Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)

Chapitre 16

16

 

 

Debout sous le porche, Elena contemplait pensivement le ciel étoilé. Il faisait très doux et elle ne se lassait pas d’admirer les terres qui s’étendaient devant elle à perte de vue. Les terres des Weston. Les siennes, à présent. Mais plus pour longtemps. Car elle allait partir. Ce rêve qu’elle caressait depuis tant d’années, elle allait enfin pouvoir le réaliser.

Le calme était revenu après le tumulte de ces derniers jours. Le ranch avait été le théâtre d’événements mouvementés après la nuit cauchemardesque que Walt leur avait fait vivre.

Juste après avoir maîtrisé Walt, Matt avait appelé son amie Pam, du FBI, à la rescousse. Car s’ils avaient réussi à échapper à leur agresseur, ils n’étaient pas tirés d’affaire pour autant. Qui les croirait s’ils racontaient que le shérif avait tué son adjoint et cherché ensuite à les liquider eux aussi ? Pam avait donc pris l’initiative de contacter la police, qui avait rappliqué dare-dare. Accompagnée de plusieurs de ses collègues, Pam était arrivée peu après. Dans la mesure où le FBI avait une enquête en cours sur les mystérieuses disparitions et sur l’existence supposée d’un tueur en série, cela ne posa aucun problème de juridiction.

Comme prévu, les autorités de l’Etat accordèrent moins de crédit à la version de Matt et d’Elena qu’à celle de Walt, qui officiait depuis de nombreuses années au sein même de la police. Mais il y avait tellement d’incohérences dans son récit qu’elles finirent par douter de sa sincérité. Si Matt et Elena avaient été les meurtriers, comme le shérif le prétendait, pourquoi se seraient-ils encombrés de lui dans leur fuite, au lieu de le tuer tout de suite, comme Travis ? Au cours d’une perquisition à son domicile, la police avait découvert divers indices prouvant que Walt avait pris part aux meurtres perpétrés par Big Jim — et qu’il avait commis plusieurs autres meurtres en solo par la suite. Lui aussi, apparemment, tenait à garder ses souvenirs à portée de la main.

Les enquêteurs n’eurent aucun mal à mettre au jour les corps cachés par Big Jim. Elena avait tenu à assister à l’exhumation des ossements. L’identification des corps était en cours, et pour l’instant, on ne savait pas avec certitude si celui de Teresa Reyes faisait partie du charnier. Lorsque les fouilles avaient commencé, Elena avait ressenti le besoin irrépressible d’y assister. Elle devait bien cela à cette mère qu’elle avait tant haïe, qu’elle avait si longtemps accusée de l’avoir abandonnée et toujours tenue pour responsable de la déchéance de son père. A la vue des premiers ossements, blanchis par le temps, elle avait eu envie de pleurer. Elle n’avait pas pu retenir ses larmes très longtemps. Lorsqu’elle avait éclaté en sanglots, Matt l’avait prise dans ses bras et réconfortée du mieux qu’il pouvait.

Depuis cette nuit terrible où ils avaient failli mourir, victimes de ce détraqué de Walt, Matt ne l’avait plus quittée. Il l’avait aidée à surmonter le traumatisme subi, et dans la tourmente qu’avait entraînée l’enquête de police, il l’avait entourée de sa tendre sollicitude. Sans lui, elle ne savait pas ce qu’elle serait devenue.

Le cœur gonflé de gratitude, elle entendit couiner derrière elle les gonds de la porte moustiquaire. D’instinct, elle devina que c’était Matt. Entre eux, il y avait une alchimie très particulière qui faisait que, dès qu’il était dans les parages, elle le sentait.

Sans rien dire, il vint se placer derrière elle et noua ses bras autour de sa taille. Elle s’abandonna contre sa large poitrine, appuyant sa tête contre son épaule et fermant les yeux pour savourer pleinement le bien-être que sa présence lui apportait.

— Ça va ? murmura-t-il contre sa tempe.

— Oui, très bien. J’étais perdue dans mes pensées.

— Tu regrettes déjà ta décision ?

