Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)

Chapitre 14

14

 

 

Evan se redressa pour noter les informations transmises par Jesse Cooper tout en réfléchissant à la meilleure façon de prendre contact avec Elmore Gantry. Il avait eu du mal à définir ce que pensait vraiment cet homme. Gantry ne s’était jamais montré hostile mais avait néanmoins toujours gardé ses distances.

Ce n’était pas non plus un obsédé de la discipline, il faisait confiance à ses hommes et ne les reprenait que si l’un d’entre eux commettait une erreur ou une infraction. Il ne sortait qu’avec d’autres officiers mais paraissait se forcer à le faire sans y prendre grand plaisir.

Il semblait en permanence préoccupé, inquiet même. Ce qui pouvait éventuellement laisser penser qu’il avait dû cacher des choses à ses hommes.

Des secrets concernant la décision des autorités de négocier en catimini avec les rebelles ?

L’obliger à leur parler ne serait pas facile. Evoquer la mort de Vince Randall était même certainement le dernier des souhaits de Gantry. D’autant que c’était le seul homme de son unité à avoir trouvé la mort, en dépit des dangers d’une mission de maintien de la paix dans un pays en quasi-guerre civile.

— Je pense que le mieux est de ne pas avertir Gantry de votre venue. Histoire d’éviter qu’il ne prenne la poudre d’escampette, déclara Jesse.

— Possible, répliqua Evan.

Prendre Gantry par surprise n’était pas forcément la meilleure tactique à son avis.

En tout cas pas sur son propre terrain. Peut-être serait-ce plus avisé de chercher à le rencontrer dans un endroit neutre, sans lui révéler au préalable le véritable motif de leur visite.

— Et vous, vous croyez toujours qu’on vous surveille ? demanda Megan à son frère.

— Il y a des types qui nous épient, c’est évident, répondit Jesse. Pour le moment, nous n’avons pas décidé quoi faire. Il semble clair qu’ils ne comptent pas s’en prendre à nous. Ils nous gardent à l’œil, c’est tout.

— C’est sur nous qu’ils veulent mettre la main, rétorqua Megan.

Elle n’avait pas pris le temps de reboutonner son chemisier et, à la vue de son soutien-gorge en dentelle, Evan avait du mal à rester concentré.

Il alla s’asseoir dans le fauteuil à l’autre bout de la chambre. Il avait besoin d’établir une distance.

— Cela suggère que nous sommes sur la bonne voie, non ? reprit-il.

— Je l’espère, répondit Jesse. Plus j’en apprends sur Barton Reid, plus je me dis que sa place est en cellule. En tout cas, pour le moment, le SSU ne surveille pas nos cousins. Nous les avons mis en garde, mais ils sont persuadés que personne ne les suit. Donc, ces types se concentrent sur nous.

Megan leva la tête pour regarder Evan. Il détacha son regard de son chemisier ouvert avec l’air d’un gamin pris en faute. Le rouge monta alors aux joues de Megan et elle s’empressa de rabattre les pans de son chemisier.

— Nous devrions en profiter, suggéra-t-elle à son frère.

— C’est ce que nous nous sommes dit également. Dès que j’aurai raccroché, Luke va t’appeler. Ecoute, ces types sont dangereux, alors il ne faut surtout pas les prendre à la légère. Je t’assure que je comprends que, pour le moment, tu ne souhaites pas que la police soit mêlée à cette histoire, mais quoi qu’il arrive, n’oublie pas que ça ne te ramènera pas Vince. Et je n’ai pas envie de te perdre. D’accord ?

— Oui, d’accord, concéda Megan, visiblement émue.

— Isabel m’a demandé de te dire que Patton est en pleine forme mais que tu lui manques énormément, reprit Jesse d’une voix plus douce.

— Non, ça, c’est un mensonge. Patton sait bien que personne ne le chouchoute autant qu’Isabel, répliqua-t-elle dans un éclat de rire. Dis-lui qu’elle peut continuer à le gâter. Et faites attention à vous également. Même si ces types ne font rien pour le moment, ils peuvent toujours changer de tactique.

— N’aie crainte, nous sommes en permanence sur nos gardes. Prenez bien soin de vous. Maintenant, je vais raccrocher pour que Luke puisse te joindre.

— Merci. Je t’aime, Jesse.

— Moi aussi sœurette.

Jesse raccrocha. Megan ferma son téléphone et le serra contre elle.

