Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)

Chapitre 5

5

 

 

Ses mains tremblaient.

Elena les observait, crispées sur le volant, avec un certain détachement. Comme si elles ne faisaient pas partie d’elle-même. Le tremblement se propageant au volant, elle fut cependant bien obligée de le prendre en compte.

Elle tremblait de tous ses membres. Et de manière totalement incontrôlable.

Se concentrant de nouveau sur la route, elle s’aperçut que la ville était déjà loin derrière elle. Elle n’avait donc plus rien à craindre et devait se ressaisir. Respirer à fond. Calmement.

Mais elle se sentait tellement oppressée qu’elle en était incapable. Alors elle s’arrêta sur le bas-côté, anéantie. Grâce à Dieu, il n’y avait aucune autre voiture en vue, ni dans un sens, ni dans l’autre. Personne ne la verrait dans cet état. Elle était seule, et pouvait enfin réagir librement au choc qu’avait provoqué en elle le retour inopiné de Matt Alvarez dans sa vie.

Pas étonnant qu’elle ait roulé tous ces kilomètres sans s’en rendre compte ! A la seconde où elle l’avait quitté, elle n’avait plus eu en tête qu’une seule pensée.

Matt.

Matt était de retour.

Elle le revit, planté au milieu de la rue, tourné vers elle.

Incapable de se résoudre à lui dire au revoir, si vite, alors qu’il venait à peine d’arriver, elle était partie sans un mot.

Soudain, le flot de souvenirs qu’elle avait réussi, en sa présence, à canaliser tant bien que mal, la submergea, remplissant sa tête d’images, d’impressions et de pensées qu’elle avait soigneusement jusque-là bannies de son esprit.

Huit ans. Cela faisait longtemps qu’il était parti, et depuis son départ, de l’eau avait coulé sous les ponts. Mais elle s’en souvenait comme si c’était hier.

Elle travaillait comme serveuse au restaurant du bourg pendant les deux mois d’été. Ce n’était pas de gaieté de cœur qu’elle était revenue à Western Bluff, mais rentrer chez elle pendant les vacances lui permettait d’économiser le prix du loyer de sa chambre d’étudiante. Elle avait du mal à joindre les deux bouts, même avec sa bourse. Alors pour payer ses études, elle rentrait et travaillait au restaurant chaque fois qu’elle en avait l’occasion. Elle n’avait pas le choix, mais pour quitter ce trou, elle était prête à tout. Il ne fallait pas compter sur son père ; elle le savait. Trop souvent elle avait tremblé, plus jeune, à l’idée qu’il ne puisse plus régler les factures et subvenir à leurs besoins. Très tôt, elle avait appris à faire face, et compris que son salut passait par la poursuite de ses études.

Laurence la prenait au restaurant chaque été. Elena l’aimait beaucoup et lui était très reconnaissante de sa bienveillance. La patronne du restaurant était une vraie mère pour elle. La seule personne qui aurait pu envoyer à Matt l’article de journal, c’était Laurence. Sauf qu’elle était morte depuis cinq ans, peu de temps après Ed.

Huit ans plus tôt, donc, Elena s’efforçait de tromper l’ennui et de surmonter le dépit d’avoir eu à revenir dans cette ville qu’elle détestait. Elle attendait avec impatience la fin de son service. Et de l’été. Car elle avait hâte de retourner à l’université.

Il était entré avec quelques autres ouvriers agricoles employés comme lui au ranch des Nolan. Quand ils étaient de repos, les saisonniers des ranchs alentour venaient souvent manger un morceau. En général, ils commençaient par aller au bar, en périphérie de la ville. Au retour, ils s’arrêtaient au restaurant pour s’offrir un dessert et cuver un peu avant de rentrer. Les plus éméchés s’amusaient à draguer Elena. Elle ne les rembarrait pas à cause du pourboire qu’ils lui laissaient en partant. Mais elle ne les encourageait pas non plus. Les cow-boys, les gars du coin, très peu pour elle ! Elle qui n’aspirait qu’à partir le plus loin possible de ce bled qu’elle exécrait préférait se passer de petit ami plutôt que d’en trouver un sur place.

Quand Matt était entré, accompagné de ses copains, elle n’avait pas fait attention à lui. Elle était occupée à une table. Quelques instants plus tard, elle avait attrapé des menus sur le comptoir et s’était dirigée vers les nouveaux venus.

