée de vingt-huit ans. Son mari, Robert Weston, décédé il y a treize jours, avait deux ans de plus qu’elle. Tous deux sont nés et ont grandi à Western Bluff mais ils n’ont pas fréquenté les mêmes universités. Ils étaient mariés depuis sept ans quand Robert a été tué.
— Quelle était leur situation financière ?
— Ils ne roulaient pas sur l’or. Loin s’en faut. Le ranch est hypothéqué et Elena est criblée de dettes.
Elena avait donc dit vrai.
— Et le shérif ?
— Walter Bremer occupe les fonctions de shérif depuis six ans. Il ne s’en sort pas trop mal, apparemment. Les organismes locaux et fédéraux chargés de l’application de la loi ne se sont jamais plaints de ses services. Mais Bremer n’a pas souvent eu l’occasion d’enquêter sur un meurtre. En fait, c’est le premier dont il ait à s’occuper.
Même si le shérif avait été rodé dans ce domaine, Matt ne lui aurait pas fait toute confiance, tant l’affaire lui paraissait complexe et délicate.
Tout cela était fort intéressant mais Matt n’était pas plus avancé qu’avant. D’autant qu’il ne savait pas très bien ce qu’il cherchait.
— Il y a quand même un petit quelque chose qui mérite d’être mentionné, ajouta Pam. A une époque, Western Bluff a réussi malgré tout à attirer l’attention du Bureau. Plusieurs femmes du coin ont été portées disparues. La première de ces mystérieuses disparitions remonte à vingt-sept ans. Au cours des sept années suivantes, d’autres disparitions ont été signalées. Toutes ont eu lieu autour de Western Bluff, et comme c’est la seule agglomération du comté, c’est sur elle que se sont concentrés les enquêteurs. Il est ressorti de l’enquête que les disparues avaient à peu près le même profil. Toutes ces femmes étaient de type hispanique et avaient entre vingt et trente ans. On en a conclu que ces disparitions étaient liées, et qu’un tueur en série devait sévir dans la région. Mais ça n’a pas été plus loin. On n’a jamais pu prouver qu’il était arrivé quelque chose à ces femmes. Certaines d’entre elles étant d’origine mexicaine, on a pensé qu’elles étaient tout simplement rentrées au pays.
Matt fronça les sourcils. Il y a vingt-cinq ans, une femme de type hispanique avait brusquement quitté la ville. Elle devait avoir entre vingt-cinq et trente ans au moment de son départ.
Peut-être n’était-ce qu’une coïncidence, mais Matt ne put s’empêcher de faire le rapprochement. Qu’avait bien pu devenir Teresa Reyes ? Elena aimerait probablement le savoir, elle aussi, même s’il était peu probable qu’elle revoie jamais sa mère. Des retrouvailles, à supposer qu’elles soient possibles, n’étaient d’ailleurs pas forcément souhaitables, songea Matt en se rappelant la fois où il était allé voir son père.
Il fallait néanmoins tenter le coup.
— Pourriez-vous faire quelques recherches sur la mère d’Elena ? demanda-t-il. Je crois qu’elle s’appelait Teresa. Teresa Reyes. Elle aurait abandonné le foyer conjugal il y a vingt-cinq ans. C’est du moins ce que tout le monde croit.
— Je vois où vous voulez en venir, dit Pam. D’après vous, elle pourrait avoir disparu comme les autres ?
— Je n’en sais rien. Mais j’aimerais bien savoir ce qu’elle est devenue.
— Je vais essayer de retrouver sa trace.
— Encore une chose. Auriez-vous l’obligeance de me dresser la liste des meilleurs avocats de la défense de la région, ou même de tout l’Etat du Texas ?
— Vous croyez qu’Elena va être arrêtée ?
— Cela pourrait bien arriver. Mieux vaut anticiper.
— Oui, c’est plus prudent.
— Merci, Pam, pour tout ce que vous faites. Je vous dois une fière chandelle.
