Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)
Chapitre 15
15
— C’est vous qui avez tué Travis.
Cela ne faisait plus aucun doute dans l’esprit d’Elena. Elle n’avait même pas besoin qu’il le lui dise de sa propre bouche pour savoir que c’était lui le coupable. Mais qu’est-ce qu’il lui avait pris de tuer son adjoint ?
Comme s’il avait lu dans ses pensées, Walt demanda avec un sourire sardonique :
— Pourquoi aurais-je fait une chose pareille ?
— C’est exactement la question que je me pose. A vous d’y répondre, lui renvoya-t-elle.
Le regard du shérif se durcit et son visage prit une expression étrange, bien que son sourire demeurât.
— Il est grand temps que tout cela se termine, lâcha-t-il brusquement. J’ai assez attendu.
— Attendu quoi ? demanda Elena.
Il la regarda d’un drôle d’air qui lui donna la chair de poule.
— Vous le saurez bien assez tôt.
Ce type était fou à lier. Elle avait du mal à croire qu’il ait pu tuer Travis de sang-froid sans aucune raison particulière.
Et s’il avait tué Travis, il avait tout aussi bien pu tuer Bobby, songea-t-elle soudain, horrifiée par cette nouvelle certitude.
— Et c’est également vous qui avez tué Bobby, n’est-ce pas ?
Il haussa les épaules avec désinvolture, comme si ce qu’elle lui reprochait n’était qu’un détail sans importance.
— Pourquoi ? insista Elena, qui commençait à perdre patience.
Il secoua la tête.
— Bobby s’était mis dans la tête d’aller creuser au bout de son terrain. Il fallait que je l’en empêche. Je ne pouvais pas le laisser mettre au jour ce qui était enterré là.
Et c’était pour ça qu’il l’avait tué ?
— Qu’est-ce qui était enterré là ? demanda Elena, dévorée de curiosité.
— Des souvenirs. Ce n’était pas bien malin de la part de Big Jim de garder les corps près de lui. De les avoir enterrés sur son propre terrain. Mais il n’imaginait pas que quelqu’un irait un jour creuser à cet endroit. Et il ne se doutait pas non plus qu’il mourrait si jeune.
Des souvenirs ? Des corps ? Enterrés ? Mais qu’est-ce qu’il racontait ? Elena n’y comprenait rien. Pourquoi tournait-il autour du pot ? Qu’attendait-il pour cracher le morceau ?
La seule chose de sûre, c’était qu’il avait tué Bobby. Et que tout était bel et bien de sa faute.
Mais Elena n’était pas beaucoup plus avancée. Elle se rappela soudain pourquoi elle n’avait pas soupçonné Walt.
— Je ne comprends pas, dit-elle. Si vous êtes toujours en possession de l’arme du crime, vous auriez pu faire croire que vous l’aviez retrouvée chez moi. Cela vous aurait permis de m’arrêter.
— Je n’ai jamais eu l’intention de vous arrêter. Je voulais juste qu’on vous croie coupable, pour que, au moment de votre disparition, tout le monde pense que vous vous étiez enfuie pour échapper à la justice.
— Au moment de ma disparition ? répéta Elena d’une voix blanche.
Sans se départir de son sourire en coin, il posa sur elle un regard si lubrique, si salace, qu’elle ne put réprimer un frisson de dégoût.
— J’attends ça depuis si longtemps.
Elena déglutit.
— Vous attendez quoi ?
La réponse était superflue, car elle l’avait devinée, bien sûr.
— Vous êtes une très jolie femme, Elena. En grandissant, vous êtes devenue une vraie beauté. Votre mère aussi était belle. Vous lui ressemblez beaucoup.
Elle ne lui demanda pas ce que sa mère venait faire là-dedans. Cela aussi, elle le savait déjà. Elle venait de comprendre que le shérif lui réservait le même sort qu’à sa mère. Lorsque celle-ci avait disparu, tout le monde avait pensé qu’elle s’était enfuie de chez elle. Personne n’était allé chercher plus loin.
— Ma mère n’est pas partie. C’est vous qui l’avez tuée. Voilà la vérité !
Et pas seulement sa mère, mais aussi toutes les autres femmes portées disparues et vraisemblablement victimes d’un tueur en série.
