Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)
Chapitre 12
12
A l’approche de Lenoir City dans le Tennessee, Megan s’endormit et fit un rêve.
Elle était chez elle, assise sur le pas de la porte de sa maison de Gossamer Ridge. Vince était installé à côté d’elle et l’aidait à écosser des petits pois en chantonnant. C’était un moment délicieux. Mais soudain Vince s’arrêta de chantonner.
— Cela fait trop longtemps que tu portes mon deuil et que tu dors sur ma tombe, lui dit-il d’une voix triste qui lui serra le cœur. Ce n’est pas nécessaire, tu sais, ma chérie. Je ne suis plus là, il faut que tu l’acceptes.
Megan baissait alors les yeux : elle était vêtue de la robe de soie noire qu’elle portait à son enterrement.
Le crépitement de la pluie sur le pare-brise et le mouvement régulier des essuie-glaces la réveillèrent en sursaut.
Elle battit des paupières et regarda devant elle. Ils étaient sur une route bordée d’arbres.
— Où sommes-nous ? demanda-t-elle en s’étirant.
— A Harlan County, dans le Kentucky, répondit Evan.
— Vous ne m’avez pas dit pourquoi vous aviez choisi le Kentucky comme destination, commenta-t-elle prudemment, sentant d’instinct que le sujet était délicat.
— Parce que personne n’ira me chercher là-bas, répliqua-t-il sèchement.
Alors qu’ils étaient à quelques kilomètres de Cumberland, la pluie cessa et le soleil levant perça entre les nuages. Soudain, Evan quitta la route nationale pour s’engager sur un petit axe secondaire. Il l’emmenait à un endroit qu’il connaissait bien, devina-t-elle. Mais, à son expression tendue, cela ne devait pas lui rappeler que des bons souvenirs.
— Vous êtes originaire du Kentucky, dit-elle doucement.
Il tourna la tête vers elle.
— Vous croyez ?
— Oui, je crois. C’est une belle région, ajouta-t-elle, curieuse de savoir comment il allait réagir à ce commentaire.
— Oui, très belle. Et parfois très glauque, aussi.
— C’est ici que votre frère est mort, n’est-ce pas ? devina-t-elle.
Il lui retourna un regard triste.
— Je suis désolée.
— Ne le soyez pas, vous n’y pouvez rien. Nate a fréquenté les gens qu’il ne fallait pas. Ma mère l’avait pourtant mis en garde, mais Nate était persuadé de savoir ce qu’il faisait. Le trafic de drogue, c’est un engrenage duquel on ne sort pas si on ne fait pas très attention.
Touchée par le chagrin qui transparaissait dans sa voix, elle tendit la main pour lui caresser légèrement l’avant-bras. A ce simple contact, elle le vit immédiatement réagir et retira sa main.
— Depuis combien de temps n’êtes-vous plus revenu ici ?
— Dix-huit ans.
Elle réprima un mouvement de stupeur : elle ne se serait pas vue rester dix-huit ans sans retourner dans l’Alabama.
— Et vous avez encore de la famille dans la région ?
— Mon père est parti depuis longtemps, ma mère a vécu ici jusqu’à sa mort il y a deux ans. Je n’ai plus que des cousins de son côté.
— Des gens qui pourront nous aider ?
— Pas sûr, admit-il. Mon père n’a jamais beaucoup apprécié la famille de ma mère. Je crois qu’il avait un sentiment de supériorité. Il était originaire de Pittsburgh et je pense qu’au fond de lui, quand il a épousé une fille issue d’une famille modeste du Kentucky, il a eu l’impression de se marier avec une personne inférieure à son rang.
Megan fit la grimace.
— A vous entendre, moi, j’ai plutôt l’impression que c’est votre père qui n’était pas digne de votre mère.
Il lui retourna un petit sourire triste.
— Vous n’avez pas forcément tort.
Il se pencha en avant pour allumer la radio et changea de station jusqu’à tomber sur de la musique country.