Evan la regarda en silence. C’était manifestement dur pour elle de devoir rester à l’écart de sa famille. Même si elle avait une énorme force mentale, cette course-poursuite qui ne disait pas son nom commençait visiblement à l’éprouver nerveusement.

C’était bien normal. Il lui en avait déjà trop demandé.

Le téléphone sonna de nouveau. Megan répondit à la première sonnerie et laissa le haut-parleur activé.

— Salut Megan, c’est Luke.

Evan ne se souvenait pas avoir déjà entendu parler de ce cousin de Megan. Leur famille était tellement nombreuse qu’il avait du mal à suivre.

— J.D., Jake et Gabe sont avec moi, reprit Luke. Selon Jesse, vous allez bientôt vous rendre à fort Bragg, je crois. L’idée, c’est que nous venions vous prêter main-forte là-bas.

— Oui, nous comptons aller à fort Bragg, mais nous allons partir dès demain matin et nous en sommes beaucoup plus près que vous.

— Ce n’est pas grave, j’ai un hélico à disposition, intervint une nouvelle voix à l’autre bout de la ligne.

— J.D., je ne peux pas te demander de…

— Tu ne me demandes rien, c’est moi qui te le propose, la coupa J.D. Ton frère m’a déjà affirmé qu’il prendra en charge les frais de carburant et j’ai du temps devant moi. Nous pouvons tenir à six dans l’appareil. C’est le grand luxe, non ?

De nouveau, Megan sembla émue aux larmes.

— Merci beaucoup, soupira-t-elle. Y a-t-il un endroit précis où tu préfères qu’on se retrouve ?

— Attends, laisse-moi regarder la carte.

A l’autre bout de la ligne, il y eut un crépitement de doigts sur un clavier d’ordinateur.

— Wytheville, en Virginie, figure sur mon plan de vol. Je connais le gérant de l’aérodrome local. Si je le préviens, il me réservera un emplacement pour que je puisse atterrir quand je le voudrai. Ça vous convient ?

Evan réfléchissait à grande vitesse. L’intervention des cousins de Megan lui offrait l’opportunité parfaite de la faire sortir de cette histoire. Car, à cause de lui, elle en avait déjà trop fait. Il devait la renvoyer à sa vie et à sa famille et aller seul au bout de cette affaire.

— Oui, c’est parfait, déclara-t-il à voix haute. Merci.

— Bien, je m’occupe immédiatement de régler les détails, ajouta J.D. Dès que c’est fait, je vous envoie un message.

— A quelle heure comptez-vous prendre la route ? intervint Luke.

Megan consulta Evan du regard.

— Je pense que nous pouvons partir vers 5 heures. Mais, ici, nous sommes à l’heure de l’Est, il me semble.

Evan acquiesça.

— 5 heures ici, donc 4 heures dans l’Alabama.

— Avec l’hélicoptère, nous devrions quand même arriver avant vous, répondit J.D. Surveillez mon message.

Ils se dirent au revoir et Megan raccrocha et rangea le téléphone dans sa poche.

— Tout va très vite, commenta-t-elle.

Trop vite, songea Evan. Il se leva et se dirigea vers la porte qui communiquait avec la seconde chambre.

— Nous ferions mieux de dormir si nous voulons partir à 5 heures.

Elle le retint par la main avant qu’il n’ait le temps de passer dans l’autre chambre et elle leva des yeux brillants vers lui.

— Si nous n’avions pas été interrompus par le téléphone…

Il serra sa main.

— C’est sans doute mieux que votre frère ait appelé, dit-il doucement. Vous ne croyez pas ?

Elle se passa la langue sur les lèvres, comme si elle ne savait pas trop quoi répondre. Lui-même avait laissé parler sa raison, pas son cœur.

— Si. Nous sommes en plein tumulte, confirma-t-elle. Pas très propice à prendre de grandes décisions.

Il aurait dû lâcher sa main et lui dire bonne nuit. Mais il y avait de la tristesse et de la douleur dans son regard, douleur qu’il sentait résonner en lui comme un écho.

Il lui prit le visage entre ses mains et appliqua son front tout contre le sien. Il chercha des mots pour la consoler mais ne trouva rien. Il n’y avait tout simplement pas de mots appropriés. Il se contenta donc de lui donner un léger baiser.

Un baiser qui s’apparentait à un renoncement et qui lui brisait le cœur.

Il se redressa, s’empressa de passer dans la chambre mitoyenne et ferma derrière lui.