Matt allait rempocher son téléphone lorsque, du coin de l’œil, il capta un mouvement sur sa gauche. Il fit volte-face et vit un homme dans l’encadrement de la porte qui le fixait d’un air méfiant.
— Qui êtes-vous ? demanda le type.
Il ne manquait pas de culot, songea Matt, estomaqué.
— Ce serait plutôt à moi de vous poser la question, fit-il remarquer. Je vous écoute : qui êtes-vous ?
L’homme pinça les lèvres, visiblement furieux. Matt craignit un instant qu’il ne refuse de répondre.
— Carter Baines, dit finalement l’inconnu. Je travaillais ici.
— Ce n’est plus le cas aujourd’hui, alors dégagez ! Vous n’avez rien à faire ici.
— J’ai passé plusieurs années dans ce ranch. J’ai oublié quelque chose et c’est pour ça que je suis revenu.
— Qu’avez-vous oublié ? demanda Matt.
— Ça ne vous regarde pas.
— Dans la mesure où, maintenant, c’est moi qui vis ici, je pense avoir mon mot à dire. Quoi qu’il en soit, vous n’êtes pas chez vous.
— Je venais seulement récupérer mon bien.
— Vous auriez pu vous adresser à Mme Weston et lui demander ce que vous êtes venu chercher.
L’homme eut un rictus déplaisant.
— Celle-là, je préfère ne pas la voir. Qu’attend-on pour la jeter en prison ? Si on l’avait arrêtée, j’aurais pu régler mon problème tranquillement et je ne serais pas là à vous rendre des comptes.
— Vous pensez qu’elle a tué son mari, dit Matt d’un ton plus affirmatif qu’interrogatif.
— Evidemment qu’elle l’a tué ! Qui voulez-vous que ce soit d’autre ?
— Moi, je n’en sais rien mais, vous, vous avez sûrement une idée.
— C’est personne, je vous dis. Elle seule avait un mobile pour le tuer.
Sentant qu’il perdait son temps, Matt essaya une autre tactique.
— Si vous avez travaillé ici pendant des années, vous devez bien connaître Mme Weston. Elle a le profil d’une meurtrière, d’après vous ?
— Elle a le profil de quelqu’un qui aime l’argent. Et on sait bien que les gens comme elle sont capables de tout.
— Pourquoi dites-vous qu’elle aime l’argent ? Qu’est-ce qui vous le fait penser ?
— Si Bobby n’avait jamais un sou, c’était à cause d’elle. Elle tenait les cordons de la bourse serrés, croyez-moi ! Elle regardait à la moindre dépense. Il aurait fallu embaucher plus d’hommes pour s’occuper du ranch, et moderniser les installations, mais Bobby avait beau insister, elle ne voulait rien entendre. Elle préférait garder l’argent pour elle.
Elena n’avait pourtant pas un train de vie dispendieux et semblait même se priver de beaucoup de choses.
— Je ne l’imaginais pas du tout comme ça.
— Je vous jure que je n’invente rien, déclara le dénommé Baines d’un ton véhément. Ce que je viens de vous dire, n’importe qui dans le coin vous le confirmera.
— Où passait l’argent ? demanda Matt. Autant que je puisse en juger, elle ne se paie pas de tenues extravagantes ou de beaux bijoux. Elle ne roule pas en voiture décapotable et je n’ai pas l’impression non plus qu’elle voyage beaucoup.
— Ça, je ne pourrais pas vous dire. Tout ce que je sais, c’est que cette femme est obsédée par l’argent.
Tout cela ne semblait pas très logique. Mais Carter Baines n’avait manifestement pas inventé la poudre. Il ne fallait pas trop lui en demander. Matt songea qu’il ferait mieux de laisser tomber. Ce type était complètement borné.
Il s’apprêtait à l’envoyer promener lorsqu’une voix de femme retentit.
— Que se passe-t-il ?