— Puisque nous sommes dans le Kentucky…
— Où mène cette route exactement ? lui demanda-t-elle.
— Patience, vous verrez.
La route serpentait le long d’un cours d’eau et le paysage devenait de plus en plus montagneux. Ce n’était pas très différent de Chickasaw County, où elle vivait. En revanche, pour quelqu’un qui venait d’une grande ville, comme le père d’Evan, débarquer dans un tel environnement devait donner l’impression de basculer dans un autre monde, songea-t-elle.
Au bout de plusieurs kilomètres, le premier signe de civilisation apparut enfin. C’était un petit motel de plain-pied en retrait de la route et à l’enseigne décrépie.
— Meade Motor Inn, lut Megan à haute voix.
— Par ici, tout le monde l’appelle le MeMo, précisa Evan. Je n’étais même pas certain qu’il serait encore là. Quand j’étais ado, il n’était déjà plus très pimpant. J’y ai travaillé trois étés consécutifs.
— Vous n’étiez pas certain que le motel existait encore et, cependant, c’est le premier endroit où vous avez songé à m’emmener ?
Elle repéra quelques voitures garées sur le parking. Le motel devait donc toujours bel et bien fonctionner. Mais quel type de voyageurs pouvaient bien s’arrêter dans un tel endroit ?
Des gens en fuite, un peu comme eux ?
Evan se gara devant un petit bâtiment à l’écart. Au-dessus de la porte, une enseigne presque entièrement effacée indiquait : « RÉCEPTION ».
— Ne bougez pas, lui dit-il. Je reviens dans deux minutes.
Tandis qu’elle patientait, Megan consulta sa montre. Il était 6 heures du matin. Un établissement reculé comme celui-ci n’avait certainement pas du personnel de nuit. Toutefois, Evan revint rapidement avec deux clés en main.
— Nous avons deux chambres mitoyennes, dit-il en lui en tendant une. Je me suis dit que ce serait mieux si nous restions près l’un de l’autre.
Il redémarra et alla se garer un peu plus loin devant le bâtiment où se trouvaient leurs chambres.
Ils allèrent d’abord à sa chambre à elle. C’était une pièce rudimentaire mais à la propreté impeccable. Les draps pliés sur le lit étaient d’une blancheur immaculée, la moquette usée mais sans taches et la salle de bains irréprochable.
— C’est bien, commenta-t-elle en lui souriant.
— Vous avez l’air soulagée.
— Il y a de ça, avoua-t-elle. Les propriétaires sont les mêmes qu’à l’époque où vous travailliez ici ?
— Oui, plus ou moins.
Il ramassa son sac et se dirigea vers la porte qui communiquait avec la chambre d’à côté.
Elle le retint par le bras.
— Pouvez-vous rester ?
— Je crois que ça ne nous ferait pas de mal de dormir un peu…
— D’accord, mais vous voulez bien rester avec moi ?
Il fronça les sourcils, cherchant visiblement à comprendre ce qu’elle voulait dire.
— Vous voulez que je dorme à côté de vous ?
Elle avait conscience de se comporter un peu comme une enfant. Mais, pour le moment, elle n’avait pas envie d’être seule. Elle ne se rappelait que partiellement le rêve qu’elle avait fait quand ils étaient encore en voiture, mais il l’avait secouée. Si Evan la laissait toute seule, elle craignait de ne jamais le revoir.
Il dut lire de la peur dans son regard car son expression se fit plus douce. Il reposa son sac à côté du sien puis retraversa la pièce pour fermer à clé la porte entre les deux chambres. Il alla ensuite s’asseoir sur le lit et attendit. Elle s’assit à côté de lui et l’observa avec une soudaine méfiance.
— Je souhaite simplement que nous dormions ensemble, dit-elle.
Etait-ce la vérité ? Elle n’en était pas convaincue du tout.
— Je sais, répondit-il en se penchant en avant pour ôter ses chaussures. De toute façon, pour le moment, je doute d’être d’attaque pour quoi que ce soit d’autre.