Il alla s’asseoir sur le lit, sortit son téléphone et réfléchit. Jesse Cooper leur avait conseillé de ne pas prévenir Gantry de leur arrivée. Mais Jesse ne connaissait pas Elmore Gantry, alors que lui avait passé deux ans à ses côtés.

Il y avait donc deux solutions : soit Gantry n’avait rien à se reprocher et n’hésiterait pas à l’aider de son mieux, soit il était en cheville avec les anciens de MacLear Security et accepterait de le rencontrer pour lui tendre une embuscade. Dans les deux cas, Gantry serait certainement d’accord pour lui parler.

Et puis, il était déterminé à tenir Megan à l’écart de cette entrevue.

* * *

De nouveau, Megan rêva de Vince. Depuis sa mort, elle rêvait fréquemment de lui. Il venait la visiter dans leur maison, s’asseyait à côté d’elle sur le pas de la porte ou la regardait jouer avec Patton dans la cour.

Cette fois-ci, elle se tenait sur le pont de bois qui surplombait Crybaby Falls, fascinée par le spectacle de la cascade. Il vint la rejoindre sur le pont. Il était suffisamment près d’elle pour la toucher mais n’en fit rien.

— C’est normal de lâcher prise, dit-il d’une voix douce qu’elle ne lui avait jamais connue.

— Non, moi je ne veux pas, protesta-t-elle.

— Oh si, tu le veux. Mais tu as peur.

— Il y a des gens qui passent leur vie entière à chercher l’âme sœur, en vain. Moi je t’ai rencontré et tu m’as aimée. Ça ne peut pas se reproduire une seconde fois. C’est impossible.

— Sur quoi te bases-tu pour dire que nous étions des âmes sœurs, ma chérie ? Nous avons passé plus de temps séparés qu’ensemble. Sous de nombreux aspects, nous ne nous connaissions pas si bien que cela. Nous étions plus une idée qu’une réalité. Et c’est à cela que tu t’accroches, à l’idée que tu t’es faite de nous deux.

— Ne dis pas cela, protesta-t-elle, les larmes aux yeux.

— C’est la vérité, tu le sais. Nous avons été heureux ensemble et je suis convaincu que nous aurions pu l’être encore très longtemps, mais tu ne dois pas idéaliser notre relation.

— Notre relation était magique !

Il sourit avec mélancolie.

— Au début, l’amour, c’est toujours magique. Et tu peux retrouver cette magie, tu peux retrouver l’envie de te dépasser, de faire des choses dont tu ne te crois pas capable. Donc, ce qu’il faut, c’est que tu cesses de t’accrocher à l’idéal que tu t’es construit et que tu regardes en face ce que nous étions vraiment.

— Nous étions quoi ? demanda-t-elle, incapable de cesser de sangloter.

— Nous étions deux gamins de l’Alabama qui sont tombés amoureux l’un de l’autre, qui se sont mariés et qui ont cru qu’ils seraient heureux ensemble toute leur vie. Mais ça ne s’est pas passé ainsi.

— Ça aurait dû se passer comme ça. Nous n’avons pas eu le temps ! cria-t-elle.

— Je sais, mais rien ne sert de ruminer sur ce qui n’arrivera jamais. Je ne suis plus là mais, toi, tu as de nombreuses années devant toi et tu auras beau te dire que, toute seule, tu es heureuse, au fond de toi, tu sauras toujours que ce n’est pas vrai. Je me trompe ?

Elle détourna le regard, honteuse d’être percée à jour.

— Non.

— Tu viens tous les jours sur ma tombe, mais il n’y a pas de place pour toi ici.

Elle se réveilla en sursaut, la gorge serrée. Elle s’était endormie tout habillée. Elle porta les mains à son visage et sentit des larmes sur ses joues.

Le rêve qu’elle venait de faire semblait tellement réel qu’elle eut le réflexe de regarder autour d’elle pour vérifier qu’elle était seule.

Il n’y a pas de place pour toi ici.

Si elle allait tous les jours sur la tombe de Vince, c’était effectivement parce que, inconsciemment, c’était l’endroit où elle se sentait le plus chez elle. Tout ce qu’elle faisait le reste du temps n’était qu’accessoire.

Cette réflexion lui donna des frissons et elle se remémora un autre rêve.

Je ne suis plus là, Megan.

Elle leva les yeux vers la porte donnant sur la chambre mitoyenne. Que ferait Evan si elle franchissait cette porte ? Il s’était montré d’une délicatesse et d’une retenue exemplaires. Assurément, c’était quelqu’un de bien.