C’est alors qu’elle l’avait vu.

Il était assis dans un box d’angle avec trois autres cow-boys, mais elle n’avait vu que lui. Sa beauté l’avait subjuguée. Une beauté qui devait moins à ses traits, qui étaient loin d’être parfaits, qu’à la virilité et à l’énergie qui émanaient de toute sa personne. Sans doute était-il à peine plus vieux qu’elle, mais sa mâchoire volontaire, les méplats accusés de son visage tanné, ses épaules carrées le faisaient paraître plus âgé. A vingt ans, il avait déjà tout d’un homme. D’un homme très, très séduisant.

Parce qu’il avait senti les yeux d’Elena rivés sur lui, ou simplement parce qu’il avait levé la tête à ce moment-là, leurs regards s’étaient croisés et étaient restés rivés l’un à l’autre.

En un instant, ils s’étaient retrouvés seuls au monde, totalement absorbés par cette fascination réciproque à laquelle rien n’aurait pu les arracher. Dans ses yeux noirs, Elena avait d’abord lu de la surprise, mais elle avait deviné que, tout au fond de lui, quelque chose d’inhabituel venait de se produire, quelque chose qu’elle-même avait ressenti. Un lien invisible s’était noué entre eux. Un lien indestructible.

Dès qu’elle l’avait vu, Elena s’était sentie irrésistiblement attirée par cet homme.

C’était lui.

Elle en avait immédiatement eu l’intime conviction.

Elle savait pourtant qu’il ne correspondait pas du tout au type d’homme qu’elle espérait rencontrer. Elle ne voulait pas d’un cow-boy. Elle ne voulait surtout pas d’un gars du coin, ni même non plus d’un saisonnier de passage à Western Bluff.

Mais à la seconde où leurs regards s’étaient croisés, elle avait compris que ses desiderata n’avaient plus aucune importance. Et qu’elle était prête à le prendre tel qu’il était.

C’était lui.

Ce soir-là, elle avait fait de son mieux pour vaquer à ses occupations en faisant semblant de rien. Il ne fallait pas que les trois autres ouvriers s’aperçoivent de son trouble. Mais, dès qu’elle en avait eu l’occasion, elle avait jeté un coup d’œil dans sa direction. Et chaque fois, elle avait constaté qu’il avait les yeux rivés sur elle.

Au moment de partir, il avait laissé ses copains sortir puis s’était approché du comptoir pour lui parler en privé.

Elena se doutait de ce qu’il allait lui proposer. Son cœur battait à se rompre lorsqu’elle s’était penchée vers lui.

— J’aimerais beaucoup vous revoir, avait-il murmuré dans le creux de son oreille. Et si je vous ramenais chez vous, tout à l’heure ?

— Oui, pourquoi pas ?

Elle habitait à deux pas, mais elle s’était bien gardée de le lui dire.

— A quelle heure finissez-vous ?

— A minuit.

Elle lui avait donné rendez-vous au bout de la rue, plutôt que juste devant le restaurant, car elle ne voulait pas que son père apprenne qu’un cow-boy était venu l’attendre après son travail et qu’elle était montée dans sa voiture.

— D’accord. J’y serai, avait-il promis.

Elle aurait dû appréhender l’heure du rendez-vous. Ce type, elle ne le connaissait ni d’Eve ni d’Adam et, avec les hommes, il fallait s’attendre à tout. Mais jamais elle n’avait été aussi pressée de finir son service, et pas une seconde elle n’avait eu peur.

En fait, ce qu’elle avait craint, c’était qu’il ne vienne pas. Qu’il change d’avis. Elle était sortie à minuit pile et s’était dirigée vers le bout de la rue en s’efforçant de ne pas courir. Elle ne voulait pas avoir l’air d’une fille facile.

Il l’attendait au coin d’une maison. Quand il l’avait vue, il avait surgi dans la lumière du réverbère et l’avait accueillie avec un grand sourire.

Elle en avait eu le souffle coupé. Mais lorsqu’elle était arrivée à sa hauteur, elle souriait aussi.

— Je suis content que vous soyez venue, avait-il dit de sa belle voix grave, terriblement sexy.

— Moi aussi.

Sa camionnette était garée juste à côté. Elle avait cru qu’il allait lui proposer d’aller faire un tour, ou lui demander comment s’était passée la fin de son service au restaurant.

