Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)

Chapitre 6

6

 

Pour la première fois depuis plus d’une semaine, Elena ne sursauta pas lorsqu’elle entendit une voiture s’arrêter devant chez elle. Et si son cœur bondit dans sa poitrine, ce ne fut pas de peur, mais de joie.

Le petit sourire qui s’était formé sur ses lèvres s’évanouit instantanément quand elle analysa la cause de cet émoi.

Matt. Elle se réjouissait de savoir Matt de retour.

Ce constat la consterna. Juste ciel, où avait-elle la tête ?

Son mari venait de mourir, et même s’il y avait bien longtemps qu’elle ne l’aimait plus, la décence l’obligeait à observer une période de deuil. Pas question de s’intéresser à un autre homme maintenant ! Surtout à un homme qui resurgissait dans sa vie après huit ans d’absence.

Ce n’était que de la nostalgie, en réalité. Rien de plus. Le fait de revoir Matt avait fait remonter en elle une foule de souvenirs. Compte tenu de la manière dont s’était terminée leur histoire, elle n’avait pourtant aucune raison d’être nostalgique.

Une fois lui avait suffi. Mais contre toute logique, son cœur battait la chamade lorsqu’elle sortit de l’écurie, où elle était allée s’occuper des chevaux.

Ce n’était pas la camionnette noire de Matt qui était garée dans l’allée. Mais celle de Glen Marshall, qui l’attendait devant la porte.

La déception qui la submergea lui parut tout aussi absurde que la joie qu’elle avait ressentie une minute plus tôt. S’efforçant de la surmonter, elle plaqua un sourire sur ses lèvres et rejoignit son visiteur.

— Bonsoir, Glen, lança-t-elle en arrivant près du perron.

— Bonsoir, Elena. J’espère que je ne te dérange pas ?

Glen était si courtois qu’elle s’en voulut encore plus d’avoir été déçue en le voyant. Agé d’une cinquantaine d’années, et propriétaire d’un immense ranch, Glen était un ami de longue date. Il était surtout la seule personne des environs à ne pas la considérer comme un paria. Elle aurait donc dû l’accueillir à bras ouverts.

— Bien sûr que non, assura-t-elle en traversant le porche pour ouvrir la porte. Entre donc.

Il retira son Stetson et franchit le seuil. Elena referma la porte derrière lui et l’invita à passer dans la salle de séjour.

— Assieds-toi, Glen.

— Merci, dit-il en prenant place dans un des fauteuils qui entouraient la table basse.

Elena s’installa en face de lui.

— J’ai entendu dire que tu avais eu des problèmes en ville, aujourd’hui, dit-il d’un ton qu’il réussit presque à rendre désinvolte.

— Les nouvelles vont vite, déplora Elena, mais cela ne m’étonne pas vraiment. Je parie que la personne qui t’en a informé jubilait, je me trompe ?

Il eut l’obligeance de détourner le regard, mais en le voyant chercher ses mots, elle devina qu’elle avait raison.

— Je voulais m’assurer que tu allais bien, et aussi te parler de quelque chose.

— Tout va bien, Glen, je te remercie. J’ai pu faire réparer le pick-up et le ramener sans problème. L’incident est clos. De quoi voulais-tu me parler ?

— Je suppose que Bobby t’avait fait part de ma proposition de lui racheter le ranch.

Elena acquiesça d’un hochement de tête.

— Je suis au courant, oui.

Elle savait aussi que Bobby n’avait pas été très emballé par cette offre. Glen était un ami d’enfance de son père, Big Jim Weston. Lorsque celui-ci était mort, Glen l’avait en quelque sorte remplacé auprès de Bobby et de son frère Jim Junior, notamment pour tout ce qui concernait la gestion du ranch. Il leur avait prodigué avis et conseils et avait toujours été là lorsqu’ils avaient eu besoin de lui. Bobby avait eu l’impression que si Glen lui faisait cette proposition, c’était parce qu’il n’avait pas confiance en lui et ne le croyait pas capable de faire tourner le ranch. Ces craintes, Elena les avait aussi. Glen était presque aussi bien placé qu’elle pour savoir que Bobby tirait le diable par la queue. Ce n’était pas par hasard, s’il lui avait fait cette proposition. Il avait voulu l’aider à éponger ses dettes.

— Je voulais que tu saches que mon offre tient toujours. Je suis disposé à te racheter le ranch aux mêmes conditions. Et si celles-ci ne te conviennent pas, on peut toujours discuter.

Glen n’avait pas cherché à profiter de la situation. Il était prêt à payer le ranch au prix fort. Elena avait encouragé Bobby à accepter sa proposition, mais il avait refusé, bien sûr.

— Je t’en suis très reconnaissante, Glen. Je te promets d’y réfléchir.

Il s’attendait visiblement à plus d’enthousiasme de sa part. Peut-être même à ce qu’elle accepte d’emblée.

