Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)
Chapitre 12
12
Comme il s’y attendait, Matt était plein de courbatures lorsqu’il se réveilla le lendemain matin. Dès qu’il posa le pied par terre, tous ses muscles protestèrent.
Jurant entre ses dents, il se fit de nouveau le serment d’attraper l’intrus la prochaine fois qu’il le verrait rôder dans la propriété.
Il allait sortir du dortoir lorsque son téléphone se mit à sonner. Il le tira de sa poche et scruta l’écran.
Pam.
— Salut ! lança-t-il d’un ton faussement enjoué.
Il y eut un silence au bout du fil, puis Pam déclara :
— Vous n’avez pas l’air dans votre assiette, ce matin.
— La nuit a été plutôt mouvementée, expliqua-t-il en se dirigeant vers la maison.
— Je vois. Je venais aux nouvelles, justement. Comment ça va ? L’enquête avance comme vous voulez ?
— Pensez-vous ! répondit-il sans chercher à cacher sa frustration. Chaque fois que nous croyons tenir une piste, nous nous apercevons qu’elle mène à une impasse.
— Votre amie a été arrêtée ?
— Non.
Pas encore, ajouta Matt en son for intérieur.
— C’est déjà ça. Le pire a au moins été évité.
Matt devait bien admettre qu’elle avait raison. Les choses auraient pu mal tourner pour Elena. Mais il préférait ne pas y penser.
— Et vous ? demanda-t-il. Vous en êtes où ?
— Comme vous me l’avez demandé, j’ai recensé les avocats de la défense les plus renommés dans tout l’Etat du Texas. Je vais vous envoyer la liste pour que vous l’ayez sous la main en cas de besoin.
— Merci, dit Matt, qui venait d’avoir une idée. Je ne voudrais pas abuser, mais j’ai encore un service à vous demander, Pam. Pourriez-vous me lister aussi tous les juristes qui s’occupent de biens immobiliers et de problèmes de succession ? L’avocat chargé de la liquidation testamentaire du mari d’Elena se trouve être un cousin de celui-ci. Comme vous pouvez l’imaginer, il ne fait pas de cadeau à Elena. J’aimerais savoir quels sont ses droits, exactement.
Pam garda le silence quelques secondes.
— Son cousin, dites-vous ? Vous parlez de Jack Landry ? Il se trouve que j’ai fait quelques recherches à son sujet.
Matt serra le téléphone un peu plus fort dans sa main.
— Ah oui ? dit-il, sur des charbons ardents.
— Quand j’ai découvert qu’il était le seul autre héritier du défunt, je me suis penchée sur le droit successoral au Texas. Dans cet Etat, le fait d’avoir tué quelqu’un n’empêche pas le meurtrier d’hériter. Mais s’il y a d’autres héritiers potentiels, ceux-ci peuvent aller en justice pour faire valoir leurs droits et priver le meurtrier de ses prérogatives. En ce cas, c’est à eux que revient l’héritage.
Matt vit tout de suite où elle voulait en venir.
— Ce qui signifie que, si Elena est jugée coupable d’avoir tué Bobby, Landry pourra récupérer le ranch.
Voilà donc pourquoi il était si pressé de voir Elena sous les verrous… Il avait hâte d’hériter. A en juger par la manière dont il se démenait pour la faire inculper, on pouvait se demander s’il ne serait pas allé jusqu’à tuer lui-même Bobby pour hériter du ranch.
Pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ? se demanda-t-il, consterné d’être passé à côté d’une hypothèse aussi plausible.
— Merci, Pam, pour tous ces renseignements qui vont beaucoup nous aider.
— Encore une chose, dit la jeune femme avant de marquer une courte pause. J’ai également fait des recherches sur Teresa Reyes.
A ces mots, Matt se figea. Le débit de son sang s’accéléra dans ses artères lorsqu’il demanda :
— Vous avez retrouvé sa trace ?
— Non. Depuis vingt-cinq ans, il n’y a rien. Strictement rien.
Il fut déçu, même s’il s’y attendait un peu.
— Faut-il en déduire qu’elle n’est plus de ce monde ?
— Oui, j’en ai bien peur. Soit elle a réussi à disparaître sans laisser de traces, ce qu’elle n’aurait pu faire sans aide extérieure et sans de nombreux appuis, soit elle n’est effectivement plus de ce monde depuis vingt-cinq ans.
— Pensez-vous qu’il puisse y avoir un rapport entre cette disparition et celles de femmes qui se sont produites à peu près à la même époque et qui n’ont, elles non plus, jamais été élucidées ?
— C’est possible. Il ne s’agit probablement pas d’une simple coïncidence. Ces disparitions sont vraisemblablement l’œuvre d’un tueur en série. Mais là encore, on n’a jamais pu prouver ni que ces disparitions étaient liées les unes aux autres, ni qu’elles étaient dues à un tueur en série. C’est ce que nous devons bien garder présent à l’esprit.
— D’accord, dit Matt. Je suppose que vous avez essayé d’en savoir un peu plus ?
— J’y travaille, en effet. J’ai pris rendez-vous avec l’inspecteur qui avait été chargé de l’enquête. Il est à la retraite, mais il est resté dans le coin.
Il ne fut pas surpris par ces démarches. Pam avait toujours été très consciencieuse.
— Merci encore, Pam. Prévenez-moi dès que vous avez du nouveau. D’accord ?