Les corps dont il parlait tout à l’heure étaient selon toute probabilité ceux de ces femmes. Enterrés chez Big Jim.
Tout s’expliquait. C’était à cause de ces corps que Walt voulait empêcher Bobby de creuser.
Et c’était à cause d’eux qu’il l’avait tué.
En voyant son sourire s’épanouir davantage, la colère d’Elena monta d’un cran, mais elle serra les dents.
— Elle était si belle, murmura-t-il d’un air nostalgique, le regard dans le vague. D’habitude, nous ne nous attaquions pas à des femmes du voisinage, que nous connaissions, qui avaient une famille. Mais Teresa était si belle. Jim en rêvait la nuit. Et moi aussi j’étais fou d’elle. Il nous la fallait absolument.
Il se tut, lui faisant grâce de la suite. Une suite qu’Elena ne devinait que trop bien en voyant son sourire réjoui, son regard libidineux, son air dépravé. Un flot de bile remonta le long de sa gorge et elle faillit vomir à la seule pensée de ce qu’avait dû endurer sa mère aux mains de ces deux tordus.
Elle s’en voulait terriblement d’avoir tant détesté sa mère. Toute sa vie elle avait cru que celle-ci était partie, qu’elle l’avait abandonnée. Alors qu’en réalité, elle était morte. Alors qu’elle avait été enlevée par ce détraqué.
Par ce monstre qui parlait maintenant de lui faire subir le même sort, à elle.
Puisqu’il avait réussi son coup une fois, puisque tout le monde avait cru que sa mère s’était tout bonnement enfuie de chez elle, il n’hésiterait pas à la faire disparaître elle aussi.
Mais avant, il lui ferait subir Dieu seul savait quels abominables sévices.
Non, jamais de la vie !
Elle ne le laisserait pas assouvir sur elle ses vils instincts. Teresa Reyes ne savait pas ce qui l’attendait. Les autres victimes ne le savaient sans doute pas davantage. Mais, elle, elle était parfaitement au courant de ses projets criminels. Elle se battrait bec et ongles pour l’empêcher de les réaliser.
Si sa détermination s’afficha sur son visage, Walt n’y fit pas attention. Les yeux dans le vague, un sourire abject au coin des lèvres, il était perdu dans ses pensées immondes. Et si elle en profitait pour lui fausser compagnie ? Ou pour essayer de lui prendre son revolver ?
A peine cette idée lui eut-elle traversé l’esprit qu’il parut brusquement sortir de sa transe. Il la dévisagea et pointa le canon de son arme sur sa poitrine.
— On y va, dit-il.
Elena tenta de gagner du temps.
— Je ne vais nulle part, décréta-t-elle. Ne comptez pas sur le fait que je vous suive, alors que je sais parfaitement ce qui m’attend.
— Vous n’avez pas le choix. Ou vous coopérez, ou je tue votre petit ami.
Matt. La surprise la tétanisa. Aussi incroyable que cela puisse paraître, avec toutes ces histoires, Matt lui était totalement sorti de l’esprit.
— Où est-il ?
Le shérif fit un vague geste de sa main libre.
— Là-bas.
Elena tourna la tête dans la direction qu’il venait de lui indiquer. Il lui fallut plusieurs secondes pour localiser Matt. Lorsqu’elle l’aperçut, allongé par terre, face à elle, les mains attachées dans le dos, elle ne fut qu’à moitié soulagée. Car dans le noir, elle n’arrivait pas à voir s’il était blessé, s’il respirait, s’il…
Soudain, il ouvrit les yeux et la fixa.
Puis son regard se porta sur Walt avant de revenir sur elle. Elle comprit qu’il cherchait à lui dire quelque chose.
Continue à le faire parler.
Matt devait avoir un plan. Ne s’étant pas rendu compte que Matt était revenu à lui, Walt ne se méfiait pas. Il fallait absolument détourner son attention.
— Et vous croyez que je vais marcher ? lança-t-elle en se tournant de nouveau vers lui. Il est évident que vous allez le tuer, de toute façon.
— Oui, mais le plus tard sera le mieux, n’est-ce pas ? Car sait-on jamais : et s’il parvenait à s’enfuir, à retourner la situation et à vous sauver tous les deux ?
