Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)
Un allié aux yeux d’émeraude
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Megan épousseta les brindilles et les feuilles mortes qui jonchaient la pierre tombale. La nuit précédente, une tempête avait soufflé sur l’Alabama et laissé des traces de son passage dans le cimetière. Habituellement, Megan ne mettait jamais de fleurs sur la tombe de son mari. Vince avait toujours été fort et solide comme un roc. C’est ce qui l’avait séduite chez lui quand elle avait seize ans et il n’aurait pas apprécié de telles démonstrations d’affection. Il n’aurait pas apprécié non plus de savoir qu’elle venait tous les jours sur sa tombe mais, ça, elle n’y pouvait rien, il faudrait qu’il le lui pardonne.
— Il n’y a pas eu de tornade, cette fois-ci, murmura-t-elle en passant le doigt sur les lettres gravées dans le marbre. Mais une branche du noyer est tombée sur mes plants de tomates. Ça m’a contrariée.
Pour toute réponse, elle n’eut que le vent dans les arbres et les reniflements de Patton qui inspectait l’herbe derrière elle. Le chien tira avec impatience sur sa laisse : il était temps de partir.
Elle quitta le petit cimetière et, au moment de rejoindre le chemin, jeta un dernier regard en arrière. Vince aurait pu être enterré avec les honneurs au cimetière national d’Arlington, en Virginie, mais il lui avait fait promettre que, s’il mourait en mission, il reposerait chez eux. Il était né dans l’Alabama et jamais il n’aurait voulu être ailleurs.
Soudain, Patton s’arrêta net et regarda vers les bois en grondant doucement. Ce n’était pas son comportement habituel et Megan fut immédiatement sur ses gardes.
Elle regarda dans la même direction que le chien mais ne distingua rien. C’était sûrement un écureuil ou un lapin qui avait attiré l’attention de Patton. Rien de plus.
Cependant, elle n’était pas rassurée.
Pourtant, elle n’était pas peureuse, et puis elle n’était qu’à cinq cents mètres de chez elle. Mais elle décida de se diriger vers la maison de sa sœur pour ne pas se retrouver toute seule. C’était samedi matin, Isabel et Ben seraient sûrement là. Et, même s’ils étaient absents, elle avait un double des clés.
Mais, à son grand étonnement, quand elle repartit, Patton rechigna, comme s’il tenait absolument à aller dans la direction opposée.
— Allez Patton, ça suffit, viens, dépêche-toi !
Elle tira un coup sec et le chien finit par obtempérer. Elle marcha d’un bon pas et Patton resta à sa hauteur tout en tournant régulièrement la tête sur le côté.
De loin, elle vit Isabel et Ben dans la cour de leur maison, occupés à empiler les branches des châtaigniers cassées par la tempête. Patton se montra impatient mais, cette fois, c’était parce qu’il avait repéré Isabel, à qui il faisait toujours fête.
Quand il aboya joyeusement, Isabel leva la tête et sourit.
— Salut, vous deux ! lança-t-elle.
Megan se pencha en avant pour détacher Patton.
Le chien partit en courant pour aller s’offrir aux caresses d’Isabel.
Quant à Ben, il garda ses distances : Patton n’avait pas encore décidé s’il acceptait le nouveau compagnon d’Isabel. Ben se tourna donc vers Megan et lui sourit tandis qu’elle approchait.
— Un de ces jours, cet arbre va tomber tout entier sur la maison, dit-il en désignant un châtaignier. Je ne cesse de dire à Isabel que nous ferions mieux de le couper, mais elle ne veut rien entendre, ça lui briserait le cœur.
— Quel bon vent vous amène ? demanda celle-ci en continuant de gratter Patton derrière les oreilles.
N’ayant pas très envie de raconter qu’elle avait été effrayée par l’attitude de son chien, Megan haussa les épaules.
— Oh ! Nous étions sortis faire un tour et j’ai eu envie de passer vous dire bonjour.
— Tu as déjà pris le petit déjeuner ? Ben et moi, nous comptons aller le prendre en ville une fois que nous nous serons changés. Viens avec nous, si tu veux, nous déposerons Patton chez toi au passage.
Megan réfléchit un instant. Ben et sa sœur filaient le parfait amour depuis quelques mois. Ils n’avaient probablement aucune envie d’avoir quelqu’un pour leur tenir la chandelle.
— Non, j’ai déjà mangé, mentit-elle. En revanche, je veux bien que vous nous raccompagniez en voiture.
— Bien sûr, répondit Ben. Dans cinq minutes nous serons prêts à partir.
