Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)

Chapitre 9

9

 

Contrairement à ce qu’il avait dit à Elena, Matt n’avait pas l’intention d’aller en ville. Dès qu’il eut rejoint la grand-route, il prit sans hésiter la direction opposée. Car il n’était pas d’humeur à supporter les regards suspicieux des commerçants et des gens qu’il était susceptible de croiser en ville. Il avait besoin de changer d’air, de se couper un peu de cette ambiance délétère.

De s’éloigner d’Elena.

Elena.

Il revoyait le regard horrifié qu’elle lui avait lancé lorsqu’elle s’était brusquement interrompue au milieu de sa phrase.

« