Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)

Chapitre 14

14

 

Matt ouvrit les yeux et constata qu’il faisait nuit noire. Il s’aperçut ensuite, lorsqu’il eut recouvré ses esprits, que le plafond au-dessus de sa tête n’était pas le même que d’habitude. Et le lit non plus.

Mais il n’eut pas besoin de se retourner vers sa compagne pour savoir où il était. Il le savait. Il sentait la présence d’Elena à côté de lui, il reconnaissait la fragrance délicate de ce parfum suave qui n’appartenait qu’à elle. Et cette présence le remplissait d’aise.

Il était avec Elena, à sa place, là où il avait toujours rêvé d’être.

Un sourire de contentement lui vint aux lèvres tandis qu’il songeait à la chance qu’il avait. Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas été aussi heureux… Il ne l’avait plus été après qu’Elena et lui avaient rompu. Et même avant, il n’était pas sûr d’avoir jamais connu un tel bonheur. Il adorait respirer l’odeur de sa peau, percevoir le battement sourd de son cœur quand elle était blottie contre lui, comme maintenant, et écouter le bruit régulier de sa respiration.

Il se demandait comment il avait pu se passer de tout cela, vivre sans elle pendant aussi longtemps. Ce qui était sûr, c’est qu’il ne pourrait plus. Mais si Dieu le voulait, cela n’arriverait plus.

Matt n’aurait pas demandé mieux que de rester au lit, à somnoler auprès d’Elena endormie. Mais les événements récents l’empêchaient de se détendre et de profiter pleinement de ce répit.

Rouvrant les yeux, il songea qu’il devait être autour de minuit. Peut-être même un peu plus. Et que c’était l’heure à laquelle leur rôdeur était le plus susceptible de leur rendre visite.

A cette pensée, il sentit la colère l’envahir.

Ce salaud, il allait le coincer avant qu’il ne sévisse de nouveau ! Cette fois, il ne le laisserait pas s’échapper.

Il fallait qu’il descende et vérifie que tout était normal dans la maison. Il devait tout d’abord s’assurer que portes et fenêtres étaient bien fermées. Car l’intrus était capable d’entrer. Il n’avait peur de rien, apparemment. Matt savait que, tant qu’il ne serait pas allé jeter un coup d’œil, il ne serait pas tranquille et ne pourrait en aucun cas espérer se rendormir.

Quittant le lit à regret, il s’habilla en vitesse. Pour enfiler ses bottes, il s’assit sur le bord du lit et, ce faisant, il ne put s’empêcher de contempler Elena, couchée en chien de fusil, le visage tourné vers lui. Attendri, il faillit se glisser de nouveau entre les draps, tout contre elle.

Si tout allait bien, il serait de retour dans moins de cinq minutes, songea-t-il pour se donner du courage. Ils auraient ensuite toute la nuit devant eux.

Ragaillardi par cette tendre perspective, il prit son revolver sur la table de nuit et décida de le garder à la main, pour le cas où. Puis il jeta un dernier regard à Elena et descendit.

Il n’y avait pas un bruit dans la maison. Veillant à ne pas faire craquer le plancher sous ses pas, Matt tendait l’oreille, à l’affût. Mais il ne remarqua rien d’anormal en descendant l’escalier.

Rassuré, il se dirigea vers la porte d’entrée et vérifia que le verrou était bien tiré, puis il gagna la fenêtre et, par acquit de conscience, jeta un rapide coup d’œil à l’extérieur. Dans sa précipitation, il faillit ne pas voir la silhouette au coin de la grange qui se faufilait vers la maison.

Il se figea. L’intrus était tout de noir vêtu et portait une cagoule. Impossible de voir son visage.

Mais, qui qu’il soit, Matt était bien décidé à l’intercepter. Cette fois, il ne le laisserait pas filer.

Plutôt que d’attendre de voir quel mauvais coup il leur préparait, Matt préféra agir tout de suite.