— Je n’y manquerai pas, assura-t-elle.
Comme d’habitude, elle raccrocha sans dire au revoir.
Gardant machinalement son téléphone à la main, Matt réfléchit à ce que Pam venait de lui dire au sujet de la mère d’Elena. Si elle était morte, comme il le supposait, les reproches d’Elena à son encontre étaient totalement infondés. Et si, contrairement à ce qu’elle croyait, sa mère n’était pas partie en abandonnant sa famille, Elena n’était plus l’enfant délaissée, indigne d’être aimée, qu’elle s’imaginait être. Cette découverte pouvait changer sa vie.
— Qui était-ce ?
Levant la tête, il s’aperçut qu’il avait continué d’avancer vers la maison, devant laquelle se tenait Elena, les bras croisés sur la poitrine. Bon sang ! Il aurait dû anticiper sa question. Qu’allait-il bien pouvoir lui raconter ?
Prenant un air détaché, il la rejoignit sur le perron et répondit :
— C’était Pam Lowry, la belle-sœur de mon patron. Elle travaille pour le FBI, à Dallas.
Elena n’en revenait pas.
— Quoi ? Tu connais un agent du FBI ? Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?
— Je n’en ai pas eu l’occasion, tout simplement. Je lui ai demandé de faire des recherches sur Western Bluff et sur ses habitants, et…
— Et sur moi, j’imagine ? l’interrompit la jeune femme.
Il n’y avait aucune animosité dans sa voix. Elle voulait simplement savoir.
Il acquiesça d’un hochement de tête.
— Il fallait que je sois au courant le plus vite possible de tout ce qui a trait à cette affaire.
— Et que t’a-t-elle appris d’intéressant ?
— Pas grand-chose que je ne sache déjà, malheureusement.
Il marqua une pause, hésitant à lui révéler ce que Pam lui avait appris au sujet de Teresa Reyes. Etait-ce le bon moment ? Ne valait-il pas mieux attendre d’en savoir un peu plus ?
— Il y a quand même une chose dont il faudrait que je te parle, reprit-il, un peu mal à l’aise.
— Oui, laquelle ? Eh bien, je t’écoute, dit-elle pour l’inciter à continuer.
— J’ai demandé à Pam d’enquêter sur ta mère.
Elle le regarda avec des yeux ronds.
— Sur ma mère ? Ça, alors ! Mais pourquoi ?
— Travis a fait allusion à elle, le jour de mon arrivée ici. Au fait qu’elle avait déserté son foyer et plus jamais donné de nouvelles. Alors quand j’ai eu Pam au téléphone, je lui ai demandé d’interroger ses bases de données.
— Ah, fit Elena, incapable de dire quoi que ce soit d’autre.
Elle s’était très souvent demandé ce qu’était devenue sa mère. Au fil des années, elle s’était posé beaucoup de questions à son sujet. Mais cela faisait si longtemps… Il y avait belle lurette qu’elle ne pensait plus à sa mère. Ou presque plus.
— Et alors ? demanda-t-elle. Qu’a-t-elle découvert ?
— Rien, justement. Pam n’a pas retrouvé sa trace.
Cela ne fit ni chaud ni froid à Elena. Elle était comme anesthésiée car, à la seconde où Matt avait commencé à lui parler de sa mère, une espèce de torpeur s’était abattue sur elle.
— Il faut croire qu’elle n’avait vraiment pas envie qu’on la retrouve, murmura-t-elle. Elle a sacrément bien réussi son coup.
— Ce n’est peut-être pas ce que tu crois, déclara Matt, hésitant. Tu comprends, Pam aurait dû trouver quelque chose. S’il n’y a rien, c’est peut-être parce que ta mère…
— Est morte, compléta Elena, qui eut pitié de lui.
Il avait l’air si sincèrement désolé. Sa sollicitude la toucha, mais il ne fallait pas qu’il s’en fasse pour elle. Ce n’était pas maintenant, après toutes ces années, qu’elle allait se mettre à pleurer sa mère.
— Ce n’est pas tout, dit Matt. Auparavant, j’avais demandé à Pam de se renseigner sur la ville, sur ce qu’il s’y était passé. Elle n’a pas trouvé grand-chose. Mais il y a vingt-cinq ans, Western Bluff a été le théâtre de faits divers étranges. Plusieurs jeunes femmes ayant entre vingt et trente ans, d’origine hispanique et vivant toutes dans le coin, auraient disparu mystérieusement. C’est à ce moment-là que ta mère est partie, n’est-ce pas ?
Elena mit du temps à répondre.
— Oui, dit-elle d’une voix sans timbre.
Elle venait de comprendre où il voulait en venir, et l’hypothèse qu’il soulevait lui déplaisait énormément.
— Qu’essaies-tu de me dire ? Que ma mère n’est pas partie ? Qu’elle a été… enlevée ?
— Je n’en sais rien. L’enquête n’a rien donné. On a supposé que ces disparitions étaient l’œuvre d’un tueur en série, mais on n’a jamais pu le prouver.
— On a pu se tromper.
— Oui, c’est possible.
Mais peu probable, compléta mentalement Elena. Le FBI n’aurait pas enquêté sur ces disparitions si elles ne lui avaient pas paru suspectes. Et c’est vrai qu’elles l’étaient. Surtout dans un patelin comme Western Bluff, qui ne comptait pas beaucoup d’habitants. En ville, c’était différent. Le fait que toutes ces femmes disparues habitaient dans le coin, avaient à peu près le même âge et, surtout, le même type ethnique laissait penser qu’il ne pouvait pas s’agir d’une simple coïncidence.
Quant à sa mère, comment savoir ? Et si elle n’était pas partie, finalement ? Et s’il lui était arrivé quelque chose… ?
Elena préférait ne pas y penser. Elle avait bien d’autres soucis en ce moment, qui requéraient toute son attention. Elle se préoccuperait plus tard du sort de sa mère.
D’ici là, elle aurait le temps de se faire à l’idée que tout ne s’était peut-être pas passé comme elle l’avait toujours cru.
— Mais laissons cela pour l’instant, suggéra-t-elle. Tout ce qui m’importe en ce moment, c’est le meurtre de Bobby.
Matt la fixa un bon bout de temps sans rien dire, comme s’il attendait qu’elle se ravise. Elena tint bon. Il n’était pas question de s’occuper de ça maintenant. Entre le ranch à gérer, la mort de Bobby et le retour de Matt, elle ne savait déjà plus où donner de la tête. Elle n’avait pas besoin d’une complication supplémentaire, surtout si celle-ci risquait de chambouler sa vie.
— Bon, comme tu voudras, concéda finalement Matt. Concentrons-nous sur le meurtre. Pour le reste, on verra plus tard.
Elena ne put cacher son soulagement, qui s’exprima par un profond soupir.
— Et maintenant ? demanda-t-elle. As-tu une idée de ce que nous pourrions faire ?
Il eut l’air de réfléchir.
— Nous pourrions nous occuper du cousin. Jack Landry était-il très proche de Bobby ?
— Non, pas que je sache. Il n’est jamais venu nous rendre visite. Pas une seule fois. Mais c’était peut-être à cause de moi, car Jack fait partie des gens qui pensent que j’ai épousé Bobby pour son argent. Sinon, je crois que les deux cousins s’entendaient assez bien. Pourquoi cette question ?
Matt lui expliqua en quelques mots ce que Pam lui avait dit au sujet du droit successoral. Il la vit se renfrogner de plus en plus au fur et à mesure qu’il parlait.
— Tu penses que Jack aurait pu tuer Bobby pour hériter du ranch ? demanda-t-elle, incrédule.
— C’est un mobile très valable, qu’il va falloir prendre sérieusement en considération. D’autant que nous n’avons pas d’autre piste.
— Certes, mais le ranch ne vaut pour ainsi dire pas un clou. Il est grevé d’hypothèques. On ne commet pas un meurtre pour si peu.
— Comme tu me l’as dit toi-même, Bobby avait sa fierté. Je suppose qu’il n’est pas allé crier sur tous les toits qu’il était endetté. Landry n’était probablement pas au courant.
— C’est possible.
— A moins que Landry n’ait eu vent de l’offre d’achat de Marshall. Et qu’il ait convoité le ranch dans le seul but de le lui revendre.
— Cela m’étonnerait que Bobby lui en ait parlé. Mais Glen, lui, aurait très bien pu le faire. Je ne sais pas s’il s’était ouvert de son projet à quelqu’un.
— Je vais aller trouver Jack Landry et voir ce que je peux en tirer, déclara Matt.
— Tu crois qu’il va accepter de te parler ?
— Je vais faire en sorte qu’il n’ait pas vraiment le choix. Tu veux venir avec moi ?
Elena n’était pas en état de se confronter à Jack maintenant.
— Je préfère te laisser y aller seul. Si je viens, Jack s’enfermera dans le silence. Tu auras plus de chances de le faire parler en y allant seul.
Au regard qu’il lui lança, elle sut qu’il avait compris que c’était une excuse bidon, un prétexte pour rester seule.
— Comme tu voudras, dit-il d’un ton hésitant.
— Pendant ce temps, je vais m’occuper du ranch. Il faut nourrir les chevaux et nettoyer l’écurie. Mais je ne t’apprends rien.
— Tu veux que je reste ?
— Non, vas-y. Et tâche de lui tirer les vers du nez.
— D’accord.
Il ne partit pas tout de suite, hésitant visiblement à ajouter quelque chose. Quelque chose qui devait lui tenir à cœur, à en juger par ses tergiversations. Mais il se contenta de hocher la tête et se dirigea vers sa camionnette.
Elena le suivit des yeux en retenant son souffle. Lorsqu’il se glissa au volant, elle souffla enfin. Mais l’oppression qu’elle ressentait ne disparut pas pour autant. Elle avait l’impression qu’un étau lui broyait le cœur.
Se décidant à bouger, elle gagna la grange. Elle n’avait pas menti : elle avait du travail par-dessus la tête. Et c’était tant mieux, parce qu’elle avait plus que jamais besoin de s’occuper l’esprit.
* * *
Il aurait peut-être mieux fait de se taire, songea Matt en quittant le ranch au volant de sa camionnette. Au moins jusqu’à ce qu’il ait pris conscience des conséquences que pouvaient avoir ses révélations sur Elena. Il aurait voulu la ménager, lui éviter un choc brutal, mais il ne se sentait pas le droit de garder tout cela pour lui. Et comme il l’avait craint, elle avait été très ébranlée par ce qu’il lui avait appris au sujet de sa mère.
Peut-être n’aurait-il pas dû la laisser, songea-t-il encore, déjà prêt à faire demi-tour. Mais comme il lui avait semblé qu’elle avait envie d’être seule, il décida de continuer.
Pendant tout le trajet, il se demanda s’il avait bien fait de s’en aller. Lorsqu’il arriva en ville, il cessa d’y penser afin de se concentrer sur les questions qu’il allait poser à Jack Landry.
Le cabinet de l’avocat se trouvait dans la grand-rue, juste à côté du commissariat de police. Matt était passé devant, le jour de son arrivée, aussi n’eut-il pas à chercher. Il se gara un peu plus loin, et fit le reste du chemin à pied.
Il poussa la porte du cabinet et tomba sur Landry, qu’il avait vu la veille, dans la rue. L’avocat se tenait devant le bureau de la réceptionniste, à qui il était en train de parler. Tous deux levèrent les yeux lorsque Matt entra. En voyant Landry froncer les sourcils et pincer les lèvres, Matt supposa qu’il l’avait reconnu, lui aussi.
Il jugea préférable de ne pas l’attaquer de front. Le ton risquait de monter bien assez vite ; mieux valait commencer doucement.
— Je m’appelle Matt Alvarez, dit-il. Je travaille pour Elena Weston.
— La politesse reviendrait-elle à la mode ? railla Landry. Epargnez-nous les platitudes d’usage, Alvarez. Je sais qui vous êtes.
— J’aimerais vous parler.
— Je n’ai rien à vous dire.
— Moi, si. Alors ou je parle ici, devant votre secrétaire, mais je ne pense pas que vous ayez très envie qu’elle entende ce que je vais vous dire, ou nous allons dans votre bureau.
Landry le dévisagea, cherchant de toute évidence à deviner ce que Matt avait de si secret à lui dire. Il hésitait, ne sachant s’il devait accéder à sa demande ou l’envoyer promener, et risquer de le voir déballer devant la réceptionniste des choses qui ne la regardaient en rien.
— D’accord, lâcha-t-il de mauvaise grâce. Passons dans mon bureau. Nous y serons plus tranquilles.
Il tourna les talons et se dirigea vers la pièce attenante, dans laquelle il entra le premier. Matt lui emboîta le pas et Landry referma soigneusement la porte derrière eux.
— Si vous êtes venu pour clamer son innocence, dit-il en allant s’asseoir à son bureau, vous perdez votre temps. Et vous me faites perdre le mien !
— Non, je suis venu vous parler de la succession de son mari.
Landry le fusilla du regard.
— Je refuse d’aborder ce sujet avec vous. D’une part, c’est confidentiel et, de l’autre, ce ne sont pas vos oignons.
— En fait, c’est des droits de succession dont je veux vous entretenir. Figurez-vous que j’ai appris récemment qu’ici, au Texas, une femme pouvait être dépossédée de l’héritage de son mari si elle était accusée du meurtre de celui-ci, et si un parent du mari revendiquait ledit héritage.
Matt marqua une pause afin de donner encore plus de poids à la question qu’il s’apprêtait à poser.
— En dehors d’Elena, Bobby n’avait plus que vous comme famille, n’est-ce pas ?
Les mâchoires crispées, l’avocat demanda :
— Qu’êtes-vous en train d’insinuer ?
— Seulement que vous aviez une bonne raison de le tuer — et de faire inculper Elena par le même coup !
Les yeux de Landry se mirent à lancer des éclairs.
— Cette conversation est terminée, décréta-t-il, hors de lui.
Matt ne se démonta pas pour autant.
— Hier, je vous ai entendu insister auprès du maire pour qu’il convainque le shérif de procéder à l’arrestation d’Elena, que vous avez manifestement hâte de voir sous les verrous.
— Parce qu’elle a tué mon cousin. Tout le monde le sait, ici.
— Tout le monde se trompe, répliqua Matt. Elena est innocente.
— Comment espérez-vous nous faire croire une chose pareille ? Votre parole ne suffit pas.
— Je vous l’accorde, mais l’absence de preuves plaide en sa faveur.
— Non, même pas, objecta Landry.
— Cela fait presque deux semaines que la police enquête et elle n’a toujours rien. Ce n’est pourtant pas faute de chercher. Si elle ne trouve rien, c’est parce qu’il n’y a rien, déclara Matt.
Levant la main, Landry lui imposa silence.
— Vous perdez votre temps. Je vous avais prévenu que vous n’arriveriez pas à me convaincre de son innocence. Et en ce qui concerne le reste, vous faites fausse route. Bien que cela ne vous regarde pas, je vais quand même vous répondre, juste pour que vous me débarrassiez le plancher. Pour qu’une femme soit destituée de ses prérogatives sur les biens de son époux, il faut impérativement qu’un parent de celui-ci revendique l’héritage. Or je n’ai pas l’intention de revendiquer quoi que ce soit. Si bien que même si Elena est condamnée — ce qui ne saurait tarder — je n’hériterai pas parce que je ne le souhaite pas.
Matt lui rit au nez.
— Allez, à d’autres ! Vous n’allez pas me faire croire que vous ne prendriez pas le ranch.
— Je me moque pas mal de ce que vous croyez. Mais le ranch ne m’intéresse pas, si vous voulez le savoir. Même si on me payait, jamais je ne m’en encombrerais !
Landry était si véhément que Matt, contre toute attente, finit par le croire.
— Pourquoi ? demanda-t-il, intrigué.
— Parce que je ne veux rien qui provienne des Weston. Je suis sûr que ça me porterait la poisse. De toute façon, je déteste ce ranch, déclara Landry de but en blanc.
— Pourquoi ? questionna de nouveau Matt.
— C’est comme ça. Et cela ne date pas d’hier. Quand j’étais gosse, j’appréhendais d’aller rendre visite à ma tante et à mes cousins. Ce ranch dégage de mauvaises ondes. Il est arrivé malheur à tous ceux qui l’ont habité. Ç’a d’abord été ma tante, la mère de Bobby. Elle a fait une chute de cheval mortelle alors qu’elle était encore jeune. Puis ça a été le tour de son mari, Jim, et ensuite de leur fils, Junior, et enfin de Bobby. Une vraie malédiction. Peut-être que je me fais des idées et que tout cela relève de la superstition mais, du plus loin que je me souvienne, ce ranch m’a toujours rebuté. Et je ne suis pas près de changer d’avis.
Les yeux de l’avocat brillaient d’un éclat si farouche que Matt n’avait pu réprimer un frisson en l’écoutant parler du ranch. Landry était sincère, à n’en pas douter. Et il avait réussi à lui communiquer la peur que lui inspirait la propriété des Weston.
Soudain, Matt repensa à la sensation désagréable qu’il avait ressentie la veille en faisant sa ronde. Il avait mis cela sur le compte du danger auquel il s’exposait — un danger bien réel puisqu’un intrus s’apprêtait à lui sauter dessus. Mais cette sensation avait peut-être une autre explication, finalement…
A peine cette pensée lui avait-elle effleuré l’esprit qu’il s’empressa de la chasser. C’était ridicule, songea-t-il. Il n’avait jamais cru à ce genre de sornettes. Mais la remarque que Marshall lui avait faite la veille en regardant les photos lui revint brusquement à la mémoire. D’après lui, les Weston étaient victimes d’une malédiction. Que ce soit eux qui soient maudits, ou que ce soit le ranch, c’était de la superstition. Pragmatique, Matt pensait que les Weston n’avaient tout simplement pas eu de chance. C’étaient des choses qui arrivaient.
Blanc comme un linge, les traits tirés, Landry aurait presque réussi à le faire changer d’avis, cependant.
Mais s’il était venu le trouver, ce n’était pas pour se laisser embobiner. Le moment était venu d’abattre ses dernières cartes.
— Si vous héritiez du ranch, vous ne seriez pas obligé de le garder, dit-il. Vous n’êtes sûrement pas sans savoir que Glen Marshall s’en est porté acquéreur.
Landry ne manifesta aucune surprise. Matt en conclut qu’il était bel et bien au courant.
— Je ne veux pas de cet argent, déclara l’avocat. Bobby était mon cousin et le seul parent qu’il me restait. Je l’aimais beaucoup. Rien ne pourra le remplacer. Est-ce tout, ou avez-vous d’autres accusations à me balancer à la figure ?
— C’est tout.
— La porte est juste derrière vous. Disparaissez, dit sèchement Landry avant de se plonger dans ses dossiers.
Comprenant qu’il n’en tirerait rien de plus, Matt sortit.
Comme il regagnait sa camionnette, il repensa à la conversation qu’il venait d’avoir avec l’avocat.
Et si Landry avait menti ? Il devait avoir l’habitude, vu le métier qu’il faisait. Mais Matt n’avait pas l’impression qu’il lui avait raconté des bobards. Landry lui avait paru au contraire parfaitement sincère.
Si tel était le cas, cette visite avait été un coup d’épée dans l’eau. L’enquête n’avançait pas d’un pouce.
Une telle superstition chez un avocat n’était pas chose banale. Il est vrai que le mauvais sort semblait s’acharner sur les Weston. Elena elle-même n’avait pas été épargnée. Elle n’était pas morte, certes, mais sa vie avait été jalonnée de coups durs. Et ce n’était hélas pas parti pour s’arranger, songea Matt, frustré de ne rien pouvoir faire pour l’aider. Tant que l’identité du meurtrier de Bobby Weston n’aurait pas été découverte, tout le monde continuerait de penser que la coupable était Elena.
Il n’était plus qu’à quelques mètres de sa camionnette lorsque, levant la tête, il la vit qui l’observait, une fois de plus.
Comme par hasard, Lynda, la femme du maire, était encore en train de l’épier.
Sauf que cette fois, lorsque leurs regards se croisèrent, elle détourna vite les yeux. Trop vite pour ne pas se trahir.
Matt avait interrogé Elena à son sujet. Elle lui avait appris que la femme du maire — le Henry qu’il avait croisé la veille — s’appelait Lynda Clayton, et que ni elle ni son mari n’avaient jamais témoigné à Elena beaucoup de sympathie. Comme à peu près tout le monde à Western Bluff, Lynda devait considérer que Matt travaillait pour une meurtrière, d’où son hostilité. Quelque chose lui disait cependant que cela n’expliquait pas tout. Pourquoi diable cette femme se trouvait-elle toujours sur son chemin ?
C’était pour le moins étrange. Contaminé par Landry et ses histoires de malédictions et de mauvaises vibrations, il en vint presque à se demander si cette femme existait vraiment. Et si elle n’était qu’un fantôme qui avait entrepris de le harceler et de le rendre fou… ?
Non, elle était bien réelle, songea-t-il en la voyant déverrouiller les portières d’une Mercedes et se glisser derrière le volant. Lorsqu’elle tourna la clé de contact, il décida de la suivre. Au lieu d’interroger Elena, c’est à elle qu’il allait s’adresser pour avoir les réponses aux questions qu’il se posait.
Mais il n’y avait pas une minute à perdre. Elle était en train de sortir de son stationnement.
Matt ne fit ni une ni deux et sauta dans sa camionnette.
Lynda Clayton gagna l’est de la ville, où devaient se trouver les quartiers résidentiels les plus huppés, à en juger par les villas cossues qu’on y voyait. Lorsqu’elle s’engagea dans une allée, Matt supposa qu’elle était arrivée chez elle.
Il se gara le long du trottoir, sortit de son véhicule et prit l’allée à pied.
Elle était en train d’ouvrir la porte lorsqu’il l’interpella.
— Madame, s’il vous plaît, pourriez-vous m’accorder un instant ? dit-il en la rejoignant avant qu’elle n’entre et n’échappe ainsi à ses questions.
Elle se retourna et, le reconnaissant, parut nerveuse, tout à coup.
Matt lui décocha un sourire, histoire de la rassurer.
— Vous êtes bien madame Clayton, n’est-ce pas ?
Elle le dévisagea sans rien dire, hésitant visiblement à répondre. Puis elle hocha lentement la tête.
— Oui, c’est bien moi.
Elle le fixait d’un air étrange. Ce qu’il lisait dans le regard de cette femme, ce n’était pas de la méfiance. Un inconnu l’avait suivi jusque chez elle et abordé au moment où elle s’apprêtait à rentrer, mais elle n’avait pas peur. Elle semblait jauger Matt, comme pour lire au fond de son âme. C’était ce regard scrutateur rivé sur lui qui avait frappé Matt lors de leurs précédentes rencontres.
— Je m’appelle Matt Alvarez et je travaille pour Elena Weston, dit-il en guise d’entrée en matière.
Elle acquiesça.
— Oui, je sais.
Il ne savait pas trop quoi dire. Il ne pouvait quand même pas lui reprocher de le fixer chaque fois qu’ils se croisaient !
Tout en cherchant comment engager la conversation, il la détailla. La cinquantaine, encore belle et très élégante…
Cette femme lui fit tout de suite penser à la mère d’Elena. C’était l’âge qu’elle aurait, songea-t-il, avant de se demander si, par hasard, les deux femmes ne se seraient pas connues. Dans une ville de cette taille, il y avait de grandes chances pour qu’elles aient été à l’école ensemble. Il ne put s’empêcher de poser la question.
— Avez-vous connu la mère d’Elena ? Elle s’appelait Teresa, je crois.
En la voyant changer de tête, il comprit que sa question avait fait mouche. Lynda Clayton connaissait de toute évidence la mère d’Elena. Non seulement elle la connaissait, mais elle se troublait lorsqu’elle entendait son nom. Ce constat lui apporta la réponse à la question qu’il se posait depuis plusieurs jours.
— C’est vous qui m’avez envoyé la coupure de journal, n’est-ce pas ?
Un éclair de panique passa dans le regard de Lynda, qui n’eut pas la présence d’esprit de nier en bloc, ou de feindre de ne pas savoir de quoi il parlait.
Fort de son avantage, Matt continua :
— Allons-nous discuter de tout ça sur le pas de la porte ? Je tiens à ce que vous sachiez que je ne bougerai pas d’ici tant que vous ne m’aurez pas dit ce que tout cela signifie. Ces explications, je les attends depuis la seconde où j’ai ouvert cette enveloppe, figurez-vous !
Elle le fixait maintenant d’un air un peu méfiant, comme si elle hésitait à lui accorder sa confiance. Comprenant qu’il n’obtiendrait rien en la brusquant, Matt décida de changer de tactique.
— Vous vouliez l’aider, je suppose ? demanda-t-il d’un ton radouci. J’imagine que c’est la raison pour laquelle vous m’avez envoyé l’article. Entretemps, auriez-vous changé d’avis ?
La gentillesse paya, comme il l’avait espéré. Ouvrant toute grande sa porte, Lynda s’effaça pour le laisser passer.
— Entrez vite, ordonna-t-elle d’une voix de conspiratrice.
Matt ne se le fit pas dire deux fois. Il la précéda à l’intérieur de la maison, dont elle referma soigneusement la porte.
— C’est donc bien vous qui m’avez envoyé l’article ? demanda-t-il, impatient de l’entendre le lui confirmer.
Elle acquiesça d’un bref signe de tête sans le regarder.
— Oui, mais passons dans le salon, suggéra-t-elle. Nous y serons mieux pour parler.
Le salon se trouvait sur la gauche. Elle y entra et se laissa tomber dans le premier fauteuil qu’elle rencontra.
Matt resta dans l’embrasure de la porte et balaya la pièce d’un regard circonspect. Mais il n’y avait personne, en dehors d’eux. Ni dans le salon ni ailleurs dans la maison, à en juger par le silence absolu qui régnait en ce lieu. Matt supposa d’ailleurs qu’elle ne l’aurait jamais invité à entrer si elle n’avait pas été seule.
Son attention se porta de nouveau sur elle.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
— Comme vous l’avez dit vous-même, je voulais aider Elena.
— D’accord, mais pourquoi m’avoir contacté moi ?
— Parce qu’il n’y avait personne d’autre.
— Et vous ? Vous auriez pu l’aider.
Ouvrant les mains en un geste d’impuissance, Lynda répliqua :
— Que pouvais-je faire ? Tout le monde est persuadé qu’elle a tué Bobby. On ne m’aurait jamais cru si j’avais prétendu le contraire. Et je pouvais difficilement contredire Henry sans passer pour une folle. Alors j’ai eu l’idée de chercher de l’aide ailleurs. De contacter quelqu’un qui serait susceptible de la tirer de là.
— Oui, mais pourquoi avoir fait appel à moi ? insista Matt. Vous auriez pu vous adresser à un avocat ou à un détective privé…
— Je n’aurais pas eu de quoi les payer. Henry m’aurait demandé des explications si j’avais tiré des chèques sur le compte joint. Et comme je n’ai pas d’argent de côté…
— Je comprends, mais qu’est-ce qui vous poussait à aider Elena ? Pourquoi vous êtes-vous donné tout ce mal ?
Lynda déglutit et regarda au loin.
— Teresa Reyes était ma meilleure amie, autrefois. Mais qui s’en souvient, aujourd’hui ? Cela remonte à si longtemps ! Pendant des années, de la maternelle à la terminale, nous avons été inséparables, comme des sœurs jumelles. Cela ne se voit pas sur ma figure mais, comme elle, je suis issue d’un milieu défavorisé. Elena et moi étions pauvres, et c’est ce qui nous a rapprochées. Nous faisions front contre toutes ces pimbêches qui nous snobaient. Puis je me suis mise à fréquenter Henry et les choses ont commencé à changer. Grâce à Henry, je suis devenue intéressante aux yeux des filles de riches, qui ont fini par m’accepter dans leur clan. Du coup, Teresa et moi nous sommes peu à peu éloignées l’une de l’autre.
S’interrompant, elle secoua vigoureusement la tête comme si ce qu’elle venait de dire ne lui plaisait pas.
— Non, là je suis en train de me dédouaner. Ce n’est pas comme cela que ça s’est passé. En fait, c’est moi qui ai coupé les ponts. Je lui ai brusquement tourné le dos, alors qu’elle était ma meilleure amie depuis toujours. Mais trop de choses nous séparaient, alors. Quand elle a commencé à sortir avec Ed, et que Henry et moi nous sommes mariés, le fossé s’est encore plus creusé. Henry ne voulait pas que je fréquente Teresa, et Ed encore moins. Il considérait qu’ils n’étaient pas de notre monde. Je me suis laissé convaincre d’autant plus facilement que j’étais complexée par mes origines, et que Teresa ne cessait de me rappeler d’où je venais. Alors j’ai arrêté de la voir. C’était plus simple.
De nouveau, elle marqua une pause.
— Les enfants sont nés et les années ont passé. Quand Teresa a quitté le domicile conjugal, quand elle est partie en abandonnant mari et enfant, j’ai eu des scrupules de l’avoir laissée tomber. Je la rencontrais parfois, en ville. Je savais qu’elle n’était pas heureuse mais jamais je n’aurais imaginé qu’elle finirait par s’en aller et tout quitter. Si j’avais été là pour lui tendre la main, pour l’écouter, pour la soutenir, elle ne serait peut-être pas partie. Il était trop tard pour Teresa, mais pas pour Elena, sur qui j’ai décidé de veiller du mieux que je pouvais, et à l’insu de Henry, qui m’aurait interdit de me mêler de ce qui ne me regardait pas. Je serais passée outre, bien sûr, mais cela n’a pas été nécessaire parce que malgré toute ma bonne volonté, je n’ai rien pu faire. Ed, à qui j’étais venue proposer un coup de main, m’a jetée dehors comme une malpropre. Ayant été très proche de Teresa, je la lui aurais rappelée, m’a-t-il dit, alors qu’il ne demandait qu’à l’oublier. Il pensait en outre que je faisais partie des gens qu’elle avait fuis. Et là, je crois qu’il n’avait pas tout à fait tort.
Lynda poussa un gros soupir.
— Je me suis efforcée malgré tout d’aider Elena. Discrètement, pour que son père ne se doute de rien. Grâce à mes relations, à Dallas, j’ai pu faire en sorte qu’elle obtienne une bourse d’études. Ce n’était pas mirobolant, j’en conviens, mais c’était mieux que rien. J’espérais que, avec ça, elle arriverait à quitter Western Bluff et à faire sa vie ailleurs. Mais elle a rencontré Bobby et elle est restée, malheureusement.
— Et Bobby a été tué, conclut Matt.
Lynda hocha la tête d’un air grave.
— Je regrette d’insister, continua Matt, mais cela n’explique toujours pas pourquoi vous avez fait appel à moi.
— Je vous avais vus ensemble, cet été-là, déclara Lynda de but en blanc. J’ai su qu’il y avait quelque chose entre vous bien avant qu’Ed ne découvre le pot aux roses et ne fasse un scandale. J’avais remarqué que, quand vous veniez au restaurant, vous ne quittiez pas Elena des yeux. Vous échangiez des regards et des sourires complices, comme si vous étiez seuls au monde. Alors quand j’ai cherché qui je pourrais bien contacter, qui pourrait avoir envie de lui venir en aide, j’ai immédiatement pensé à vous.