— Puis-je te confier le fond de ma pensée, Elena ?

— Bien sûr.

— Tu n’es pas sans savoir que beaucoup de gens sont persuadés que tu as tué Bobby. Pas moi, s’empressa-t-il d’ajouter, mais presque tout le monde. Walt le premier.

— Tu ne m’apprends rien, en effet.

— As-tu envisagé de prendre un avocat ?

— Je vais bien être obligée d’en prendre un si Walt et Travis persistent dans leurs accusations. Le problème, c’est que je n’en ai pas les moyens.

— Je m’en doute. C’est pourquoi je voulais que tu saches que mon offre était toujours d’actualité. En vendant maintenant, tu aurais de quoi te payer le meilleur avocat du comté.

Elle ne pouvait dire le contraire. Depuis qu’elle savait qu’elle risquait d’être arrêtée à tout moment, elle se demandait comment elle allait faire pour payer les honoraires d’un avocat. Et rembourser les dettes contractées par Bobby. Car, sans parler de ce que lui coûterait un avocat, l’argent de la vente la tirerait d’affaire. Elle n’était pas décidée, cependant.

— Je te remercie du fond du cœur, mais c’est un peu prématuré. Je n’ai même pas encore eu le temps de m’occuper de la succession de Bobby.

— Je comprends parfaitement. Mais il faut que tu saches qu’une fois l’affaire conclue, je serais prêt à te verser illico une partie de la somme. Tu pourrais utiliser cet argent à ta guise.

C’était très tentant ; elle faillit accepter. Glen se montrait décidément d’une très grande générosité. Mais outre le fait qu’elle hésitait, la vente du ranch entraînait des frais notariés qu’elle n’avait pour l’instant pas de quoi payer.

— C’est vraiment très gentil de ta part, Glen. J’aurais cependant quelques scrupules à accepter une offre aussi généreuse. Tu sais aussi bien que moi que le ranch ne vaut pas autant.

— Cela me regarde. J’ai toujours estimé les Weston et je ne voudrais pas qu’un étranger rachète les biens qu’ils ont acquis à la sueur de leurs fronts sur plusieurs générations.

Il avait tenu le même discours à Bobby.

— Merci infiniment de ta sollicitude, mais avec toutes ces histoires je n’ai vraiment pas le courage de m’occuper de ça maintenant. Le jour où je serai décidée à vendre, je te promets que tu en seras le premier informé.

Elle eut l’impression encore une fois qu’il était déçu, et elle craignit un instant qu’il n’insiste lourdement. Mais il se contenta de hocher la tête.

— D’accord, dit-il. On fait comme ça.

Elle s’efforça de cacher son soulagement. Elle ne voulait pas le froisser. Glen cherchait à lui rendre service, et elle ne retrouverait pas de sitôt une offre aussi généreuse, mais elle n’avait vraiment pas la tête à cela en ce moment.

Soudain, le bruit d’une voiture qui approchait se fit entendre. Cette fois, elle ne se précipita pas dehors pour voir qui c’était.

Glen, lui, parut surpris.

— Tu attends quelqu’un ? demanda-t-il.

— C’est sûrement le saisonnier que je viens d’embaucher pour me donner un coup de main. Il était parti en ville.

Coupant court aux questions que Glen n’allait pas manquer de lui poser, Elena se leva. Il finit par l’imiter.

L’un derrière l’autre, ils gagnèrent la porte. Ils arrivèrent sur le seuil au moment où Matt sortait de sa camionnette.

— Je ne savais pas que tu cherchais des saisonniers, dit Glen d’un ton indéchiffrable.

— Je n’en cherchais pas. J’avais besoin de quelqu’un, mais avec tous les soucis que j’ai en ce moment, je n’avais pas le temps de m’en occuper.

Dès qu’il eut sauté à terre, Matt se mit à les scruter, Glen et elle. Son regard inquisiteur allait de l’un à l’autre tandis qu’il avançait dans leur direction. Elle devina qu’il se demandait si son visiteur était un ami ou un ennemi, et qu’il attendait d’elle un indice.

— Glen, je te présente Matt Alvarez, dit-elle. Matt, voici Glen Marshall, un ami proche de la famille de mon mari.

— De ta famille, Elena, rectifia vivement Glen.

Elle le gratifia d’un sourire.

— Oui, bien sûr.

Glen était bien le seul dans ce bled à la considérer comme une Weston.

— Il faut que j’y aille, dit Glen. Mais réfléchis bien à ma proposition. A mon avis, tu n’en auras pas de meilleure.

— Je n’y manquerai pas, promit-elle de nouveau.

D’un hochement de tête, il salua Matt et se dirigea vers son véhicule. Matt et elle le regardèrent s’en aller en silence.

Lorsque Glen fit marche arrière dans l’allée, Elena demanda :

— Rien de spécial en ville ?

— Non, rien de particulier. De quelle proposition parlait-il ?