— On vous attend, répliqua Megan en s’installant dans la balancelle sous le porche.
Elle fixa les bois de l’autre côté de la route. Elle était toujours légèrement sur ses gardes. Il y avait quelqu’un de caché là, tout près, sentait-elle fugacement.
Quelqu’un qui l’observait.
A ses pieds, Patton se mit de nouveau à gémir. Il dressa les oreilles et tourna la tête vers la forêt.
Megan sentit son cœur battre plus fort.
— Qu’est-ce que tu vois, mon beau ?
Le grincement de la porte la fit sursauter. Isabel et Ben apparurent, main dans la main. A leur vue, Megan réprima un petit sentiment d’envie et sourit.
— Alors tu es sûre que tu ne veux pas venir avec nous ? lui demanda Ben. Ce serait vraiment avec plaisir, tu sais.
— Vous êtes tellement heureux ensemble que je m’en voudrais de vous priver d’un moment en tête à tête, répondit-elle avec une affection sincère.
Elle était heureuse que sa sœur ait trouvé le bonheur. Elle, elle n’aurait certainement plus cette chance. Elle avait vu de ses propres yeux le corps sans vie de l’homme qu’elle aimait et lui avait dit adieu.
Patton monta sur la banquette arrière de la Jeep et vint se serrer contre elle. Cela faisait plus de quatre ans qu’il était aux Etats-Unis, mais il avait encore un peu peur en voiture.
— Comment va-t-il ? demanda Isabel en croisant le regard de Megan dans le rétroviseur intérieur.
— Il va bien. Pas vrai, mon beau ?
Elle donna une accolade au chien. En retour, il frotta son front contre son visage et elle en fut émue aux larmes.
Au départ, cela avait été le chien de Vince. Ses hommes et lui avaient découvert ce berger allemand, errant à proximité de leur camp près de Ralijah, au Kaziristan. Ce n’était alors qu’un chiot, probablement abandonné. Comme il était tout jeune, ce n’avait pas été difficile de l’apprivoiser et il était devenu la mascotte de la base. Mais, comme il avait failli se faire écraser par un véhicule, Vince avait préféré l’envoyer aux Etats-Unis pour que Megan prenne soin de lui.
Elle avait accueilli ce nouveau compagnon avec plaisir et n’avait pas tardé à s’attacher à lui. Ensemble, ils avaient attendu avec impatience le retour de Vince, qui était censé rentrer à la maison quelques mois plus tard. Ils ne s’attendaient évidemment pas à ce qu’il revienne dans un cercueil recouvert de la bannière étoilée, songea-t-elle avec mélancolie alors qu’ils passaient devant le petit cimetière.
Isabel et Ben les déposèrent devant sa maison. Celle-ci était nichée dans une petite clairière tout près de la base nautique de Gossamer Mountain. A quelques centaines de mètres au sud, les eaux de Gossamer Lake scintillaient à travers les arbres sous le soleil printanier. C’était déjà la mi-mai et elle n’était toujours pas allée pêcher avec sa cousine Hannah, comme elle le lui avait promis.
De toute façon, ces quatre dernières années, elle avait laissé de nombreuses promesses en suspens.
— Allez viens, Patton.
Elle déverrouilla la porte d’entrée et attendit que le chien entre le premier. Mais Patton resta dans la cour, à renifler l’herbe qui poussait le long du grillage près du portail.
— Patton ?
Il leva brièvement la tête vers elle en tirant joyeusement la langue, puis reprit son inspection.
Elle soupira et rentra seule. Patton ne tarderait pas à venir gratter à la porte. Il s’était vite habitué aux avantages de la vie à l’américaine. Manifestement, il appréciait la climatisation qui le protégeait de la chaleur humide de l’Alabama en été. Il aimait tout autant voir sa gamelle se remplir comme par magie chaque fois qu’il avait faim.
S’attendait-il encore à voir revenir Vince ? Cela, Megan ne le savait pas. Se demandait-il également pourquoi le soldat qui l’avait sauvé d’une vie solitaire et difficile n’était jamais réapparu ?
A cette interrogation, elle sentit de nouvelles larmes lui piquer les yeux et les réprima.
Aujourd’hui, c’était le 14 mai. A une semaine près, cela faisait donc sept ans qu’elle avait épousé Vince dans la petite église du village. Normalement, il aurait dû revenir juste à temps pour célébrer leurs trois ans de mariage.
Mais rien ne s’était passé comme prévu.