Elena apparut sur le seuil. Lorsqu’elle vit Baines, elle parut contrariée.
— Carter ? Que faites-vous là ?
L’homme ne répondit pas tout de suite, dardant sur son ancienne patronne un regard haineux.
— M. Baines prétend avoir oublié quelque chose. Il est revenu le chercher, expliqua Matt.
— Vous auriez dû téléphoner, dit Elena. Je vous aurais envoyé ce que vous avez oublié.
— Je voulais seulement récupérer mon bien, grommela Baines. C’était plus simple de venir le chercher.
— Peut-être, répondit Elena sans s’énerver. Mais vous avez choisi de partir et n’avez donc plus rien à faire ici. Vous ne pouvez pas entrer sans mon autorisation.
Une lueur mauvaise filtra à travers les yeux étrécis de Baines.
— Allez au diable ! lança-t-il. Je me passerai de ce que j’ai oublié. Marshall m’a embauché et il me paie bien plus que Bobby, qui tirait le diable par la queue à cause de vous !
Matt fronça les sourcils, surpris d’apprendre que Glen Marshall, le fermier qui voulait racheter le ranch, avait embauché Baines. Il ne devait pas être très exigeant pour s’encombrer d’un idiot pareil. A moins qu’il n’y ait autre chose…
— Vous avez fini par arriver à vos fins, vociféra Baines. Profitez-en bien parce que ça ne va pas durer. Un de ces jours, vous allez vous retrouver en prison et c’est tout ce que vous méritez !
S’approchant, Matt s’apprêtait à le prendre par le bras pour le flanquer dehors, mais Elena se chargea de le congédier d’une voix parfaitement maîtrisée.
— Retournez d’où vous venez, ordonna-t-elle sèchement.
Baines parut soudain se rendre compte de la proximité de Matt, qu’il fusilla du regard. Carrant les épaules, comme pour se donner une apparence plus digne, il déclara :
— Je m’en vais.
Puis il se dirigea vers la porte. Au moment où il allait sortir, Elena le rappela.
— Carter ?
Il hésita un instant.
— Peut-on savoir ce que vous avez oublié ? demanda Elena.
— Aucune importance ! lança Baines par-dessus son épaule.
— Si vous êtes venu jusqu’ici, ça doit pourtant bien en avoir un peu, insista Elena.
— Plus maintenant.
— Comme vous voudrez. En tout cas, si je trouve quelque chose, je ne manquerai pas de vous le faire savoir.
Baines ne releva pas. Il sortit d’un pas décidé tandis que Matt et Elena le regardaient s’en aller. Ni l’un ni l’autre ne bougèrent, l’oreille aux aguets. Une portière claqua, puis la voiture démarra. Bon débarras !
Elena parut soulagée.
— Ça va ? demanda Matt.
— Pas de problème, assura-t-elle en balayant son inquiétude d’un revers de main.
La présence d’esprit dont elle avait fait preuve face à ce fou furieux forçait l’admiration de Matt, qui n’aurait jamais pensé à interroger le bonhomme plus avant sur ce qu’il prétendait avoir oublié en partant.
— Tu crois qu’il a vraiment oublié quelque chose ? demanda-t-il.
— Je n’en sais rien. Je n’ai pas eu le temps de faire le ménage dans le dortoir après le départ des employés, répondit Elena. J’espère que ça ne te dérange pas trop ?
— Ne t’en fais pas pour moi. J’ai dormi dans des endroits bien plus crasseux.
— Il est possible qu’il ait effectivement oublié quelque chose. Dans le cas contraire, il est venu pour fouiner.
— Il t’a déjà causé des ennuis ?
— Il ne m’a jamais portée dans son cœur. Comme il était assez proche de Bobby, je suppose qu’il l’a souvent entendu se plaindre de moi.
— C’est ce qu’il a dit, confirma Matt. Ton mari t’a taillé une jolie réputation. D’après ce que j’ai compris, il te tenait pour responsable de tous ses problèmes d’argent.