Mais au lieu de cela, profitant de la pénombre, il l’avait embrassée.

Elle ne s’y attendait pas. Il l’avait prise de court. Mais dès qu’elle avait senti ses lèvres sur les siennes, elle avait été conquise.

Il l’avait embrassée sans hâte, très tendrement, langoureusement. Jamais personne ne l’avait embrassée comme cela avant. Avec lui, elle avait eu l’impression de découvrir ce qu’était un baiser. Un vrai baiser.

La passion les avait embrasés tout l’été. Ils avaient été obligés de se cacher. Elena ne voulait surtout pas que son père découvre le pot aux roses. Elle savait qu’il désapprouverait leur relation car il était extrêmement possessif. Pas seulement parce qu’elle était sa fille unique. Après que la mère d’Elena fut partie sans laisser d’adresse, son père s’était mis à veiller jalousement sur elle. Il avait peur de la perdre et considérait comme une menace tout individu qui s’approchait d’elle d’un peu trop près. Son ivrognerie le rendait encore plus méfiant. C’était miraculeux qu’il l’ait laissée partir pour ses études, mais cela ne s’était pas fait sans mal et s’il avait consenti, c’était parce qu’il avait compris qu’elle partirait quoi qu’il en pense, et qu’il avait intérêt à lui donner sa bénédiction s’il voulait avoir de ses nouvelles. Il s’était cependant senti trahi.

Matt et elle s’étaient donc fréquentés en secret, se retrouvant chaque fois que leurs emplois du temps le leur permettaient. Pas assez souvent à leur goût. Lorsqu’elle travaillait au restaurant, Matt venait l’attendre au coin de la rue. Au début, il se contentait de la ramener chez elle. Puis, comme ni Matt ni elle n’étaient pressés de se quitter, ils s’étaient mis à traîner dehors, au lieu de rentrer directement. Le père d’Elena ne s’était aperçu de rien. La plupart du temps, il n’était pas à la maison quand elle rentrait. Une nuit, dans un champ, Matt et elle avaient fait l’amour sous le ciel étoilé.

Elena avait attendu d’être étudiante pour commencer à s’intéresser aux garçons. Avant, elle n’avait pas vraiment eu le temps, surtout avec son père sur le dos. Les deux ou trois petits copains qu’elle avait eus à la fac ne l’avaient pas beaucoup marquée, cependant. Avec Matt, cela avait été tout autre chose. Ils n’avaient pas de secret l’un pour l’autre ; ils se disaient tout. Elena s’était confiée la première. Elle lui avait parlé de son quotidien au côté de son père alcoolique, de l’abandon de sa mère, et de tous ces petits riens qui constituaient son existence. Il l’avait écoutée religieusement.

— J’adore le son de ta voix, lui avait-il avoué un jour.

Matt n’avait jamais été très proche de ses parents et il ne les voyait plus, mais il n’en avait pas dit plus. C’était une histoire compliquée sur laquelle il n’avait visiblement pas envie de s’attarder. Mais au bout de quelques semaines, un soir très tard, en veine de confidences, il avait fini par tout expliquer à Elena. Il lui avait raconté qu’il avait été élevé par une mère incapable de se fixer quelque part, qui l’avait traîné de ville en ville pendant toute son enfance. Son père, un cow-boy de rodéo dont elle était tombée follement amoureuse, l’avait lâchement abandonnée lorsqu’il avait appris qu’elle était enceinte. Elle avait toujours considéré Matt comme un fardeau. Et comme par malchance, il ressemblait à son père, elle le supportait encore plus difficilement. Il avait été son souffre-douleur. Près de chez eux, dans une des villes où ils avaient habité, il y avait un ranch. Matt passait des heures accoudé à la clôture à regarder les chevaux. A douze ans, il avait été embauché pour nettoyer les écuries. Peu à peu, il avait appris à s’occuper des chevaux et du bétail et il avait commencé à se prendre en charge. Jusqu’au jour où sa mère avait de nouveau fait ses valises.

Matt avait quinze ans lorsque sa mère lui avait annoncé qu’elle partait avec son amant du moment et qu’il était hors de question qu’ils l’emmènent. Comme cela faisait déjà quelque temps qu’il était plus ou moins livré à lui-même, Matt n’avait pas bronché. Sa mère partie, il s’était débrouillé pour se faire embaucher à droite et à gauche en mentant sur son âge.