* * *
Evan Pike gara sa voiture de location sur un petit chemin de terre, près de Culpepper Road, afin qu’on ne remarque pas le véhicule depuis la route. Il n’avait pas l’intention de dissimuler à tout prix sa présence à Chickasaw County mais, tant qu’il n’avait pas déterminé quelle était la meilleure approche possible, il préférait rester discret.
Megan Randall habitait une cinquantaine de mètres plus loin, dans une petite maison en retrait de la route. Il le savait car il était passé devant un peu plus tôt, juste après qu’elle était sortie promener son chien. Il avait souhaité se faire une idée de sa personnalité.
Mais, d’extérieur, la maison ne lui avait pas appris grand-chose. Elle était toute simple et paraissait bien entretenue, sans plus.
En revanche, Megan elle-même, avec ses longs cheveux roux brillants et son allure athlétique, ne l’avait pas laissé indifférent. Il l’avait déjà vue sur une photo trouvée dans les effets personnels du sergent Randall, rassemblés après son décès. Il avait remarqué son teint clair, ses petites taches de rousseur et ses yeux gris mystérieux.
Sur ce cliché, elle était bien moins à son avantage que dans la réalité.
Il l’avait vue se diriger vers un petit cimetière. C’était certainement là que reposait le sergent Randall. Il s’était approché discrètement, prenant soin de rester dissimulé par la végétation. Mais Patton avait dû sentir sa présence. Il avait grondé doucement.
En l’entendant, Evan s’était senti renvoyé quatre ans en arrière. Et, quand Megan et le berger allemand étaient repartis, il les avait suivis de loin, sans sortir de sa cachette. Il avait vu Megan saluer un homme et une femme, puis bavarder avec eux. Il était alors reparti en direction de sa voiture. Megan semblait vouloir rester un petit moment en compagnie de ce couple. C’était l’occasion pour lui d’aller jeter un coup d’œil à sa maison avant son retour.
Il n’aurait pas vraiment su dire ce qu’il cherchait exactement. Un moyen de l’approcher, de lui parler, malgré sa volonté apparente de ne plus évoquer la mort de son mari ?
Elle avait déjà refusé de le rencontrer. Ensuite, elle n’avait plus répondu à ses appels. Il avait cherché à la joindre à Cooper Security, où elle travaillait. Mais elle avait visiblement averti ses collègues de ne pas donner suite à ses appels s’il se manifestait.
Beaucoup auraient alors abandonné. Mais lui était plutôt du genre obstiné.
Il allait atteindre le portail quand il perçut du mouvement dans la cour. Patton reniflait l’herbe tout près du grillage. Puis, il leva vivement la tête, huma l’air et se mit à aboyer. Il avait senti son odeur.
Evan voulut battre en retraite, mais Patton se posta alors devant le portail et se mit à aboyer plus fort, joyeusement.
Quelques secondes plus tard, la porte de la maison s’ouvrit et Megan apparut, les cheveux noués en queue-de-cheval. Elle tenait un téléphone dans la main droite, une arme dans la gauche.
Quand elle l’aperçut, son regard s’agrandit de surprise et il retint son souffle.
S’il voulait avoir une chance de lui parler, c’était maintenant. Car, au pire, elle lui dirait d’aller au diable !
Ou alors elle va te tirer dessus.
— Madame Randall ? appela-t-il avec appréhension.
Megan descendit les marches du porche, s’approcha et s’arrêta au milieu de la cour. Son regard passa de lui à Patton, qui se tenait maintenant dressé sur les pattes arrière, les pattes avant en appui sur le portail. C’était un chien à l’air heureux, et Evan fut tellement touché par le comportement de l’animal qu’il approcha d’un pas.
— Il se méfie des gens qu’il ne connaît pas, l’avertit Megan d’un ton incertain.
Elle devait avoir perçu que Patton ne lui voulait pas de mal, au contraire.
— Moi aussi, d’ailleurs, ajouta-t-elle avec plus de fermeté.
Ça, il n’en doutait pas.
Il fit un pas supplémentaire vers le portail et tendit la main, laissant le chien la lui lécher.
— Salut, Patton. Tu as l’air en pleine forme, dis donc ! Tu as grandi, tu es un vrai beau chien maintenant !
— Qui êtes-vous ? lui demanda Megan d’un ton sévère.
Il releva la tête pour la fixer droit dans les yeux.
— Evan Pike.
Le regard de Megan s’assombrit.
— Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas parler de mon mari avec vous.
Il ne se laissa pas démonter par son attitude hostile.
— Si je n’étais pas convaincu que vous devriez entendre ce que j’ai à vous apprendre, je ne serais pas là.