Son ton sarcastique indiquait qu’il n’y croyait pas une seconde.
— Il est en train de cogiter, je suis sûr. Je parie qu’il manigance quelque chose, l’air de rien.
En parlant, le shérif se tourna vers Matt comme pour l’inclure dans la conversation.
— Je sais que vous nous entendez, Alvarez. Finissons-en. Cette petite comédie a assez duré.
— Finissons-en, répéta Elena. Que voulez-vous dire ?
— Partons d’ici.
— Pour aller où ?
— Vous le saurez en temps utile. Debout, Alvarez ! ordonna le shérif.
Au bout d’un moment, Matt se leva lentement. Comme il ne pouvait s’aider de ses bras, ce n’était pas très facile, mais il y parvint malgré tout, réussissant même à garder la tête haute et à soutenir le regard de Walt.
S’il fut impressionné, le shérif se garda bien de le montrer. Avec son arme braquée sur eux, il était très clairement en position de force.
— Venez, dit-il en leur indiquant le chemin d’un signe de tête. J’ai dû me garer un peu plus loin pour qu’on ne m’entende pas arriver. Allez, avancez, bon sang ! Je ne vais pas vous porter jusqu’à la voiture.
— Et si nous refusons ? dit Matt.
— Je ne vous le conseille pas. Parce que si l’un de vous refuse, je tirerai sur l’autre sans hésiter. Pas pour le tuer, non. Je m’arrangerai pour que ça ne l’empêche pas de marcher. Une balle dans l’épaule fait très mal, paraît-il. Cela vous tente ?
— Vous ne vous en sortirez pas comme ça, répliqua Matt, menaçant. Une de mes amies travaille pour le FBI. Elle est au courant depuis le début. Elle sait qu’Elena est innocente, et elle ne pourra jamais croire que nous avons pris la fuite. S’il nous arrive quelque chose, elle rappliquera illico pour enquêter sur notre disparition.
Le shérif plissa les yeux.
— Je me fiche pas mal que vous connaissiez un agent du FBI. Elle pourra enquêter autant qu’elle voudra, elle ne trouvera rien. Aucune trace. Je n’en suis pas à mon coup d’essai, figurez-vous. Je sais comment faire croire à une disparition et comment me débarrasser discrètement du corps. Le FBI est déjà venu fourrer son nez dans le coin et il est reparti bredouille. Votre copine ne fera pas mieux que ses collègues.
— En vingt-cinq ans, la police scientifique a fait d’énormes progrès, fit remarquer Elena. Elle dispose de moyens qu’elle n’avait pas à l’époque. Vous n’avez pas peur que les enquêteurs fouillent autour du ranch et tombent sur les corps que Big Jim a enterrés ?
— Cela m’étonnerait qu’ils organisent une grande chasse au trésor. Je suis sûr que je ne risque rien.
— Et ensuite ? demanda Elena. Maintenant que Bobby est mort en emportant dans sa tombe son projet d’irrigation, allez-vous laisser les corps là où ils sont ?
— Je les déplacerai le moment venu. J’aurais déjà dû le faire, c’est sûr. Mais le temps a passé et l’occasion ne s’est pas vraiment présentée. Quand vous ne serez plus là, il se passera quelque temps avant que le ranch ne change de mains. J’en profiterai pour me débarrasser de cette corvée sans que personne ne s’aperçoive de rien.
— Même si vous arrivez à faire croire à notre disparition, mon amie du FBI doutera que nous ayons pu tuer un policier avant de prendre la fuite, dit Matt.
— Ah bon ? Même s’il est évident que Travis s’est emporté et a menacé Elena ? Il est clair que tout ça a dégénéré. Pas mal de gens savaient que Travis avait une dent contre Elena. S’il est venu en pleine nuit, habillé tout en noir, avec un cocktail Molotov dont les débris portent sûrement ses empreintes, ce n’était manifestement pas pour lui chanter une sérénade. Vous l’avez surpris au moment où il s’apprêtait à mettre son projet à exécution, et au cours de la bagarre, il a reçu une balle. Au Texas, cela coûte cher de tuer un shérif adjoint. Vous alliez avoir des tas d’ennuis, et Elena aurait été encore un peu plus dans le pétrin. Alors vous vous êtes enfuis. C’est parfaitement crédible.