Une fois, il était allé voir son père. Le retrouver n’avait été trop difficile. Sa mère n’avait pas menti : Matt lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Avec une telle ressemblance, son père ne pouvait pas le renier. C’était pourtant ce qu’il avait fait. Il avait envoyé Matt promener, lui disant qu’il n’avait qu’à se trouver du boulot et le menaçant de lui botter les fesses s’il ne fichait pas le camp tout de suite. Estimant que le bonhomme ne valait pas la peine qu’il s’accroche, Matt était parti sans demander son reste.

Il lui avait raconté tout ça d’un ton détaché, mais Elena avait perçu la fêlure dans sa voix et compris que, en réalité, Matt était bien plus affecté qu’il ne voulait le montrer. Comme elle l’avait deviné, c’était la première fois qu’il parlait de tout cela à quelqu’un. Elle seule savait. Il lui faisait confiance. Il l’aimait.

Il avait mis au moins deux mois à se déclarer. Elle savait ce qu’il lui en avait coûté de se décider. C’était pour lui un aveu de faiblesse et une prise de risque énorme, compte tenu du vide affectif dans lequel il avait vécu jusque-là. Quand elle lui avait dit qu’elle l’aimait aussi, Matt avait été transporté de joie, et soulagé, aussi. Elena avait eu beaucoup de peine pour lui car, manifestement, personne avant elle ne le lui avait jamais dit.

Avant de se rencontrer, tous deux avaient vécu très seuls et relativement démunis, mais c’était fini puisqu’ils pouvaient désormais compter l’un sur l’autre.

Ils évitaient cependant de parler de l’avenir, de ce qu’il se passerait à la fin de l’été, quand Elena retournerait à l’université. Cela ne l’inquiétait pas vraiment. Elle savait que, d’une façon ou d’une autre, ils trouveraient une solution. Confiante en la bonne étoile qui les avait fait se rencontrer, elle était convaincue que plus rien ne pourrait les séparer.

En se remémorant tout ça, Elena secoua la tête. Dieu qu’elle était naïve, à l’époque !

Puis son père avait eu vent de sa relation avec Matt. Elle n’avait jamais su comment, mais plusieurs personnes devaient être au courant parce qu’il leur arrivait de plus en plus souvent de s’afficher ensemble, faisant fi de toute prudence. Elena voulait être avec Matt tout le temps. Chaque minute qu’elle passait loin de lui la rendait malade.

Son père s’était donc interposé. Il était carrément allé se plaindre à la police qu’un homme rôdait autour de sa fille. Elena étant majeure, aucune charge n’avait pu être retenue contre Matt. Et la plainte avait été classée sans suite.

Mais Ed n’en était pas resté là. Il s’était rendu au ranch des Nolan où Matt travaillait comme saisonnier. Et il avait fait un esclandre, d’après ce qu’avait entendu dire Elena — les gens qui cancanaient dans son dos n’étant pas toujours d’une très grande discrétion. Son père avait crié et gesticulé, exigeant le renvoi immédiat de Matt, et menaçant de revenir à la charge tous les jours s’il le fallait. Cela n’avait pas été nécessaire. Tom Nolan avait autre chose à faire qu’à écouter les vociférations d’Ed Reyes. Il aurait pu appeler la police, mais il savait que dès qu’il aurait eu un verre dans le nez, Ed serait revenu le harceler. Alors pour avoir la paix, et se débarrasser d’Ed, il avait congédié Matt. L’été touchait à sa fin, il y avait moins de travail au ranch et d’autres saisonniers pour s’en charger.

Matt avait donc dû partir. Et comme il n’avait plus rien à faire à Western Bluff, il avait décidé de quitter la ville.

Il avait demandé à Elena de partir avec lui.

Elle avait refusé.

La raison l’avait emporté sur la passion. A l’époque, ce refus lui avait paru être la seule réponse possible.

Mais elle n’avait cessé ensuite de le regretter.

Le soleil couchant la fit soudain cligner des yeux. Une main en visière sur le front, elle regarda autour d’elle et s’aperçut qu’elle était toujours dans son pick-up, garé sur le bas-côté de la route. Combien de temps était-elle restée à rêvasser ? Au moins une demi-heure. Le soleil était déjà bien bas sur l’horizon.