Comment allait-il s’y prendre ?

S’il sortait par la porte de la cuisine et faisait le tour par-derrière, il pourrait lui tomber dessus par surprise.

Mais il n’y avait pas une minute à perdre.

Son plan d’action arrêté, il se dirigea sans bruit vers la porte de derrière, qu’il entrouvrit tout doucement. Puis il se glissa à l’extérieur et fonça.

Il lui fallut moins de trente secondes pour faire le tour de la maison. Arrivé au coin, il marqua une pause et risqua un coup d’œil.

L’intrus n’était plus qu’à quelques pas de la maison. Il avait les yeux baissés et tenait quelque chose dans sa main droite. Une bouteille de verre. Dans l’autre main, il avait un briquet, qu’il semblait avoir du mal à allumer. Lorsque la flamme apparut enfin, il l’approcha de l’espèce de chiffon qui sortait du goulot de la bouteille…

Matt comprit soudain avec effroi qu’il s’agissait d’un cocktail Molotov.

Une bombe !

Une bombe que le type avait de toute évidence l’intention de lancer sur la maison.

Oh, non !

Sans réfléchir, Matt sortit de sa cachette. Tout en glissant machinalement son arme dans la ceinture de son jean, il se mit à courir comme un dératé pour empêcher l’homme de perpétrer son méfait. Occupé à essayer d’allumer son bout de chiffon, celui-ci ne le vit pas arriver. Lorsqu’il s’aperçut de sa présence et qu’il tourna la tête vers lui, Matt l’avait quasiment rejoint.

Matt n’avait pas le choix. Il se rua sur l’intrus pour le neutraliser. Le prenant à bras-le-corps, il le souleva littéralement de terre. Il entendit la bouteille se fracasser sur le sol tandis qu’une horrible odeur d’essence se répandait dans l’air.

Ils tombèrent l’un sur l’autre et commencèrent à se battre comme des chiffonniers. Teigneux, l’homme le bourrait de coups de poing et cherchait à lui enfoncer ses genoux dans les côtes. Ce salaud était sacrément costaud. Matt avait du mal à le maîtriser. Il finit par avoir le dessus, cependant, et à le clouer au sol en le chevauchant. Mais le type continuait à se débattre. Matt prit son élan et lui envoya son poing dans la figure. Sonné, il resta tranquille… une demi-minute. Au deuxième uppercut, il accusa le coup un peu plus longtemps, et Matt en profita pour dégainer son revolver et le lui coller entre les deux yeux.

— Et maintenant, on se calme ! ordonna-t-il d’un ton sans appel.

L’homme se décida enfin à rester tranquille, intimidé par le revolver dont il lorgnait le canon.

Dans son regard torve, Matt lut qu’il s’apprêtait à lui faire une entourloupe.

— J’ai le doigt sur la détente, continua Matt, triomphant. Au moindre geste, le coup risque de partir, je vous préviens !

Ils se défièrent du regard pendant plusieurs secondes. Pour rien au monde Matt n’aurait cligné des yeux le premier.

L’homme finit par déclarer forfait, mais cet aveu de faiblesse sembla décupler sa hargne. Il fusillait Matt du regard.

Matt n’était pas peu fier de l’avoir vaincu, mais il réprima un sourire de satisfaction en se souvenant de ce qu’il s’était passé la veille. Ce n’était pas le moment de jouer les fanfarons. Un revirement de situation était si vite arrivé…

— Et maintenant, voyons un peu qui se cache là-dessous, dit-il en débarrassant l’homme de sa cagoule.

Il ne fut aucunement surpris de découvrir que son agresseur n’était autre que le shérif adjoint Travis Gerard.

En voyant son air arrogant, en le sentant si déterminé à leur nuire, à Elena et à lui, Matt faillit lui envoyer de nouveau son poing dans la figure.

— J’aurais dû me douter que tout cela venait de vous, dit-il entre ses dents serrées. Espèce de fumier !