— Comment avez-vous trouvé mon adresse ?
— J’ai une amie dont le fils, fonctionnaire, travaille à la préfecture, au service des immatriculations. C’est lui qui vous a retrouvé. Des Matt Alvarez, il y en a un certain nombre, mais comme je connaissais votre âge, à un ou deux ans près, ça n’a pas été trop compliqué.
— N’avez-vous pas craint que mon retour nuise à Elena plus qu’autre chose ? Un ex-petit ami qui débarque juste après que son mari a été tué, cela peut paraître suspect, non ?
— Je me suis dit qu’au point où elle en était, cela ne pourrait pas être pire. Elle avait déjà toute la ville contre elle, je vous rappelle. Et la police n’avait de cesse de la faire inculper. Il fallait trouver quelqu’un qui la soutienne.
— Et vous n’avez pas trouvé mieux, pour la soutenir, qu’un ex-petit ami qu’elle n’avait fréquenté que quelques mois et qui était parti depuis huit ans ?
— J’ai pensé que seul quelqu’un qui l’avait aimée pouvait encore tenir suffisamment à elle pour chercher à lui éviter la prison.
« Quelqu’un qui l’avait aimée »… Matt fut surpris, mais il s’efforça de ne pas le montrer. Il ne doutait évidemment pas d’avoir aimé Elena. Ce qui l’étonnait, c’était que quelqu’un d’autre ait été au courant. Surtout quelqu’un dont il ignorait l’existence et à qui il n’avait jamais adressé la parole avant aujourd’hui. Ce qui s’était passé entre Elena et lui, personne ne l’avait su. Sauf le père d’Elena quand il avait cherché à les séparer. Leur histoire, ils avaient tout fait pour la garder secrète. Lynda n’avait pourtant pas pu inventer. Elle avait l’air sûre de ce qu’elle avançait. Découvrir que leur secret n’avait pas été aussi bien gardé qu’il le croyait fut un choc terrible pour Matt.
— Comment saviez-vous que… ?
La réponse fusa avant même qu’il ait fini de formuler sa question.
— Vous étiez fous amoureux l’un de l’autre, cela sautait aux yeux.
Il ne pouvait prétendre le contraire.
— Et avec Bobby Weston, c’était pareil ? s’entendit-il demander. Avaient-ils l’air aussi amoureux ?
— Non, c’était différent. Je pense qu’Elena voulait croire à son histoire avec Bobby. Elle faisait ce qu’elle pouvait pour donner le change, mais le cœur n’y était pas.
Il fut peiné d’apprendre qu’Elena avait été malheureuse au point de faire semblant d’éprouver des sentiments pour un homme qui la laissait indifférente.
— Et lui, Weston, vous croyez qu’il l’aimait ? demanda-t-il d’une voix calme.
Un voile de tristesse assombrit le regard de Lynda.
— Oui. Au début, en tout cas. Il fallait voir comment il la regardait ! C’était vraiment touchant.
Jamais Matt n’aurait pu imaginer que ces paroles provoqueraient en lui une telle réaction, et pourtant, c’était bien de la pitié qu’il ressentait pour ce pauvre Bobby ! Il savait ce que c’était que d’aimer Elena plus que tout au monde, et que d’être persuadé que de tels sentiments étaient unilatéraux. Il n’aurait souhaité à personne de vivre un tel calvaire, même pas à l’homme qui avait réussi à l’épouser. Et s’il ne pouvait cautionner la manière dont Bobby l’avait traitée par la suite, il comprenait ce qui avait pu se passer dans sa tête. Parce que Matt aussi avait cru la détester. Dieu sait comment il aurait réagi si, marié avec Elena et partageant sa vie, il avait été dans cette même disposition d’esprit… C’était difficile à admettre, mais il ne se serait probablement pas mieux comporté.
Car, après tout, il l’avait quittée, abandonnée en larmes au milieu de la rue. Il ne valait décidément pas mieux.
Mais il pouvait encore se rattraper.
Il allait se rattraper, rectifia-t-il, bien décidé à faire ce qu’il fallait pour qu’elle oublie à quel point il l’avait rendue malheureuse.
— Vous l’aimez, déclara soudain Lynda avec un drôle de petit sourire triste.
Il faillit la contredire. Cela paraissait tellement idiot ! Il n’avait pas passé ces huit dernières années à chérir bêtement le souvenir d’Elena.
Mais ses protestations ne franchirent pas la barrière de ses lèvres.
Parce que, quoi qu’il ait pu penser et ressentir lorsqu’il était revenu à Western Bluff, la situation était aujourd’hui bien différente.
Il aimait Elena. Il l’aimait de tout son cœur, de toute son âme, et ne voulait surtout pas la perdre.
Le sourire de Lynda, qui le fixait toujours aussi intensément, s’épanouit sur son visage.
— J’espérais que vous seriez encore assez attaché à elle pour l’aider à échapper à la prison, mais je ne m’attendais pas à ce qu’une idylle se noue entre vous.
Se penchant en avant, l’air soudain grave, elle ajouta :
— Quoi qu’il arrive, ne laissez pas passer votre chance, ce coup-ci. Elle ne se représentera pas une troisième fois.
Matt hocha la tête.
— Merci pour le conseil, Lynda.
Il ne lui dit pas qu’il avait l’intention de lier définitivement sa vie à celle d’Elena. Il le dirait à la principale intéressée.
A la première occasion.
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