Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)
Chapitre 3
3
Elle ne s’était pas trompée, songea lugubrement Elena en voyant une voiture de police garée devant chez elle et deux hommes en sortir. De nouveaux ennuis s’annonçaient.
A cause de sa corpulence, le shérif Walt Bremer eut toutes les peines du monde à s’extraire de derrière le volant. Il n’était plus tout jeune et, à en juger par sa bedaine, il avait une fâcheuse tendance à l’embonpoint. Il s’était toujours montré aimable avec Elena, jusqu’au moment où il avait décidé qu’elle était son suspect numéro un et qu’il allait lui mener la vie dure.
Elle connaissait également le policier qui l’accompagnait. C’était le shérif adjoint Travis Gerard — le mari de Cassie et l’ami d’enfance de Bobby. Il était grand et mince, avec des yeux marron et des cheveux coupés en brosse. Comme Bobby le voyait souvent, Elena avait noué avec Cassie et lui des liens d’amitié, au fil des années. Mais quand son couple avait commencé à battre de l’aile, ses relations avec Travis s’étaient peu à peu dégradées. Elle savait que Bobby se confiait facilement à son ami. Il devait se plaindre qu’elle ne le soutenait pas assez et ne pensait qu’à l’argent. Une fois, Travis avait même essayé de jouer les conseillers conjugaux. Il l’avait prise à part et lui avait rappelé qu’il était de son devoir d’aider Bobby. Estimant qu’il se mêlait de ce qui ne le regardait pas, Elena n’avait pas jugé utile de lui parler de la dernière lubie de Bobby. Elle n’avait rien dit. Son manque de coopération n’avait fait que ternir un peu plus l’image que Travis avait d’elle. Quand il avait compris qu’entre Bobby et elle c’était fichu, il s’était mis à lui battre froid. Comme il fallait s’y attendre, il la croyait coupable du meurtre de Bobby et n’aurait de cesse de la faire condamner.
Mais elle comprit très vite, en les voyant s’avancer, que ce n’était pas pour elle qu’ils étaient venus, cette fois. L’objet de leur visite était Matt, apparemment. Les nouvelles allaient vite, dans cette ville. Quand il avait appris qu’elle s’était fait ramener chez elle par un homme rencontré dans la rue, le shérif avait probablement eu envie d’en savoir un peu plus.
Une sourde appréhension la saisit. Il ne lui était pas venu à l’esprit que la présence de Matt chez elle risquait de leur attirer des ennuis, à lui autant qu’à elle. Si on découvrait qu’ils avaient eu une aventure, autrefois, le retour de Matt, une semaine à peine après la mort de Bobby, paraîtrait forcément suspect.
Elle n’eut pas le temps de chercher une parade.
— Bonjour, Elena, lança Walt avec une bonhomie factice.
Elle décida de faire face. Il était très important qu’elle garde la tête haute et montre qu’elle n’avait rien à se reprocher.
— Bonjour, shérif. Bonjour, Travis.
Trop occupé à dévisager Matt, Travis ne daigna pas répondre et ne lui fit même pas l’aumône d’un regard.
— Ravie de vous voir, ajouta Elena avec un sourire.
Walt ne put cacher sa surprise.
— Ah bon ?
— Vous venez pour mon pick-up, je suppose ?
Le shérif eut l’air encore plus étonné.
— Votre pick-up ?
— On m’a crevé mes pneus tout à l’heure, en ville, pendant que je faisais mes courses.
— Vous avez des preuves ? demanda le shérif, incrédule. On ne porte pas de pareilles accusations à la légère.
— Deux pneus à plat, ça ne peut pas être un hasard.
Walt haussa les épaules.
— On a déjà vu plus étrange.
— J’espère que vous allez chercher à savoir ce qu’il s’est réellement passé. C’est bien votre rôle, n’est-ce pas, shérif ?
— Avec le meurtre de Bobby, j’ai mieux à faire en ce moment que m’occuper de vos pneus crevés. J’espère que vous comprendrez que je veuille en priorité arrêter le meurtrier de votre mari, n’est-ce pas, Elena ?