Le pire, c’était que sa version des faits était effectivement vraisemblable et que, selon toute probabilité, il la servirait telle quelle aux enquêteurs qui viendraient l’interroger au sujet de leur « disparition ».
— Il y a une chose qui m’échappe, dit Elena. Pourquoi avez-vous tué Travis ?
— Je ne pouvais pas faire autrement. Travis tenait trop à vous faire payer le meurtre de Bobby. Vous disparue, il aurait remué ciel et terre pour vous retrouver. Et en l’absence de la moindre piste, il aurait peut-être commencé à se poser des questions, et à soupçonner quelque chose. Travis avait bien rempli son rôle jusque-là. Mais il devenait encombrant. Il était temps que je me débarrasse de lui.
Un tel cynisme surprit Elena, qui savait pourtant le shérif capable de tout, comme le prouvaient les actes monstrueux qu’il avait perpétrés. Le détachement avec lequel il parlait du meurtre de son adjoint la conforta dans l’idée qu’il était complètement fou.
— Assez parlé, maintenant, décréta-t-il. Allons-y ; on ne va pas y passer la nuit.
Elena échangea un regard avec Matt, qui semblait aussi conscient qu’elle de l’échec de leur stratégie. Walt ne se laisserait pas distraire plus longtemps par leurs questions. Il ne leur restait plus qu’à faire ce qu’il leur disait.
Il les conduisit dans le champ qui se trouvait derrière la maison. C’était là qu’il avait laissé son camion. Elena vit la masse sombre du véhicule bien avant d’arriver devant.
La panique la gagna tandis qu’ils approchaient. Elle cherchait désespérément un moyen d’échapper au sort terrible qui les attendait, Matt et elle, et se demandait si Walt les tuerait tous les deux en même temps.
Il se servait de Matt pour la faire avancer. Mais une fois au camion, Matt ne lui serait plus d’aucune utilité, songea-t-elle, terrifiée à l’idée qu’il décide de le supprimer.
Non, il n’allait probablement pas le tuer tout de suite. Parce que cela l’obligerait à transporter le corps et qu’il était plus simple de les emmener vivants là où il comptait les faire « disparaître ».
Vaguement rassurée, Elena en conclut que cela leur laissait un peu de temps.
Lorsqu’ils furent devant le camion, Matt et elle se tournèrent vers Walt, dans l’attente de ses instructions.
Le shérif semblait hésiter. Il avait l’air de se demander comment faire. Devinant ses pensées, Elena examina à son tour les différents cas de figure. Partant du principe que Walt aurait du mal à tenir son pistolet et à conduire en même temps, elle en déduisit que ce serait peut-être l’occasion pour eux de tenter leur chance. Si c’était elle qui était assise sur le siège passager, Walt hésiterait à tirer, ne voulant pas risquer de la tuer avant d’en avoir fini avec elle. Si c’était Matt, le plan avait plus de chances d’aboutir parce qu’il était plus à même qu’elle de neutraliser Walt. Et si l’un d’eux était assis à l’arrière, il pourrait essayer de sauter du camion en marche et de s’enfuir. Ou encore mieux, d’attaquer Walt par surprise et de le désarmer.
Tout cela était certes un peu risqué, mais ils n’avaient d’autre choix que de tenter le coup.
Sauf que Walt était bien plus malin qu’elle ne le pensait.
Sortant les clés de sa poche, il les lança aux pieds d’Elena et déclara :
— C’est vous qui prenez le volant. Je me réserve le siège passager et Alvarez s’assiéra entre nous deux. Il aura le canon de mon revolver entre les côtes. Si l’un de vous deux fait l’imbécile, je tire. Est-ce que c’est clair ?
Elena déglutit. Tout cinglé qu’il était, Walt ne manquait pas de jugeote. En l’obligeant à conduire, et en forçant Matt à s’asseoir au milieu, il avait trouvé un moyen de les garder à l’œil. Il y avait quand même une chose à laquelle il n’avait pas pensé.
Elle lui montra ses poignets menottés.
— Comment voulez-vous que je conduise avec les menottes aux poignets ?
Il la dévisagea un bon bout de temps, comme s’il la soupçonnait de préparer un mauvais coup. Ou simplement parce qu’il lui en voulait de l’avoir pris en défaut.