— Non, pas du tout.

Le ranch était associé à des souvenirs trop négatifs pour qu’elle puisse envisager de continuer à y vivre. Le vendre était la seule chose à faire.

Elle n’avait pas eu le temps avant ce soir de contacter Glen pour lui demander si son offre tenait toujours. Comme il fallait s’y attendre, il avait été un peu refroidi quand il avait appris ce que Big Jim avait fait. C’était la raison pour laquelle il n’avait pas relancé Elena. Elle aurait compris que, compte tenu de ce qu’il s’était passé, il revienne sur sa décision et ne veuille plus acheter le ranch. A sa place, beaucoup de gens auraient hésité. Elle ne lui en aurait pas voulu mais elle aurait été sacrément embêtée, parce que trouver un autre acheteur risquait de prendre du temps. Beaucoup de temps.

Mais heureusement, Glen avait maintenu son offre. Big Jim était un sale type, certes, mais cela ne changeait rien au fait que des générations de Weston avaient fait travailler la terre et fait prospérer la propriété. Et que Junior et Bobby avaient été ses amis, presque ses fils. Par égard pour eux, Glen voulait acquérir le ranch, comme prévu initialement, et s’en occuper du mieux possible, comme les Weston l’avaient toujours fait.

Elena avait le sentiment qu’il y serait très heureux, bien plus que ses prédécesseurs. Matt lui avait dit que Jack était persuadé que le ranch dégageait de mauvaises ondes. Elle ne croyait pas trop à ce genre de sornettes, mais il fallait bien reconnaître que depuis que la propriété n’abritait plus les corps des malheureuses victimes de Big Jim et de son complice, on s’y sentait beaucoup mieux.

— Tu es sûre de vouloir vendre le ranch ? demanda Matt, comme en écho à ses pensées.

— Sûre et certaine, répondit Elena sans la moindre hésitation.

Non seulement elle n’y avait pas été heureuse, surtout dans les derniers temps, mais en plus Bobby avait sué sang et eau pour maintenir le ranch à flot et il avait échoué. Il y avait peu de chances qu’elle fasse mieux que lui, d’autant qu’elle était loin d’avoir sa motivation. Glen s’en tirerait sans aucun doute beaucoup plus honorablement.

— C’est la meilleure chose que je puisse faire. L’argent de la vente me permettra de rembourser les dettes et d’aller m’installer ailleurs.

— Où veux-tu aller ?

Très bonne question.

— Je n’en sais rien. Je n’y ai pas encore vraiment réfléchi.

Tout ce qui lui importait, c’était de s’en aller. De partir le plus loin possible de Western Bluff. Les derniers rebondissements n’avaient fait que la conforter dans sa décision. Personne n’était venu s’excuser de l’avoir soupçonnée à tort ou d’avoir mal agi avec elle. Elle se sentait toujours aussi mal aimée par la population locale que juste après le meurtre de Bobby. Beaucoup de gens continuaient à l’éviter ou à se détourner quand ils la croisaient en ville, mais maintenant ce n’était pas parce qu’ils se méfiaient d’elle, mais parce qu’ils étaient gênés.

Seule Lynda Clayton lui avait témoigné un peu de chaleur et de gentillesse. Lorsque la nouvelle de ce qui était réellement arrivé à Teresa Reyes s’était répandue dans la ville, Lynda s’était présentée à sa porte, les larmes aux yeux.

— Henry sait-il que vous êtes ici ? n’avait pu s’empêcher de demander Elena.

— Je n’en sais rien mais je m’en fiche, avait répondu Lynda d’un ton résolu.

Bien que lui sachant gré de sa démarche, Elena s’était trouvée un peu embêtée, n’osant l’inviter à entrer. Debout sur le pas de la porte, Lynda la dévisageait avec insistance, tandis que les larmes roulaient sur ses joues.

— Vous lui ressemblez tellement ! avait-elle murmuré.