A son ton mielleux, elle devina qu’il croyait lui avoir cloué le bec, mais elle n’avait pas dit son dernier mot.
— Bien sûr. Mon plus grand souhait est que vous trouviez la personne qui a tué Bobby.
Une expression sardonique se peignit sur le visage empâté de Walt. Il semblait penser qu’elle pouvait bien faire sa maligne, mais que cela ne l’empêcherait pas de l’envoyer en prison. Gardant ses réflexions pour lui, il se contenta de faire remarquer :
— Vous ne nous présentez pas à votre ami, Elena ?
Elle faillit sursauter. Un instant, la présence de Matt lui était sortie de l’esprit.
Elle ouvrait la bouche pour répondre quand Matt la devança.
— Mme Weston vient de m’embaucher pour lui donner un coup de main.
In extremis, Elena se retint de le contredire. Affichant un visage impassible, elle parvint cependant à donner le change, consciente qu’il ne fallait surtout pas que les policiers soupçonnent que Matt venait de leur servir un énorme mensonge.
Ils ne prêtaient heureusement aucune attention à Elena et avaient tous les deux les yeux rivés sur Matt. Walt semblait dubitatif et Travis, ouvertement hostile.
— Un coup de main pour quoi faire ? demanda ce dernier.
— Pour s’occuper du ranch, répondit Matt sans se troubler le moins du monde. J’ai cru comprendre qu’il y avait pas mal de boulot.
— Vous a-t-elle dit pourquoi elle avait besoin d’aide ? demanda Walt, qui avait de toute évidence une idée derrière la tête.
— Son mari est mort et les ouvriers agricoles qui travaillaient avec lui sont tous partis.
— A-t-elle précisé que son mari avait été assassiné ? s’enquit Travis. Abattu d’une balle en pleine poitrine ici même ? Ou le saviez-vous déjà avant de venir ?
— En fait, elle me l’a dit.
— Et cela ne vous dissuade pas de travailler pour elle ? Les autres employés ont pris peur et préféré s’en aller.
— Il m’en faut plus que ça pour m’effaroucher.
— Vous pouvez me rappeler votre nom ? demanda le shérif, alors que tous savaient très bien que les présentations n’ayant pas été faites, Matt n’avait pas décliné son nom.
— Alvarez. Matt Alvarez.
Estimant que la plaisanterie avait assez duré, Elena prit la parole.
— Que puis-je faire pour vous, shérif ? Qu’est-ce qui vous amène, si ce n’est pas mon pick-up ?
Walt esquissa un petit sourire.
— Nous voulions savoir si vous aviez repensé à quelque chose qui se serait passé la nuit du meurtre et que vous auriez oublié de nous dire.
— Non, je ne vois rien d’autre.
— En ce cas, nous allons vous laisser.
Il fixa Matt une dernière fois puis tourna les talons et regagna sa voiture. Travis s’attarda un instant, foudroyant du regard Matt, puis Elena, avant de partir à son tour.
En silence, Matt et elle les regardèrent remonter dans leur voiture et s’en aller.
— Qu’est-ce qu’il t’a pris de leur raconter que je t’avais embauché ? demanda Elena dès que la voiture eut disparu.
— Quand je les ai vus débarquer, je me suis douté qu’ils allaient vouloir savoir ce que je faisais là. Alors j’ai eu l’idée de leur dire que tu m’avais embauché. Cela me paraissait plausible.
— Oui, mais que vont-ils penser quand ils verront que tu n’es plus là ?
— Je n’ai pas l’intention de m’en aller. Du moins, pas tant je n’aurai pas les réponses aux questions que je me pose.
Elle frémit face à sa détermination.
— Je ne suis pas sûre que ce soit un bon plan. Si on découvre que nous avons été… liés, dit-elle pudiquement, on trouvera suspect ton retour au pays si peu de temps après le meurtre de Bobby, et ton installation au ranch ne manquera pas de faire jaser.