Elena pinça les lèvres.
— Entre Bobby et moi, ça n’allait plus très fort.
— Ça, je veux bien le croire, commenta Matt d’un ton sarcastique.
— Mais il n’a pas toujours été comme ça, s’empressa de préciser Elena en baissant les yeux, une expression de tendresse sur le visage.
Matt n’en revenait pas qu’elle puisse encore défendre son mari. La colère le submergea.
— J’espère bien, dit-il sèchement. Pour que tu acceptes de l’épouser au bout d’à peine trois mois, il a dû se montrer sous un meilleur jour. Du moins au début. Je suis bien placé pour savoir que tu n’étais pas du genre à épouser le premier venu !
Il n’avait pas fini sa phrase qu’il regrettait déjà les mots qu’il venait de prononcer. C’était mesquin de sa part. Et complètement puéril. Il avait honte de cet accès de jalousie. Et du dépit perceptible dans sa voix. Et encore plus de la peine qu’il avait faite à Elena, dont le regard s’était brusquement assombri.
— Tu n’étais pas le « premier venu », objecta-t-elle tout bas.
— N’empêche que je n’étais pas assez bien pour toi, rétorqua-t-il malgré lui.
— Tu te trompes.
Ses dénégations ne firent qu’attiser la colère qui grondait en lui. Maintenant qu’il avait commencé à vider son sac, autant aller jusqu’au bout. Il avait besoin de savoir.
— Ah bon ? Je suppose que Weston avait quelque chose de plus que moi ? Etait-ce l’argent ?
— Non. Je n’ai pas épousé Bobby pour son argent.
— Tu l’as épousé pour quoi, alors ?
— C’est… compliqué et…
— Je ne vois pas en quoi ça le serait. Comment diable s’y est-il pris pour que tu acceptes de l’épouser alors que vous ne vous connaissiez que depuis trois mois ?
— Bobby est celui qui m’a redonné goût à la vie après…
Elle s’interrompit, pinçant brusquement les lèvres comme pour retenir la fin de sa phrase, et fixant Matt d’un air consterné.
Il la dévisagea à son tour, en proie à un profond malaise.
Pas besoin d’être grand clerc pour deviner la fin de la phrase laissée en suspens.
Les conséquences de cette révélation, de ces mots qui venaient d’échapper à Elena, lui firent l’effet d’un coup de tonnerre, ébranlant les certitudes qu’il s’était forgées au sujet de la jeune femme et de la liaison qu’il avait eue avec elle. Il se prit aussitôt à regretter de l’avoir poussée dans ses retranchements, de lui avoir arraché cette confidence qui le forçait à revoir toute l’histoire sous un éclairage différent, et qui mettait Elena dans tous ses états.
Elle était livide, comme si d’un seul coup tout le sang avait reflué de son visage.
Il se sentait perdu, complètement désemparé, ne sachant s’il devait s’excuser, dire ou faire quelque chose pour essayer de la réconforter.
Mais il suffisait de la regarder pour comprendre qu’il en avait déjà bien trop dit.
Mieux valait la laisser. Lui-même avait besoin de se retrouver seul pour réfléchir à tout ça calmement.
Elena avait de nouveau baissé la tête. Elle détournait les yeux et semblait n’avoir pas plus que lui envie de parler.
Matt se racla la gorge.
— Je vais faire un saut en ville, déclara-t-il. Il faut acheter de la peinture pour repeindre la façade.
— Oui, c’est une bonne idée, murmura-t-elle.
Il prit ses clés, salua Elena d’un bref hochement de tête et sortit.
* * *
Comme après le départ de Carter, Elena resta un long moment sans bouger, les yeux rivés sur la porte. Sauf que, cette fois, ce n’était pas la peur qui la clouait sur place, mais la honte.