Son arme toujours pointée sur lui, il se leva lentement. Travis ne quittait pas le revolver des yeux.

Lorsqu’il fut debout, Matt recula de quelques pas et ordonna :

— Levez-vous.

Au regard qu’il lui lança, Matt crut qu’il allait refuser, juste pour le plaisir de le défier. Mais Travis finit quand même par se relever, sans se presser, en frimant un maximum. Lorsqu’il eut soigneusement épousseté ses vêtements, il se tourna vers Matt et le défia de nouveau du regard.

Matt soutint son regard sans ciller, mais il se sentait déjà beaucoup moins sûr de lui car il se doutait un peu de ce qui allait se passer. L’homme qu’il avait intercepté alors qu’il s’apprêtait à lancer une bombe sur la maison n’était pas un simple citoyen. C’était le shérif adjoint.

Travis serait couvert par sa hiérarchie et s’en sortirait blanc comme neige. C’était couru d’avance.

— Et maintenant ? Alors ? Vous faites quoi ? le nargua Travis qui avait recouvré sa superbe.

Matt était justement en train de se poser la question.

— Je réfléchis, dit-il calmement. Si j’appelle le shérif, il ne va pas me croire, évidemment. Et il va se débrouiller pour me coller ça sur le dos en m’inculpant de voie de fait sur un officier de police.

S’il était arrêté, songea Matt, Elena se retrouverait seule, à la merci du shérif adjoint et de ses actes de malveillance. Car, si ce salaud en réchappait, rien ne l’empêcherait de recommencer.

Comme s’il avait suivi le cheminement de ses pensées, Travis Gerard esquissa un sourire en coin qui conforta Matt dans l’idée qu’il ne fallait surtout pas le laisser s’en tirer comme ça.

Son arrogance le mit hors de lui. Il se retenait de faire disparaître pour de bon son sourire narquois.

— Je ferais mieux de vous descendre, déclara Matt tout de go. Le shérif ne pourra pas renverser les rôles si je vous règle votre compte. Après tout, vous êtes habillé tout en noir et vous vous êtes introduit de nuit sur une propriété privée. Je ne pouvais pas deviner votre identité. Et dans la mesure où vous vous apprêtiez à lancer un cocktail Molotov sur la maison, je pourrais toujours raconter que je n’ai fait que me défendre. Personne n’y trouvera rien à redire.

— Détrompez-vous, contra l’autre, qui ne souriait plus. Vous ne pourriez invoquer la légitime défense et vous seriez accusé de meurtre.

— Je me demande ce qui me retient de vous tuer. C’est tout ce que vous méritez. Une bombe ! Non, mais vous vous rendez compte ? Elena dort à poings fermés. Vous auriez pu la tuer !

Travis Gerard fixait sur lui des yeux de bovin, comme s’il se fichait complètement de ce qu’il lui racontait.

— Je parie que c’est vous qui avez lacéré ses pneus, l’autre jour, continua Matt. Je ne me trompe pas, n’est-ce pas ?

Les lèvres serrées, le shérif adjoint ne répondit pas, mais à l’éclat de son regard, soudain triomphant, Matt comprit qu’il avait vu juste.

— Espèce de salaud ! Avez-vous essayé un seul instant de vous mettre à sa place ? Elle subit une pression énorme depuis quelque temps.

— C’est bien fait pour elle. Elle n’a que ce qu’elle mérite, cette garce.

— Mais que lui voulez-vous, à la fin ?

— Je veux qu’elle avoue, c’est tout ! Tant qu’elle n’aura pas reconnu avoir tué son mari, elle ne fermera plus jamais l’œil de la nuit, c’est moi qui vous le dis ! D’autant qu’elle n’a rien à faire ici. Elle n’a aucun droit sur ce ranch. Aucun, vous m’entendez ?