D’un geste brusque, il porta la main à sa ceinture, détacha la petite clé qui y était fixée et la lui jeta.
— Tenez, dit-il. Enlevez-les, mais ne vous avisez pas de me faire une entourloupe.
Elena se contenta d’acquiescer, se gardant bien de laisser éclater sa joie. Car, les mains libres, elle pourrait plus facilement agir. Comment ? Elle n’en avait pas la moindre idée pour l’instant. Mais elle finirait bien par trouver.
— Dépêchez-vous, dit le shérif. On a déjà perdu assez de temps comme ça.
Elena se baissa pour ramasser la petite clé. Lorsqu’elle se fut débarrassée des menottes, et les eut rendues à son propriétaire, elle ramassa les clés du camion. Walt lui fit signe de prendre place sur le siège conducteur, puis il indiqua à Matt de monter de l’autre côté et lui emboîta le pas, son revolver pointé sur lui.
Elena avait les doigts tellement engourdis qu’elle eut du mal à ouvrir la portière. Elle s’apprêtait à monter dans le camion lorsque la portière du côté passager s’ouvrit sur Matt, qui lui adressa un très discret hochement de tête. A son air assuré, à la détermination qu’elle lut sur son visage, elle comprit qu’il avait un plan. Qu’il allait tenter le tout pour le tout pour les tirer de là.
Son cœur manqua un battement. C’était beaucoup trop risqué. Jamais il n’en sortirait vivant.
Le regardant fixement, elle faillit secouer la tête pour le dissuader de tenter quoi que ce soit. Elle ne voulait pas qu’il risque sa vie pour elle.
Ce message, elle aurait voulu le lui faire passer, d’une manière ou d’une autre, mais il ne lui en laissa pas le temps. Baissant la tête, il grimpa dans le camion et se glissa au milieu du siège, de manière à laisser de la place à Walt, qui apparut juste derrière.
Elena n’eut d’autre choix que de monter à son tour. Ils étaient si serrés, à trois sur la banquette, que ses cuisses et ses bras touchaient ceux de Matt. Mais loin de la réconforter, ce contact lui rappelait à quel point il était en danger.
Après avoir refermé la portière, elle inséra la clé dans le contact.
— Où allons-nous ? s’enquit-elle en démarrant le moteur.
— Je vous indiquerai la route au fur et à mesure. Allez tout droit.
Elle passa la première, appuya doucement sur la pédale d’accélérateur et partit dans la nuit.
Ils traversèrent le champ dans toute sa longueur et s’enfoncèrent à l’intérieur des terres. Elena ne savait pas exactement où Walt les emmenait mais elle se doutait un peu de ce qu’il avait en tête. Il y avait un tas d’endroits isolés, où personne ne risquait de voir passer la camionnette, et où Matt pourrait disparaître à jamais, ou en tout cas pour un bon bout de temps. Et ensuite, Walt aurait Elena tout pour lui.
Tout en conduisant, elle continuait de chercher un moyen d’échapper à ce cinglé. Mais aucun de ceux qui lui étaient venus à l’esprit jusque-là ne la satisfaisait.
Si elle freinait brusquement, Walt, surpris, risquait d’appuyer sur la détente. Et au final, Matt serait blessé, elle n’oserait plus rien tenter et ils seraient tous les deux à la merci de Walt.
Si elle donnait un grand coup de volant d’un côté ou de l’autre, le risque était le même. Frayeur de Walt. Coup de feu. Matt blessé, et elle complètement désemparée.
Il fallait trouver autre chose.
Et si…
Matt lui donna un coup de genou. Elle n’y prit pas garde la première fois, mais lorsqu’il recommença, cinq secondes plus tard, elle comprit que ce n’était pas fortuit.
Pour ne pas éveiller les soupçons de Walt, elle ne réagit pas mais, du coin de l’œil, elle se mit à surveiller Matt. Elle le vit incliner la tête vers la gauche presque imperceptiblement, deux fois de suite.
Baissant les yeux, elle le vit ensuite bouger légèrement sa main vers le bas.
Comme rien d’autre ne vint, elle se demanda ce qu’il pouvait bien chercher à lui dire.
Il voulait apparemment qu’elle fasse quelque chose… en bas et à gauche. Mais quoi ?