Mortifiée, elle se sentait incapable du moindre geste. Elle entendit Matt démarrer, faire demi-tour dans la cour et s’éloigner. Il devait y avoir un seau de peinture blanche au fond de la remise, mais elle avait préféré le laisser partir sans rien dire. Elle savait que la peinture n’était qu’un prétexte. Il avait envie d’être seul pour digérer ce qu’il venait d’apprendre. Elle-même devrait profiter du fait qu’il ne soit pas là pour réfléchir de son côté à la suite des événements.
Mais plusieurs minutes après son départ, elle n’avait toujours pas bougé.
Comment avait-elle pu lui confier son secret le mieux gardé ? Elle n’avait jamais eu l’intention de le mettre au courant et, jusque-là, elle avait su se taire. Mais il l’avait tellement harcelée qu’elle avait fini par cracher le morceau. Du moins en partie. Car consciente d’en avoir trop dit, elle avait essayé de se raviser. Mais le mal était fait, hélas. Matt n’était pas idiot. En le voyant se décomposer, elle avait compris qu’il avait deviné la fin de sa phrase.
« Bobby est celui qui m’a redonné goût à la vie après ton départ. »
C’était la stricte vérité, une vérité si terrible qu’elle aurait préféré la lui cacher jusqu’au bout. Parce qu’elle ne voulait pas qu’il sache à quel point elle l’avait aimé et combien elle avait souffert de leur séparation. Parce que le peu de dignité qu’il lui restait encore l’empêchait de lui faire cet aveu.
Elle avait cru mourir de chagrin quand il était parti. Les mois qui avaient suivi avaient été les pires de toute son existence. Elle était retournée à l’université, comme si de rien n’était, mais sa vie n’avait pas repris un cours normal. Elle se traînait lamentablement, se sentant vidée, comme si on lui avait arraché les entrailles, se sentant exsangue, comme morte à l’intérieur. Elle avait pleuré toutes les larmes de son corps, sangloté jusqu’à s’en rendre malade, encore plus que quand sa mère était partie. Puis le temps avait fait son œuvre, tout doucement. Il y avait eu plusieurs rechutes car, chaque fois qu’elle croyait avoir enfin oublié Matt, la douleur revenait de plus belle. Pendant presque un an, elle avait vécu dans un état second, se réfugiant dans l’hébétude pour échapper à la souffrance.
Puis elle avait rencontré Bobby.
Il était très séduisant et même si, la première fois où elle l’avait vu, elle n’avait pas eu le coup de foudre comme avec Matt, Bobby ne l’avait pas laissée indifférente. Quel soulagement elle avait ressenti ! Il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas posé le regard sur un homme — cette moitié de l’humanité ayant en quelque sorte disparu de son univers pendant presque un an. Trop heureuse de voir qu’elle était encore capable d’éprouver quelque chose, elle avait commencé à sortir avec Bobby. Gai et extraverti, il était tout le contraire de Matt à de nombreux égards, et c’était tant mieux parce qu’il ne lui rappelait pas son amour perdu. A l’époque, Bobby était gentil, plein d’attention pour elle. Ayant beaucoup de choses en commun, ils s’entendaient à merveille. Si bien que lorsqu’il l’avait demandée en mariage, elle avait fait taire ses doutes, craignant de laisser une fois de plus s’en aller l’homme qu’elle aimait.
Plus tard, elle avait compris que ce qu’elle avait pris pour de l’amour était en réalité un simple trop-plein d’affection. Pour oublier Matt Alvarez, elle n’avait eu d’autre choix que de prodiguer sa tendresse à un autre homme.
Comment avait-elle pu être aussi naïve ? Et aussi stupide ? Une telle bêtise était révoltante.
Car en agissant aussi inconsidérément, en faisant tout de travers, elle avait causé leur malheur, à Bobby et à elle.
Huit ans plus tard, elle était toujours là, à ressasser ses mauvais choix, coincée dans ce bled qu’elle détestait et où elle risquait de passer le reste de sa vie.
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