Dressé sur ses ergots et rouge comme un coq, Travis donnait désormais libre cours à sa colère. Mais, dans ses paroles, on percevait bien plus que de la hargne. L’expression de son visage, le ton de sa voix trahissaient une profonde détresse. Il semblait au bord des larmes. Persuadé qu’Elena avait tué son meilleur ami, celui qu’il considérait comme son frère, il ne pouvait évidemment que lui en vouloir, songea Matt.

Mais ce n’était pas une raison pour agir comme il le faisait. Sa vengeance était d’autant plus condamnable qu’elle se trompait de cible.

Matt entreprit de lui faire entendre raison.

— Il y a une chose qu’il va falloir vous mettre dans la tête, Gerard, dit-il. Et le plus tôt serait le mieux, parce que tant que vous ne l’aurez pas compris, vous n’arrêterez pas le coupable. Elena n’a pas tué Bobby.

— Qui l’a tué, alors ?

— Cessez d’accuser Elena et creusez-vous un peu la cervelle. Le vrai coupable, vous finirez bien par le trouver.

— Parce que vous croyez que je ne l’ai pas cherché ? Que je n’ai pas dressé la liste des suspects ? Que je n’ai pas examiné les raisons que chacun des habitants de cette fichue ville pouvait avoir de tuer Bobby ? Je n’ai rien trouvé. Strictement rien. La seule personne à avoir un mobile, c’est elle. Elle seule est susceptible de l’avoir tué.

— Aussi poussée qu’ait été votre enquête, vous avez très bien pu passer à côté du vrai coupable.

— Pour moi, le vrai coupable, c’est elle.

— Bon sang, Gerard ! Puisque je vous dis qu’Elena n’a pas tué Bobby.

— Comment pouvez-vous en être aussi sûr ?

— Je la connais. Et vous aussi, vous la connaissez. Vous devriez savoir qu’elle n’a rien d’une meurtrière.

— Pour la connaître, je la connais ! C’est une femme vénale qui n’a eu de cesse de se faire épouser. Il y a mis le temps, mais Bobby a fini par comprendre qu’elle ne l’aimait pas. Qu’elle ne l’avait jamais aimé. Et pour lui, ça a été un choc terrible. Cette découverte l’a complètement miné. Il ne pouvait pas deviner qu’un autre homme avait ravi le cœur d’Elena. C’est de vous qu’elle était amoureuse, n’est-ce pas ? Pendant toutes ces années, c’est à vous qu’elle pensait. Et voilà que vous réapparaissez quelques jours à peine après la mort de Bobby, et que vous vous installez sous son toit, avec sa femme…

— Ce n’est pas ce que vous croyez, tenta de se justifier Matt.

— A d’autres ! persifla le shérif adjoint. Vous êtes un fieffé menteur. Je ne crois pas un traître mot de ce que vous racontez.

Matt n’insista pas. Peu lui importait que Travis ne veuille pas l’écouter. A sa place, il aurait probablement réagi de la même façon. Tant qu’il n’aurait pas trouvé le vrai coupable, rien ni personne n’arriverait à convaincre le shérif adjoint de l’innocence d’Elena. Quant au reste… Il n’y avait là non plus aucune chance que Travis les croie sur parole.

Matt n’était pas pour autant disposé à le laisser continuer à leur jouer de sales tours et à les harceler. Et comme il ne pouvait pas compter sur le shérif, il allait falloir qu’il trouve un moyen de…

Il fut averti du danger moins d’une seconde avant d’y être confronté. Ce qui l’alerta, ce fut le regard de Travis, qui se mit soudain à fixer quelque chose derrière lui. Il le vit écarquiller les yeux de surprise.

Mais il n’eut pas le temps de réagir.

Il reçut un coup violent derrière le crâne. Sa vision se brouilla et il perdit l’équilibre. Il essaya tant bien que mal de se rattraper mais tout tournait autour de lui et ses jambes ne le portaient plus. Il tomba et eut l’impression de chuter dans un gouffre sans fond. Puis il perdit connaissance.