Avec un soupir, elle essaya de fermer la porte aux souvenirs. Il fallait qu’elle se secoue. Elle n’allait pas passer la soirée ici. Encore une chance que personne ne soit venu cogner à sa vitre ! Il ne manquerait plus que tout le monde sache qu’elle s’était arrêtée sur l’autoroute et effondrée sur son volant, à bout de nerfs. Sans compter qu’elle avait du travail qui l’attendait au ranch. Elle arrivait déjà tout juste à s’en sortir, alors ce n’était vraiment pas le moment de flancher.

Après avoir mis le contact, elle embraya et reprit la route, bien décidée à se ressaisir. Elle allait commencer par apprendre à tirer un trait sur le passé et à contrôler ses émotions. Tant que Matt serait dans les parages, elle devrait laisser de côté ses souvenirs. Avec tout ce qu’elle avait à faire, elle ne pouvait se permettre de perdre son temps et de gaspiller son énergie à ressasser le passé.

* * *

Western Bluff ne comptait qu’un seul bar. Matt n’eut aucun mal à le retrouver, tout au bout de la grand-rue. Le parking était désert lorsqu’il s’y arrêta. Mais il n’était même pas 17 heures. Sans doute était-ce trop tôt pour qu’il y ait du monde.

Il n’y avait en effet que deux personnes : un client assis, ou plutôt avachi, au bar, et le serveur debout derrière le comptoir. Lorsque Matt entra, ce dernier leva la tête. Il avait une quarantaine d’années. Son visage ne disait rien à Matt, ce qui n’était pas très étonnant. En huit ans, il avait eu le temps de changer. Mais Matt était à peu près sûr de ne l’avoir jamais vu.

Le saluant d’un bref signe de tête, Matt s’approcha du bar et prit place sur un tabouret.

— Que voulez-vous boire ? demanda le serveur.

— Une bière. A la pression, s’il vous plaît.

Le barman se borna à hocher la tête. Il n’avait pas l’air très causant, ce qui n’allait pas lui faciliter la tâche, songea Matt. Mais avec un bon pourboire, peut-être la langue de l’homme se délierait-elle…

Matt sortit de son portefeuille un billet de vingt dollars.

— Vous êtes nouveau dans le coin ? demanda soudain le client assis sur le tabouret un peu plus loin.

Matt se tourna vers lui. Il devina, à la manière dont il était affalé sur le comptoir et à son regard vitreux, que le type n’en était pas à son premier verre, bien que la soirée n’ait pas encore commencé. Il était clair aussi que, contrairement au serveur, ce type avait envie de causer.

— Oui, répondit Matt. Je suis arrivé aujourd’hui.

— Et c’est aussi aujourd’hui que vous repartez, je parie ! s’esclaffa l’homme, visiblement content de sa plaisanterie. Il n’y a rien à faire, ici. Les gens ne s’attardent pas.

— En fait, je crois que je vais rester quelque temps. Je viens de décrocher un emploi. Au ranch Weston.

Du coin de l’œil, Matt vit le serveur, qui revenait avec sa bière, se figer brusquement. Le poivrot haussa les sourcils. Il fixa Matt un bon bout de temps puis attrapa son verre.

— Vous risquez de partir plus tôt que prévu, dit-il avant de boire un coup.

— Ah bon ? Et pourquoi donc ?

Le barman posa son verre devant lui si brutalement qu’un peu de bière se répandit sur le comptoir, qu’il ne s’empressa pas d’essuyer.

— Votre patronne va sûrement aller en taule, commenta-t-il tout de go.

Matt le regarda droit dans les yeux. Si ce serveur croyait l’intimider, il se trompait. Pas plus que le shérif adjoint il n’arriverait à le dissuader de rester. Plus vite on saurait que rien ni personne n’allait le faire changer d’avis, et mieux cela vaudrait.

Mais en fixant le barman, Matt s’aperçut qu’il n’y avait dans son regard ni colère ni hostilité. Il avait juste dit cela comme ça. Un simple constat. Ce qui était encore plus troublant, finalement.

Si le sort d’Elena ne l’émouvait pas plus que cela, il se passerait de pourboire, décida Matt, qui sentait que de toute façon il ne tirerait pas grand-chose du bonhomme. Son nouvel ami, trois tabourets plus loin, semblait lui tout disposé à faire un brin de causette.