La heurtant avec le coude, cette fois, il la poussa vers la portière.
Etait-ce un troisième indice ?
A gauche. En bas. La portière.
Non !
Elle avait probablement mal compris. Ce n’était sûrement pas ce qu’il voulait qu’elle fasse.
Sauter du camion en marche ?
En d’autres circonstances, elle l’aurait sans doute regardé d’un air ahuri. Car, si c’était bien là le sens de son message, il devait avoir perdu la tête. A quoi cela les avancerait-il ? Elle ne se faisait pas trop de souci pour elle. Sauter en marche n’était pas recommandé, certes, mais à cette vitesse elle ne se ferait pas grand mal. Et si cela pouvait sauver Matt, elle sauterait sans hésiter. Le problème c’était que, en faisant ce qu’il lui disait, elle risquait de signer son arrêt de mort.
Dès qu’elle ouvrirait la portière, Walt tirerait sur Matt.
Pas sûr…
L’effet de surprise ne serait pas le même que si elle freinait brusquement ou faisait une embardée. Le premier réflexe de Walt ne serait probablement pas de presser la détente de son revolver. Le temps qu’il comprenne ce qu’il se passait, et qu’il réagisse, il y aurait sans doute un instant de flottement. Matt pourrait profiter de ce hiatus pour tenter quelque chose.
Sauf qu’il avait toujours les mains attachées dans le dos.
Ce qui limitait considérablement ses moyens d’action. Avec un tel handicap, que pouvait-il faire contre Walt ?
Comme s’il avait perçu son hésitation, Matt lui donna un deuxième coup de coude. Plus fort, plus insistant.
Elle aurait aimé le lui rendre, mais n’osait pas, de crainte que Walt ne la voie. Ils avaient eu de la chance qu’il n’ait pas déjà remarqué leur manège.
Elle n’avait plus qu’à tenter le coup, en espérant que Matt savait ce qu’il faisait. Elle ne doutait pas qu’il cherche à la sauver. Ce qui l’inquiétait, c’était qu’il n’accorde pas le même prix à sa propre vie.
Elle ne voulait pas qu’il meure. Ce serait trop injuste. Elle venait de le retrouver, après toutes ces années. Ce n’était pas pour le perdre.
Mais elle n’allait pas pouvoir tergiverser cent sept ans. Il fallait qu’elle se décide. Matt était en sursis. Ils avaient de bonnes raisons de penser que l’endroit où les conduisait Walt serait sa dernière demeure.
Elena s’aperçut que Walt n’arrêtait pas de la regarder. Penché en avant, il la dévorait des yeux, sans plus chercher à cacher le désir qu’elle lui inspirait et son impatience grandissante de pouvoir très bientôt enfin l’assouvir.
Matt vivait sans aucun doute ses dernières minutes.
Mentalement, Elena récapitula les gestes qu’elle allait devoir accomplir : attraper la poignée, ouvrir la portière, sauter.
En priant pour que cela ne finisse pas mal.
Ce n’était pas le moment de se dégonfler, songea-t-elle. Il n’y avait plus une seconde à perdre.
Elle fit le vide dans son esprit et, tel un soldat en mission commando, exécuta à la lettre les ordres qu’elle avait reçus.
Elle attrapa la poignée.
La portière s’ouvrit d’un coup.
Elle se jeta tête la première à bas du camion, ses jambes heurtant la portière au passage.
C’est à peine si elle s’en rendit compte car sa chute ne dura qu’une fraction de seconde. Le contact avec le sol fut presque immédiat et terriblement rude. Elle mordit la poussière, roulant dans la broussaille, s’écorchant contre les arbustes auxquels elle essayait vainement de s’accrocher.
Elle finit par perdre de la vitesse et par atterrir sur le dos. En toussant et en se frottant les yeux, elle se releva tant bien que mal. Elle avait mal partout mais c’était pour l’instant le cadet de ses soucis.
Son premier réflexe fut de chercher le camion des yeux.
Il continuait de bringuebaler, la portière côté conducteur toujours ouverte, mais il ralentissait peu à peu. Elena était trop loin pour voir ce qu’il se passait à l’intérieur.
Elle s’apprêtait à courir dans sa direction pour aller prêter main-forte à Matt lorsque, soudain, un coup de feu retentit.