Elle enleva également ses chaussures et ses chaussettes, et songea à enlever son jean mais se ravisa. Elle s’allongea sur les couvertures et se détendit, heureuse d’être enfin sur un bon matelas.
Quand Evan s’étendit à côté d’elle, elle roula de côté et se serra contre lui, le dos contre son torse, pour qu’il l’enveloppe de sa chaleur.
— Ça va comme ça ? chuchota-t-elle.
Il passa la main autour de sa taille et la serra davantage contre lui.
— C’est parfait, murmura-t-il d’une voix rauque et sexy.
Dans d’autres circonstances, elle aurait eu du mal à résister à la sensation que ce murmure avait éveillée dans son bas-ventre, mais la fatigue était plus forte et finit par avoir raison d’elle.
* * *
Quand Evan ouvrit les yeux, le soleil était déjà bas dans le ciel. Ce devait être la fin d’après-midi. Il était encore courbatu mais avait tout de même dormi d’un sommeil réparateur. Il étendit les jambes. Sa cheville était endolorie mais pas enflée. Pas de souci de ce côté-là. Il tourna la tête vers l’autre côté du lit, vide. La femme qui y avait dormi le tracassait bien davantage.
Après avoir vécu dix-huit ans auprès d’un homme et d’une femme qui n’auraient jamais dû se marier, il s’était fait la promesse que, lui, on ne l’y prendrait pas. Il ne s’était jamais engagé sur le long terme avec une femme, convaincu qu’une relation de ce genre ne pouvait que mal finir.
Et, sincèrement, il n’avait jamais regretté d’avoir adopté cette ligne de conduite.
Pourtant, s’être endormi en tenant Megan contre lui avait été un moment extrêmement fort. Maintenant qu’il était seul, il éprouvait un sentiment de manque et d’abandon. Il était également inquiet de savoir où elle était.
Il se leva et tenta de tirer la porte qui donnait sur la chambre mitoyenne. Elle n’était pas verrouillée et la seconde porte était ouverte. De l’intérieur de la seconde chambre, il entendit l’eau de la douche couler. Immédiatement, il visualisa Megan nue sous le jet d’eau et s’imagina avec elle sous la douche, à caresser ses hanches et ses seins.
Il s’efforça de chasser cette image de son esprit et observa l’ensemble de la chambre pour savoir si elle y avait déjà pris ses quartiers. Son sac était ouvert sur le lit mais elle n’en avait pas sorti ses vêtements. Sur le dessus du sac étaient posés les papiers qu’ils avaient retrouvés roulés dans le ventre du renard en peluche.
Il prit les documents et alla s’installer à la table près de la fenêtre. Il tira une chaise, posa les papiers bien à plat et se concentra pour déchiffrer l’écriture de Vince.
Certes, Megan avait déjà lu plusieurs fois ces notes et, tout ce qu’elle avait appris, c’était que Vince avait surpris un membre du Département d’Etat — certainement Barton Reid — en conversation avec un homme connu pour être en relation avec les rebelles du Kaziristan.
Mais, quand il arriva à la section mentionnant cet événement, un nom retint immédiatement son attention.
— « Le prêtre était avec moi, lut-il à voix haute. Il a vu BRDE parler avec MR. Il m’a dit de ne pas aller parler de cela au commandant. Ça nous causerait des ennuis… »
— Moi aussi j’ai été étonnée, déclara Megan derrière lui.
Il sursauta et se retourna d’un seul mouvement. Elle était enroulée dans une serviette. Ses cheveux mouillés tombaient en longues mèches ondulées sur ses épaules nues. Il faillit en oublier ce qu’il voulait dire.
— Ça vous a étonnée ?
— Oui, j’ai été surprise qu’un homme d’église conseille à Vince de ne rien dire au commandant de ce qu’ils avaient vu.
Evan secoua négativement la tête et s’efforça de ne pas la regarder.
— Non, non. Le prêtre, c’était un surnom. Vince fait référence au capitaine de son unité.