Posant son billet sur le comptoir, Matt ordonna :

— Resservez donc mon copain, là-bas. Son verre est presque vide.

Le serveur ramassa le billet, l’air pincé.

— C’est sympa, merci, dit le poivrot en levant son verre en direction de Matt. Je m’appelle Roy Fuller.

— Matt Alvarez.

— Tu vois, Ben, dit Fuller au barman. Ce n’est pas un mauvais bougre. D’ailleurs, il est nouveau. Si ça se trouve, il n’est même pas au courant, pour Bobby.

— Si vous parlez du meurtre, je sais, déclara Matt. J’ai croisé un shérif adjoint. Il a essayé de me dissuader de rester.

Le poivrot secoua la tête si vigoureusement que Matt crut qu’elle allait finir par se décrocher.

— Je parie que c’était Travis. Bobby et lui étaient inséparables. Ils se connaissaient depuis qu’ils étaient gamins. Il doit en avoir vraiment gros sur la patate.

C’était le moins qu’on puisse dire.

— Oui, sûrement. Sinon, il ne réagirait pas comme ça, fit remarquer Matt.

— Travis a toujours eu un sale caractère, cela dit. Mais il considérait Bobby comme son frère. Et il n’a jamais pu sentir Elena. Il doit lui en vouloir à mort. Comme la plupart des gens, d’ailleurs. Il ne faut pas oublier que Bobby était le dernier des Weston. C’était quelqu’un de très estimé, dans la région.

Le barman posa une nouvelle bière devant Fuller, qui se jeta quasiment dessus.

— Une famille aussi honorable doit bien avoir quelques ennemis, lança Matt.

— Détrompez-vous. Bobby était la crème des hommes. Il n’avait que des amis.

— Allons, tout le monde a des ennemis, insista Matt. Il doit bien y avoir quelqu’un qui lui en voulait.

— Oui, sa garce de femme ! ricana Fuller. Pourquoi croyez-vous qu’elle l’ait tué ?

Le voyant lancé, Matt enchaîna :

— Vous pensez que c’est elle qui a fait le coup ?

— Et comment ! Tout le monde aimait Bobby. A part elle, je ne vois pas qui aurait pu lui vouloir du mal.

Matt sentit son cœur se serrer. Fuller avait l’air sincère. Il ne jouait pas la comédie. Pour lui, la culpabilité d’Elena ne faisait aucun doute.

Le barman, qui les observait en silence, hocha la tête en direction de Matt. « Je vous l’avais bien dit », semblait-il penser.

— Il paraît qu’il avait des problèmes d’argent, dit Matt.

— Les temps sont durs pour tout le monde. Ses problèmes d’argent ne dérangeaient que sa femme. Elle le freinait dans tous ses projets. Bobby cherchait toujours à innover et à moderniser son ranch, et elle, elle passait son temps à l’en empêcher. Mais ce n’était peut-être pas entièrement sa faute. Elena a longtemps été dans le besoin, alors pour elle, l’argent, c’est sacré. Il ne faut pas le gaspiller. A propos, j’espère qu’elle vous paie bien, ajouta Fuller en lui lançant un regard en coin. Parce que vous risquez de vous attirer des ennuis en travaillant pour elle.

— Vous êtes sûr qu’il ne devait de l’argent à personne ?

— A ma connaissance, Bobby n’avait pas de dettes.

Cela ne prouvait rien. Les gens gardaient souvent pour eux leurs problèmes d’argent. Si Bobby Weston avait été obligé d’emprunter, il ne s’en était sûrement pas vanté. Seule la personne qui l’avait dépanné était au courant.

Matt espérait qu’il n’était pas en train de se leurrer.

Il chercha quelque chose à dire mais, hélas, aucune autre question ne lui vint à l’esprit. Quoi qu’en disent Elena et Fuller, il était persuadé que Bobby n’avait pas que des amis. C’était impossible. Tout le monde avait des ennemis. Elena n’avait même que ça !

Elena…

Il fronça les sourcils, soudain préoccupé. Et s’il faisait fausse route ? Celui à qui on en voulait, ce n’était peut-être pas Bobby. La brebis galeuse de la ville, c’était Elena.

Bobby Weston était mort, certes, mais c’était Elena qui était dans le pétrin. Et si, à travers lui, c’était à elle qu’on avait cherché à nuire ?

— Parlez-moi un peu de ma patronne, demanda-t-il à Fuller. Pourquoi la traitez-vous de garce ?