— Il souhaite me racheter le ranch. C’est une proposition qu’il avait déjà faite à Bobby. Il voulait que je sache qu’elle tenait toujours. Il est gentil, mais le moment est mal choisi. Je ne peux pas vendre pour l’instant. Pas tant que la succession n’est pas réalisée. Je n’ai pas réussi à joindre l’avocat de Bobby pour prendre rendez-vous.

— Comment cela se fait-il ?

— J’ai comme l’impression que l’avocat en question fait tout pour m’éviter. Ce qui ne me surprend pas vraiment.

— Pourquoi ?

— Jack Landry est l’exécuteur testamentaire de Bobby, et le seul avocat du coin. Il se trouve aussi qu’il est le cousin de Bobby.

— Je croyais que Bobby était le dernier des Weston.

— Je te confirme qu’il était bien le dernier. Jack n’est pas un Weston. Sa mère et celle de Bobby étaient sœurs.

— J’imagine qu’il n’a pas très envie que tu hérites.

— Non, bien sûr. J’ai appelé deux ou trois fois à son cabinet, mais il était toujours occupé, et il s’est bien gardé de me rappeler. J’aurais dû le relancer mais j’ai eu d’autres chats à fouetter. Et pour être tout à fait franche, je ne voulais pas donner l’impression de courir après l’héritage de Bobby. Déjà que tout le monde pense que je l’ai tué, il ne manquerait plus qu’on me croie intéressée !

— Tu penses que ce Jack Landry te croit coupable, lui aussi, et que c’est pour cela qu’il refuse de te recevoir ?

— Oui. Comme la plupart des gens, il doit penser que je vais être arrêtée d’un moment à l’autre. Glen m’a fait remarquer que j’allais avoir besoin d’argent pour me payer un avocat. Il m’a même proposé de me faire une avance sur la vente du ranch.

— C’est très généreux de sa part, répondit sèchement Matt. Il a l’air sacrément intéressé par le ranch. Il voulait déjà l’acheter du vivant de Bobby ?

— Oui. Et il est prêt à y mettre le prix.

— Tu n’as jamais cherché à savoir jusqu’où il était prêt à aller pour parvenir à ses fins ?

— Que veux-tu dire ?

Le regard qu’il posa sur elle était empreint de gravité.

— Jusqu’à tuer, par exemple ?

Elena secoua la tête.

— Non, ça ne m’a jamais effleurée, déclara-t-elle. Glen a déjà un ranch, bien plus grand que celui des Weston, et pas adjacent. Ce n’est donc pas pour s’agrandir qu’il souhaite racheter ce ranch. Junior, le frère de Bobby, était le filleul de Glen, qui a toujours été un ami de la famille. Je crois qu’il essaie seulement de faire une bonne action parce qu’il aimait bien les Weston. C’est par compassion qu’il avait fait cette proposition à Bobby. D’ailleurs, Bobby l’avait bien compris. S’il a refusé de vendre, c’est en partie à cause de cela.

— En es-tu absolument sûre ? N’y aurait-il pas une autre raison qui pourrait expliquer que ton Glen tienne tant à acheter le ranch ?

— Comme quoi ?

— Je ne sais pas. Mais ça peut être quelque chose que tu ignores. Quelque chose qui le pousse à insister. As-tu vraiment l’intention de prendre son offre en considération ?

— Oui, bien sûr. Une offre pareille, ça ne se refuse pas. Son prix est bien supérieur à celui du marché.

— Justement. Tu ne trouves pas ça louche ?

— C’est vrai que c’est un peu bizarre, admit Elena avec un gros soupir.

Il y avait tant de choses qu’elle ne s’expliquait pas ! Elle avait du mal à croire que quelqu’un ait pu en vouloir à Bobby. Lui en vouloir au point de le tuer, qui plus est. Et pourtant, quelqu’un l’avait bel et bien tué. Force lui était donc d’admettre que quelque chose lui échappait. Glen serait-il allé jusqu’à commettre un meurtre pour obtenir ce qu’il convoitait ? Pour quelle raison tenait-il tant à s’approprier le ranch ?

— Je me demande toujours pourquoi on a tué Bobby. Quel mobile pouvait bien avoir l’assassin ?

— Ce qu’il te faut, c’est un autre regard sur toute cette affaire. Le regard d’un étranger qui verrait les choses sous un angle différent.

De quelqu’un de moins naïf qu’elle ? Après la déception qu’elle lui avait causée, autrefois, Elena se doutait que Matt était devenu méfiant. Cette pensée l’attrista, mais en même temps, ce nouveau trait de la personnalité de Matt allait lui être utile. Car elle avait plus que jamais intérêt à se méfier.

— En ce cas, je crois que tu tombes à pic, dit-elle d’une voix qu’elle aurait préférée moins chargée de sous-entendus et de tendresse.

Le regard de Matt se troubla. La fixant d’un air étrange, il murmura :

— Oui, j’en ai l’impression.

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