Non !
Mon Dieu, faites qu’il ne lui soit rien arrivé, songea la jeune femme, tétanisée, en proie à une panique sans nom. Elle imaginait Matt grièvement blessé, perdant son sang, mort.
Elle sentit ses jambes se dérober sous elle et sa vision se brouiller. Elle n’y voyait plus rien mais, cette fois, ce n’était pas à cause de la poussière mais à cause de l’angoisse qui la tenaillait, qui lui broyait le cœur et l’empêchait de respirer.
Cette sensation de mourir, elle l’avait déjà ressentie une fois.
Lorsque Matt était parti.
Il fallait qu’elle se reprenne, qu’elle aille voir ce qu’il se passait là-bas. Mais son corps refusait obstinément d’obéir aux ordres que lui transmettait son cerveau. Elle était comme paralysée à l’idée qu’il soit arrivé quelque chose à Matt. Elle savait qu’elle ne supporterait pas de le perdre pour toujours, et sans même avoir pu lui dire adieu, que cette épreuve serait au-dessus de ses forces, qu’elle n’y survivrait pas.
Le camion roulait toujours mais de plus en plus lentement, offrant un spectacle un peu surréaliste dans ce paysage nocturne.
Soudain, comme s’il avait heurté un mur invisible, il s’arrêta tout net.
Elena retint son souffle, les yeux rivés sur le véhicule. Si Walt en descendait, elle aurait intérêt à prendre ses jambes à son cou.
— Elena !
Elle reconnut sa voix tout de suite.
Matt ! C’était Matt.
Dieu merci, il était sain et sauf !
S’élançant vers le camion, elle courut aussi vite que ses jambes le lui permettaient, trébuchant et manquant plusieurs fois de tomber.
Elle s’approcha de la portière ouverte et vit Matt de dos, les poignets toujours attachés.
La scène était tellement incroyable que la mâchoire lui en tomba.
Par-dessus l’épaule de Matt, qui était assis à la place du conducteur mais dos à la portière, elle vit Walt, avachi sur son siège, le menton sur la poitrine, apparemment K.-O.
— Comment as-tu…
Matt se tourna vers la jeune femme.
— Fais le tour et prends-lui la clé des menottes ; je commence à avoir des fourmis dans les mains, et il faut attacher ce salopard avant qu’il ne se réveille.
Elena ne se le fit pas dire deux fois. Elle passa vite de l’autre côté, ouvrit la portière avec précaution parce que Walt avait le bras appuyé dessus, se pencha à l’intérieur, et détacha de la ceinture du shérif une petite clé et une autre paire de menottes, qu’elle s’empressa de lui passer aux poignets — bien serrées, comme il les aimait.
Puis, sans même prendre la peine de refermer la portière, elle fonça du côté conducteur.
Matt se retourna de nouveau pour lui faciliter la tâche. En moins de dix secondes, elle le débarrassa de ses entraves.
Libre de ses mouvements, il sauta à bas du camion et prit Elena dans ses bras.
L’enlaçant à son tour, elle posa sa tête contre sa poitrine.
— Mais comment as-tu fait ? demanda-t-elle, incrédule.
— Je me suis servi de mes pieds, puisque mes mains étaient attachées, expliqua-t-il comme si c’était une évidence. Quand tu as ouvert la portière et qu’il a tourné la tête pour voir ce qu’il se passait, je me suis glissé à ta place et j’ai commencé à le bourrer de coups de pied. J’ai d’abord visé son revolver puis sa tête.
— Mais c’est de la folie ! s’exclama Elena, horrifiée. Tu te rends compte qu’il aurait pu te tuer ?
— Oui, mais il n’a pas tiré, répliqua Matt avec un petit air bravache.
— Tu as eu de la chance. Une chance incroyable !
— Je savais que, un jour ou l’autre, elle allait enfin nous sourire. Pas toi ?
En voyant son regard pétillant, elle ne put s’empêcher de rire.
— Si. Il ne faut jamais désespérer. La preuve.
Ils en avaient vu de toutes les couleurs, ces derniers jours, et miraculeusement, ils avaient échappé à tous les dangers.
Ils étaient toujours là.
Ensemble. Et plus amoureux que jamais.
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