* * *

Elena se réveilla en sursaut.

Elle avait entendu quelque chose. Alors qu’elle dormait profondément — ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps —, un bruit l’avait brusquement tirée de son sommeil.

Encore hébétée, elle se rendit compte qu’elle avait froid et que Matt n’était plus là pour la réchauffer.

Machinalement, elle tendit le bras mais ne rencontra que le vide.

Elle était bel et bien seule dans le lit.

Matt était parti.

Plus perplexe que vraiment inquiète, elle se dressa sur son séant et appela :

— Matt ?

La porte de la chambre était ouverte. Le son de sa voix résonna sinistrement dans la maison vide.

Pas de réponse.

Elle jeta un coup d’œil en direction de la fenêtre. Il faisait nuit.

Les incidents survenus les nuits précédentes lui revinrent soudain à l’esprit avec une clarté terrifiante. Leur rôdeur avait-il tenté une nouvelle incursion ? Matt s’était-il levé pour aller voir ce qu’il se passait ? Pourquoi ne l’avait-il pas réveillée ?

S’il avait entendu quelque chose, il ne serait pas parti sans le lui dire. Il ne l’aurait pas laissée seule, sans défense.

Elle s’inquiétait pour rien. Il n’était sûrement pas bien loin.

Mais elle ne pouvait se débarrasser d’une sourde appréhension. Le silence qui régnait dans la maison ne lui disait rien qui vaille. Et puis, il y avait ce bruit qui l’avait réveillée. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ?

Sautant à bas du lit, Elena s’habilla à la hâte et alla à la fenêtre. Plaquée contre le mur, elle souleva un coin du rideau et jeta un coup d’œil à l’extérieur.

Tout semblait normal. Mais comme le ciel était couvert, on n’y voyait pas grand-chose. La lumière du porche d’entrée éclairait chichement une partie de la cour et de l’allée. Il y avait près de la grange, en haut d’un poteau, une autre lumière qui restait allumée toute la nuit. Mais partout ailleurs, il faisait noir et Elena avait beau scruter la pénombre, elle ne voyait rien. A moins que…

Il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre que cette forme bizarre qu’elle discernait à peine, devant la maison, était un corps.

Une main sur la bouche, elle réprima un cri.

Oh, mon Dieu !

Horrifiée, elle resta quelques instants immobile, tandis qu’une foule de questions l’assaillaient.

Le rôdeur était-il revenu ? S’en était-il pris à Matt ?

Elle ne voyait pas le visage de la personne qui gisait dans la cour, inerte. A en juger par sa carrure, il s’agissait vraisemblablement d’un homme.

Impossible, cependant, de savoir si c’était Matt.

Mais si ce n’était pas lui, où était-il ?

Et que faisait ce type allongé par terre devant la maison ? Que lui était-il arrivé ? Etait-il blessé ?

Etait-il mort ?

Non, mieux valait ne pas y penser, décida-t-elle, refusant de céder à la panique. Il fallait agir. Tout de suite.

Elle pourrait appeler la police. Mais il y avait peu de chances que Walt ou Travis acceptent de venir maintenant, en pleine nuit. La prendraient-ils seulement au sérieux ? Ce n’était même pas sûr. S’il fallait compter sur eux, Matt avait dix fois le temps de mourir.

Il était hors de question qu’elle reste terrée chez elle alors que l’homme qu’elle aimait était peut-être à deux doigts de rendre l’âme.

Se dirigeant vers sa table de chevet, Elena sortit son revolver du tiroir. Si quelqu’un l’attaquait, ou avait fait du mal à Matt, elle s’en servirait sans l’ombre d’une hésitation. Mais cette fois, elle ne se contenterait pas de tirer en l’air.