— Vous êtes sur ma propriété et je suis armée. Au cas où vous l’ignoreriez, en Alabama, on soutient les gens qui défendent leurs biens.
Il haussa les sourcils.
— Vous comptez vraiment me tirer dessus ?
— Et vous, êtes-vous certain que je n’oserai pas le faire ?
Tout comme son mari, elle avait un fort accent du Sud, qui lui rappela la région où il avait grandi. Cela faisait longtemps qu’il avait quitté Cumberland, mais les souvenirs qui y étaient liés n’avaient pas disparu, les bons comme les mauvais.
A son retour à Washington, après deux ans passés au Kaziristan, où il occupait le poste d’agent de liaison du Pentagone auprès d’une unité de l’armée composée en large partie d’hommes du Sud, il lui avait fallu un moment pour chasser de nouveau cet accent de son élocution. Cette fois encore, il dut lutter pour ne pas laisser revenir le naturel.
— Je vous demande de m’accorder dix minutes, pas plus. Si, quand j’aurai terminé, vous souhaitez que je m’en aille, je le ferai et vous ne me reverrez plus.
— Je préférerais que vous partiez maintenant.
— De quoi avez-vous peur, madame Randall ? répliqua-t-il. Vous pensez que je souhaite vous tenir des propos déplaisants sur votre mari ? Vous vous trompez.
Du moins pour le moment.
— Etrange. Ce n’est pas ce que Vince pensait.
Son mari avait donc fait allusion à lui dans ses lettres. Ce n’était pas étonnant. Il lui avait fallu plus d’un an pour venir à bout de la méfiance que Vince Randall éprouvait envers tous les gens liés au Pentagone. Randall était totalement dévoué à son unité. Il comprenait très bien que, dans le cadre d’une mission de maintien de la paix, fixer des limites était nécessaire, mais il considérait que ses compagnons et lui étaient les mieux placés pour déterminer comment agir et que toute intervention extérieure ne faisait que mettre davantage la vie de ses hommes en danger.
Evan s’était demandé jusqu’où Vince Randall aurait été prêt à aller pour protéger ses hommes. Question qui le taraudait toujours.
— Vous n’avez pas l’air étonné, reprit Megan.
— Je sais que les soldats écrivent à leurs proches.
Le regard de Megan s’embrasa de fureur.
— J’imagine que les soldats considèrent que c’est leur devoir d’avertir ceux qu’ils aiment qu’un jour ou l’autre une consigne d’un fonctionnaire du Pentagone, bien-pensant et intouchable, risque de les envoyer tous à leur perte !
— Je ne vous en veux pas d’être amère mais…
— Vous ne m’en voulez pas ? le coupa-t-elle, scandalisée. Mais moi je vous en veux, à vous ! Je vous en veux de m’avoir privée de l’homme que j’aimais, je vous en veux pour les enfants que nous n’aurons jamais ensemble, je vous en veux pour…
Elle ne put aller au bout de sa phrase tant elle avait de chagrin.
Evan se sentit très mal mais il ne pouvait pas reculer. Pour découvrir ce qui était réellement arrivé à Vince Randall quatre ans plus tôt, il avait besoin du concours de sa femme.
— Je comprends ce que vous ressentez mais…
— N’essayez pas de me manipuler, l’interrompit-elle en brandissant de nouveau son arme.
Patton se mit à gémir, comme s’il avait senti la tension entre eux.
Evan leva la main en un geste apaisant.
— Je ne cherche pas à vous manipuler. Mais, même si vous n’avez pas envie de m’écouter, je reste convaincu que vous devez savoir ce que je veux vous dire.
Elle sembla sur le point de l’interrompre encore une fois, il ne lui en laissa donc pas l’occasion.
— Je ne crois pas que les rebelles du Kaziristan soient responsables de la mort de votre mari.
Megan fronça les sourcils.
— Quoi ?
Il allait continuer, mais les mots se bousculèrent dans sa tête. Quelle preuve avait-il de ce qu’il avançait ? Et, si Megan considérait ses doutes plausibles, aurait-il le courage de lui révéler également ses autres soupçons sur ce qui s’était passé le jour où son mari avait été tué ?
— Vous voulez parler ? Alors allez-y, le poussa-t-elle. Car vos dix minutes ne vont pas tarder à être écoulées.
Il prit une grande inspiration, la fixa droit dans les yeux et, de crainte de changer d’avis, lança d’une phrase :
— Je pense que votre mari a été tué par une société privée américaine.
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