Il y avait une telle tristesse dans sa voix qu’Elena avait craqué à son tour et s’était elle aussi mise à pleurer. La détresse de Lynda, qu’elle connaissait à peine, mais qui avait joué un rôle prépondérant dans sa vie en incitant Matt à revenir à Western Bluff, avait ouvert les vannes de son propre chagrin. Cette mère dont elle se souvenait à peine, disparue il y a si longtemps, lui manquait cruellement. Et à Lynda, qui l’avait si bien connue et tant aimée, elle manquait aussi, visiblement. Pleurant à chaudes larmes, Elena avait pris Lynda dans ses bras. Elles étaient restées quelques instants sur le seuil, à se réconforter mutuellement, puis elles étaient entrées et avaient eu une longue discussion. Lynda s’était mise à lui raconter ses souvenirs, des anecdotes de leur adolescence, à Teresa et à elle, et pour la première fois, Elena avait pu se faire une idée de la personne qu’avait été sa mère. Elles avaient parlé pendant des heures et Elena s’était promis, où qu’elle aille, de rester en contact avec Lynda.

Celle-ci serait sans doute la seule habitante de Western Bluff avec qui elle garderait des liens d’amitié. Le ranch vendu, plus rien ne la retiendrait ici. Elle était libre d’aller s’installer où elle voulait. Il était temps de ressortir du tiroir où elle l’avait relégué le diplôme qu’elle avait obtenu à la fin de ses études. Elle allait non seulement partir, mais aussi embrasser la carrière dont elle avait toujours rêvé. Toutes ces perspectives qui s’ouvraient à elle l’effrayaient un peu.

Elle était sur le point de réaliser enfin son rêve, de quitter Western Bluff, et voilà qu’elle hésitait sur sa destination.

Mais il y avait une chose dont elle était sûre, c’était que, où qu’elle aille, elle irait avec Matt.

Au moment où elle ouvrait la bouche pour le lui dire, il la fit doucement pivoter vers lui.

Elle fut frappée par l’intensité de son regard, rivé sur elle.

— Viens avec moi, dit-il d’un ton chargé d’émotion.

Brusquement, le passé et le présent se confondirent. Ces mots, elle les avait déjà entendus. Cette situation, elle l’avait déjà vécue. Jamais elle n’aurait cru qu’elle se représenterait un jour, que la chance frapperait de nouveau à sa porte.

— Où ça ? demanda-t-elle en retenant son souffle.

— Là où j’irai.

— Au Nouveau-Mexique ?

Matt hésita et leva les épaules avec désinvolture.

— Dans un premier temps, pourquoi pas ? Mais comme je te l’ai dit, je ne pense pas travailler toute ma vie au Triple C. D’autant que là-bas, à la longue, tu finirais par t’ennuyer. J’aimerais avoir mon propre ranch. J’aimerais commencer une nouvelle vie. Ne me demande pas où ; je ne le sais pas plus que toi. Mais du moment que c’est avec toi, je veux bien aller n’importe où. Si tu es d’accord pour me suivre.

C’était exactement la proposition qu’il lui avait faite huit ans plus tôt. C’était exactement ce qu’elle s’était toujours juré d’éviter. Une vie marquée par la précarité.

Mais aujourd’hui, elle n’avait plus peur. Qu’aurait-elle pu craindre ? Ils n’avaient besoin que l’un de l’autre. Après tout ce qu’ils avaient enduré, toutes les épreuves qu’ils avaient traversées, ils étaient suffisamment solides pour faire face aux aléas de la vie.

Sa décision était prise : puisqu’une seconde chance lui était offerte, elle allait la saisir.

— Oui, je suis prête à te suivre, répondit-elle, le cœur battant comme un tambour.

Fou de joie, Matt la prit dans ses bras, la souleva de terre et la fit tournoyer dans les airs.

Elena se mit à rire et se cramponna à lui, le serrant à l’étouffer. Un avenir radieux les attendait. Elle savait que, avec Matt à ses côtés, plus rien ne pourrait lui arriver.

Ils partaient à l’aventure, mais Elena n’en avait cure.

A quoi bon s’inquiéter ?

Ils étaient amoureux et avaient toute la vie devant eux.

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