— Le capitaine Gantry ? répliqua-t-elle, l’air perdu.
— Oui, c’est cela. Je crois que ce surnom lui venait de l’université mais j’ignore pourquoi on l’appelait comme ça.
— Donc, son propre capitaine a conseillé à Vince de garder le silence ?
— J’aimerais bien en obtenir la confirmation de la part de l’intéressé.
Autant qu’il sache, Gantry faisait toujours partie de l’armée. Ce ne devrait donc pas être trop difficile de découvrir où il était cantonné. Et, avec un peu de chance, il serait aux Etats-Unis et pas à l’autre bout du monde.
Megan s’empara du téléphone posé sur le lit à côté de son sac.
— Oh, oh ! J’ai raté une dizaine d’appels de ma famille. Je ferais mieux de rappeler avant qu’ils n’alertent le FBI.
C’était l’occasion pour lui de s’arracher à la tentation qu’elle représentait, et à laquelle il avait de plus en plus de mal à résister.
Il se leva et se dirigea vers la porte.
— Je vais aller me doucher moi aussi et vous laisser passer vos coups de fil.
A peine eut-il refermé derrière lui qu’il se débarrassa de ses vêtements, se précipita sous la douche et ouvrit le robinet d’eau froide.
Ce traitement de choc lui fit du bien mais, dix minutes plus tard, quand Megan pénétra dans sa chambre sans frapper et le surprit torse nu, tous les bénéfices s’évaporèrent. Son regard appréciateur faillit avoir raison de sa résolution. Il était au supplice.
— Jesse va me rappeler dès qu’il se sera renseigné sur Gantry, dit-elle sans le quitter du regard.
Elle posa les yeux sur ses pieds nus puis releva lentement la tête et lui demanda avec un petit sourire :
— Vous êtes adepte de la musculation ?
Il tourna sa question en dérision.
— Je ne ressemble pas à l’image que vous vous faisiez d’un fonctionnaire du Pentagone, c’est ça ?
Il enfila un polo et fit part à Megan de ses projets pour la soirée. Pourquoi ne pas sortir ?
Elle haussa les sourcils, ébahie.
— Nous sommes en cavale et, vous, vous voulez que nous sortions dîner ?
— Et danser aussi, ajouta-t-il, réjoui par son air abasourdi.
— En fait, vous comptez commander une pizza et pianoter sur votre ordinateur, dit-elle en le scrutant avec méfiance.
— Pas du tout, madame, nous sortons pour de bon.
Depuis leur arrivée, un léger accent du Kentucky s’était glissé à son insu dans son intonation, avait-il noté. Quels que soient les efforts qu’on faisait pour dissimuler ses origines, on ne parvenait jamais à s’en débarrasser complètement.
Etrangement, pourtant, cela ne lui déplut pas. Cet accent lui revenait naturellement, comme s’il n’avait jamais quitté le Kentucky.
Megan baissa les yeux sur son jean et son chemisier en faisant la moue.
— Dois-je me changer ?
— Non, vous êtes très bien ainsi.
Elle lui adressa un sourire radieux qui lui alla droit au cœur.
— Nous devrions ranger nos affaires et les mettre dans la voiture au cas où nous devrions de nouveau partir en…
— Inutile, nous ne prenons pas la voiture, la coupa-t-il en lui tendant la main. On y va ?
Elle semblait complètement perdue et l’observa en silence pendant plusieurs secondes. Finalement, elle prit sa main et le suivit sans poser de questions.
Effectivement, ils n’allèrent pas bien loin. Ils traversèrent le parking et se rendirent à la réception. Avant même qu’ils ne l’atteignent, ils entendirent résonner des notes de banjo, de violon et de mandoline.
— Du bluegrass, s’extasia Megan tout bas. J’adore cette musique.
Il en avait eu l’intuition mais fut ravi d’en avoir la confirmation. Au moment où il poussa la porte du hall de réception, tout un maelström d’émotions et de souvenirs l’assaillirent.
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