Fuller éclata de rire.

— Parce qu’elle a tué son mari, pardi !

— Elle n’a pas encore été formellement inculpée, fit remarquer Matt. Elle n’a même pas été arrêtée. Faute de preuves, j’imagine. Toute la ville semble pourtant convaincue de sa culpabilité.

En disant ces mots, il lança un regard entendu au serveur, qui se contenta de le fixer, l’air toujours aussi imperturbable.

— Et comment se fait-il que l’adjoint la déteste autant ? demanda-t-il. Pour que tout le monde lui tourne le dos, cette femme doit être une vraie harpie.

Fuller balaya l’air d’un revers de main.

— Personnellement, elle ne m’a jamais rien fait, assura-t-il. Sa mère l’a abandonnée toute petite, et son père était un minable, mais c’était une brave gosse. Un peu solitaire et réservée. On devinait qu’elle n’avait qu’une envie : se tirer d’ici le plus vite possible.

— Pourquoi les gens la détestent-ils, alors ?

— A mon avis, ça a commencé quand elle a épousé Weston. Les gens se sont mis à la regarder d’un sale œil. Avant, ils ne faisaient pas attention à elle. Mais en devenant madame Weston, elle s’est retrouvée d’un seul coup sur le devant de la scène. Elle est devenue quelqu’un, et c’est ça que les gens n’ont pas supporté. Elle n’était pas à sa place. On en revient toujours à l’argent. Tout le monde savait que c’était pour ça qu’elle avait épousé Bobby. Elle n’avait pas un sou et était affligée d’un père alcoolique, et du jour au lendemain, la voilà mariée au plus beau parti de la ville. Alors, forcément, les gens se sont mis à jaser. Surtout quand ils se sont aperçus que Bobby et elle n’étaient pas heureux. Tout le monde plaignait Bobby. C’était à cause d’elle qu’il avait raté sa vie. Quand on l’a retrouvé mort, on a pensé qu’elle l’avait tué. Elle l’avait épousé pour son argent, et tué pour la même raison.

Matt réfléchit à tout ce que venait de lui dire Fuller. C’était assez logique — pas qu’elle ait tué Weston, mais qu’elle l’ait épousé pour son argent, et que toute la ville lui en ait voulu. Il savait mieux que personne qu’Elena rêvait à l’époque d’une vie confortable, à l’abri du besoin. Elle avait choisi un homme capable de la lui donner, l’épousant non pas exactement pour son argent mais pour ce que l’argent pouvait lui apporter. Pourquoi sinon se serait-elle mariée aussi vite, alors qu’elle ne connaissait Weston que depuis trois mois ? Elle avait fréquenté Matt pendant autant de temps, mais elle n’avait pas voulu de lui. Son refus avait été catégorique.

A moins qu’elle n’ait été follement amoureuse de Weston, qu’elle ne l’ait aimé bien plus qu’elle ne l’avait aimé lui, et que lui-même ne l’avait aimée…

Entre les deux, il ne savait pas ce qui lui déplaisait le plus.

Il était fou de moi, et… j’étais folle de lui, avait-elle dit en parlant de son mari.

Cette pensée lui fit mal. Cela n’avait aucun sens de souffrir encore après toutes ces années, songea Matt, agacé. Il était guéri depuis longtemps. Sa liaison avec Elena était de l’histoire ancienne. Il n’y avait vraiment pas de quoi se rendre malade parce qu’elle ne l’avait pas aimé autant qu’il l’aurait voulu, et que lui pensait l’avoir aimée.

Mais il avait beau essayer de se raisonner, rien n’y faisait : la douleur qui lui vrillait le cœur persistait, lancinante et inexpliquée.

— Allons, ne faites pas cette tête-là, dit Fuller qui ne devait pas comprendre. Il ne faut pas que ça vous empêche de travailler pour elle. La plupart des gens se fichent pas mal de ce genre de choses. Un travail, ça ne se refuse pas. Surtout par les temps qui courent. Contrairement à Ben — il leva son verre en direction du barman —, je vous donne raison d’avoir accepté cet emploi. Mais si vous voulez un conseil, restez sur vos gardes. Et faites-vous payer d’avance, cela vaudrait mieux, croyez-moi. Avant que votre patronne ne soit jetée en prison. Ce qui ne saurait tarder.

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