Arme au poing, elle allait sortir de sa chambre et descendre lorsqu’elle songea, terrifiée, que l’intrus, après s’être débarrassé de Matt, avait très bien pu s’introduire dans la maison.

La plus grande prudence s’imposait.

Son revolver pointé devant elle, elle se glissa hors de la chambre et se retrouva dans le couloir, qu’elle traversa sans anicroche. Elle marchait sans faire de bruit, l’oreille tendue, l’œil aux aguets. Elle emprunta l’escalier pour gagner le rez-de-chaussée.

Elle était tendue comme un arc, prête à tirer à la moindre alerte.

Mais en bas non plus elle ne vit rien d’anormal. Il n’y avait pas un bruit. Ni à l’intérieur ni à l’extérieur. Ce silence insolite lui fit froid dans le dos.

Elle se retrouva quasiment face à la porte d’entrée, qui semblait lui faire signe. Elle résista à la tentation de sortir par là. C’était beaucoup trop risqué. En cas de danger, elle n’aurait nulle part où se cacher. Sans compter que l’intrus l’attendait peut-être dehors, juste derrière la porte, prêt à lui sauter dessus dès qu’elle en franchirait le seuil.

Pas question de se jeter dans la gueule du loup.

Piège ou pas, il fallait pourtant qu’elle sorte. Elle ne pouvait pas abandonner Matt à son triste sort.

Il ne lui restait plus qu’à ruser. Elle allait sortir par-derrière et se faufiler le long du mur pour contourner la maison. Avec un peu de chance, dans le noir, personne ne la verrait.

Forte de cette pensée, elle se dirigea vers la cuisine. La porte était légèrement entrouverte. Bizarre, songea-t-elle en s’interrogeant sur ce que cela signifiait.

Et si quelqu’un était entré ?

Raison de plus pour sortir tout de suite ! décida-t-elle.

Elle s’approcha à pas de loup, se plaqua contre le mur et risqua un coup d’œil à l’extérieur. Personne.

Et si l’agresseur de Matt se cachait derrière la porte ?

Il n’y avait qu’un moyen de s’assurer que la voie était libre.

Prenant une grande inspiration, Elena leva son revolver d’une main et attrapa la poignée de la porte de l’autre.

Un… Deux…

Trois !

Elle ouvrit la porte brusquement et franchit le seuil d’un bond, prête à tirer si quelqu’un était derrière.

Mais il n’y avait personne.

Ouf !

Le cœur battant à se rompre, elle se remit aussitôt en route.

Elle contourna la maison en quelques enjambées et s’arrêta au coin pour jeter un coup d’œil dans la cour. Son regard se porta immédiatement vers l’endroit où elle avait vu le corps. Scrutant la pénombre, elle finit par le repérer. Il n’avait pas bougé.

Si elle s’était écoutée, elle se serait précipitée sur lui. Mais c’était évidemment la dernière chose à faire.

Il fallait au contraire avancer tout doucement en restant sur le qui-vive.

C’est ce qu’elle fit. Pas à pas, elle s’approcha du corps sans cesser un seul instant de regarder autour d’elle.

Chaque fois qu’elle posait les yeux sur l’homme étendu par terre, elle essayait de discerner les traits de son visage, la peur au ventre.

Lorsque, enfin, elle fut tout près de lui, elle se pencha et constata avec un immense soulagement que ce n’était pas Matt.

C’était Travis.

Tout de noir vêtu, couché sur le dos, totalement immobile, il avait les yeux ouverts et le regard vide.

Et un trou au milieu du front.

Une balle, songea Elena, horrifiée par ce qu’elle voyait. Voilà ce qui l’avait réveillée. Un coup de feu.

Mais qui l’avait tiré ?

Et où Matt était-il passé ?

— Lâchez ça, ordonna une voix derrière elle qui la tira de sa léthargie.

Le cliquetis d’un pistolet qu’on arme accompagnait ces paroles.

Le shérif !

Il tombait à pic et allait la tirer de là.