— Notre liaison remonte à huit ans. Franchement, cela m’étonnerait que quelqu’un s’en souvienne. Je n’étais qu’un ouvrier agricole saisonnier, et nous ne nous sommes pas affichés en public. Tu avais tellement peur de la réaction de ton père que pratiquement personne n’était au courant. Tu te souviens ? Les Nolan habitent toujours ici ? demanda-t-il en parlant des propriétaires du ranch dans lequel il travaillait à l’époque.
— Non. Ils ont vendu il y a quelques années.
— Et Weston ? A-t-il parlé de moi à quelqu’un ?
Elle détourna les yeux.
— Il n’était pas au courant. Je ne lui ai jamais dit.
— Il y a donc peu de chances que quelqu’un s’en souvienne.
— Détrompe-toi. Dans une ville comme celle-ci, on n’oublie pas facilement. Il est certain en tout cas qu’au moins une personne s’en souvient.
— Cette personne cherche probablement à t’aider. Sinon, pourquoi m’aurait-elle envoyé l’article ?
— Pour me mettre un peu plus dans le pétrin. Comme je te le disais, ta présence chez moi risque de me nuire plus qu’autre chose. Et puis, comment cette personne pouvait-elle être sûre que tu allais voler à mon secours ?
— La seule façon de le savoir est de le lui demander. Mais il faut d’abord qu’on l’identifie. C’est une des raisons pour lesquelles je tiens à rester.
Sceptique, elle le dévisagea sans rien dire. Quelque chose lui disait qu’héberger Matt chez elle n’était pas une bonne idée. Certes, il pourrait lui donner un coup de main si sa proposition tenait toujours. Et puis, après l’incident des pneus crevés, mieux valait qu’elle ne reste pas seule.
Mais ne courait-elle pas un danger encore plus grand en acceptant sous son toit ce fantôme du passé revenu brusquement au Texas soi-disant pour l’aider ?
Il darda sur elle ses beaux yeux noirs.
— Ecoute, Elena, si tu ne veux pas de moi chez toi, c’est ton droit. Je ne peux pas t’imposer ma présence. Je prendrai une chambre en ville. Il y a bien un hôtel, dans le coin. Mais je ne m’en irai pas. Pas avant que je sache qui m’a envoyé cet article, et pourquoi.
Elena sentit sa réticence fondre comme neige au soleil. Ce n’était pas raisonnable d’héberger Matt, elle le savait. D’autant qu’elle ne comprenait pas très bien ce qu’il était venu faire ici. Mais sa détermination à trouver des réponses, alors que toute la ville semblait s’être forgé une opinion, faisait de lui un précieux allié qu’elle hésitait à congédier, en dépit de ce que lui soufflait son bon sens.
— D’accord, dit-elle finalement. Tu peux rester.
Ce revirement ne parut pas l’étonner outre mesure.
— Parfait. Je me disais que nous pourrions aller chercher ton pick-up. Qu’en penses-tu ?
Elena fit la grimace. Après sa mésaventure de l’après-midi, elle n’avait aucune envie de retourner en ville. Mais son pick-up ne pouvait pas passer la nuit dans la grand-rue. Dieu seul savait dans quel état elle le retrouverait, et si même elle le retrouverait, si jamais elle n’allait pas le récupérer…
Sans compter que, dans le meilleur des cas, elle risquait une amende. Walt ou Travis se feraient un plaisir de la verbaliser pour stationnement interdit.
— Il va falloir changer les roues, dit-elle.
— Tu en as quelque part ?
— Il y a une roue de secours dans le plateau du pick-up. Et je dois en avoir une ou deux autres à la grange.
— Super ! Je vais les chercher. Prépare-toi, pendant ce temps.
— Il vaut mieux que je te montre où elles sont.
Matt se dirigea vers la grange. Elena le suivit sans un mot, assaillie de nouveau par la perplexité et une étrange impression d’irréalité. Aussi incroyable que celapuisse paraître, sa vie venait de nouveau de basculer.
Matt était de retour. Revenu aussi soudainement qu’il était parti.
Et cette fois, apparemment, il avait l’intention de rester.
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