Alors si elle prenait l’initiative, l’autoriserait-il à passer la nuit auprès de lui ?

Elle se sentait tellement seule. Ce n’était peut-être pas la meilleure des raisons pour faire éclater les barrières qu’ils s’efforçaient de tenir dressées entre eux, mais, quelque part, elle s’en fichait.

Elle en avait assez de vivre dans le souvenir de ce qui ne serait plus jamais.

Alors, elle se leva et se dirigea lentement vers la porte. Elle serra la poignée et, finalement, la tira pour l’ouvrir.

Pour tomber sur une seconde porte fermée.

Elle faillit en éclater de rire de dérision. C’était certainement un signe, mais elle ne put s’empêcher de pousser cette seconde porte.

Elle était verrouillée !

Elle attendit, certaine qu’Evan l’avait entendue. Allait-il venir lui ouvrir ?

En dépit du bon sens, elle attendit, de longues secondes. Mais il ne vint pas.

Elle soupira et, doucement, referma la première porte et s’appuya dessus à plat dos. Elle se sentait stupide. Quand il l’avait quittée, un peu plus tôt, il avait pourtant été clair : il ne voulait pas de complications. Qu’elle se sente seule et qu’elle en souffre ne changeait rien à l’affaire. C’était son problème, pas le sien.

Elle se déshabilla et se coucha. Seule.

* * *

La main sur le téléphone, Evan hésita. Ce qu’il allait faire risquait d’avoir de lourdes conséquences. S’il laissait Megan en plan à l’aérodrome de Wytheville, comme il en avait l’intention, elle ne lui pardonnerait peut-être jamais. Même s’il cherchait à se justifier ensuite en lui disant qu’il l’avait fait pour elle, pour son bien-être, ça ne suffirait sans doute pas.

Mais, d’un autre côté, s’il l’autorisait à rester avec lui, il mettrait potentiellement sa vie en danger.

Ça, il n’en était pas question. Entre deux maux, il préférait encore la voir le détester pendant le restant de ses jours plutôt que la mettre en péril dans sa propre quête d’absolution.

Car, en fait, cette histoire, c’était bien cela, non ? Il avait beau chercher des motifs plus nobles, tels que la recherche de la vérité et l’application de la justice, au fond, ce qu’il voulait avant tout, c’était se débarrasser de cette satanée culpabilité qui le poursuivait depuis la mort de Vince Randall.

Il avait besoin d’établir que si Randall avait perdu la vie ce n’était pas à cause de lui, qu’il y avait eu d’autres forces à l’œuvre.

Tout de même, c’était étrange : il était maintenant persuadé de ne pas s’être trompé et que Vince Randall avait bien été victime d’un complot, mais son sentiment de culpabilité était plus fort que jamais.

Soudain, le bouton de la porte mitoyenne se fit entendre. Il garda les yeux fixés sur ce bouton de longues secondes, tétanisé.

Megan devait se tenir de l’autre côté de la porte.

Et elle voulait entrer dans sa chambre.

Il ferma les yeux et se força à ne pas bouger malgré sa voix intérieure qui lui criait d’aller ouvrir.

Mais il avait pris sa décision et ne pouvait plus reculer.

Il prêta l’oreille et, après quelques minutes, entendit une autre porte qui se refermait et un léger soupir. Puis plus rien.

Il rouvrit les yeux et s’activa sur son téléphone pour composer le numéro de Gantry transmis par Jesse Cooper.

A la troisième sonnerie, une voix de femme répondit :

— Allô ?

Un bref instant, il songea à raccrocher mais se ravisa.

— Bonsoir madame, pourrais-je parler au major Gantry, s’il vous plaît ?

— C’est de la part de qui ? demanda-t-elle en retour, d’un ton légèrement méfiant.

Il décida de décliner sa véritable identité.

— De la part d’Evan Pike. Nous avons travaillé ensemble au Kaziristan.

— Ah, d’accord.

Au ton de sa voix, son nom lui évoquait quelque chose. Mais quelque chose de positif ou de négatif ? Au moins, elle ne lui avait pas raccroché au nez.

— Un moment, je vous prie.

Il patienta. Comment allait-il procéder ? Devait-il commencer par faire la conversation ou en venir directement au motif de son appel ?

Mais Gantry vint au téléphone et il n’eut pas le temps de se poser la question.

— Evan Pike. Ça fait quatre ans que j’attends votre appel, déclara d’emblée Gantry.

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