— Lâchez ça, répéta Walt Bremer d’un ton dur.

Elena obtempéra. Son revolver tomba à terre.

Dans son dos, le shérif approchait lentement, puis il se planta devant elle.

— Pas un geste, dit-il en poussant le revolver de la pointe du pied.

Sans la lâcher des yeux, son pistolet toujours pointé sur elle, Walt se baissa pour ramasser le revolver, qu’il glissa dans la ceinture de son pantalon.

Sous son regard glacial et implacable, Elena eut l’impression de se ratatiner.

Il prit la paire de menottes qui pendait à sa ceinture et la jeta à ses pieds.

— Mettez-les, dit-il.

Elle comprit avec effroi que le shérif pensait que c’était elle qui avait tué son adjoint.

C’étaient deux meurtres qu’il allait à présent chercher à lui mettre sur le dos.

— Je ne l’ai pas tué, déclara-t-elle d’une voix ferme.

Lui désignant les menottes d’un coup de menton autoritaire, Walt répéta :

— Mettez-les.

Elle renonça à discuter. La haine qu’elle lisait dans le regard du shérif et le canon de son pistolet qu’il braquait toujours obstinément sur elle la dissuadèrent de chercher à le convaincre de son innocence. Il n’avait visiblement qu’une envie : appuyer sur la détente. Or elle devait rester en vie, si elle voulait être lavée de tout soupçon, songea-t-elle.

Soucieuse de lui montrer qu’elle n’avait pas l’intention de s’enfuir ou de tenter quoi que ce soit, elle se baissa très lentement pour ramasser les menottes. Puis elle les passa à ses poignets, le gauche d’abord, puis le droit. Le contact froid du métal la fit frissonner.

— Serrez-les plus que ça, aboya le shérif.

Elle obtempéra de mauvaise grâce car elle en avait plus qu’assez que cet abruti lui crie dessus et l’humilie. Les menottes lui entraient presque dans la chair. Depuis le meurtre de Bobby, elle savait que le shérif risquait à tout moment de venir l’arrêter pour la conduire au poste menottée. Mais jamais elle n’aurait imaginé que cela se passerait comme ça.

Elle savait aussi que l’adjoint serait là, mais pas dans cet état-là, bien sûr.

— Je n’ai pas tué Travis, répéta-t-elle.

Il lui décocha un petit sourire cynique.

— Bien sûr que si. Vous et votre petit ami l’avez tué. C’est la seule explication. Travis était censé vous surveiller. Quand il a vu que vous vous apprêtiez à filer, il s’est interposé et vous l’avez descendu, avant de prendre la poudre d’escampette. Cela tient parfaitement debout. Vous aurez beaucoup de mal à prouver le contraire.

Il avait énoncé sa version des faits avec un tel aplomb qu’elle en fut un instant décontenancée. Il aurait presque pu la convaincre que les choses s’étaient effectivement passées comme il le disait. Mais il y avait quand même un détail qui clochait.

— Le problème, c’est que je ne me suis pas enfuie, lui fit-elle remarquer tandis qu’une alarme stridente se déclenchait dans un coin de son cerveau où les pièces du puzzle se mettaient peu à peu en place.

Et lorsque tout fut parfaitement clair dans son esprit, elle comprit qu’elle était plus que jamais dans le pétrin.

— Vous voyez bien que je suis encore là, ajouta-t-elle d’une voix qui manquait singulièrement de conviction, même à ses propres oreilles.

— Ah bon ?

Il sourit d’un air finaud, comme s’il s’agissait d’une plaisanterie entre eux, ou d’une blague qu’il venait de lui raconter en lui laissant le soin d’en deviner la chute.

Mais Elena n’avait pas besoin de se creuser la cervelle. Elle avait compris.

Compris que son plus gros souci, ce n’était pas que le shérif la croie coupable d’un second meurtre.

C’était que ce soit lui le meurtrier !

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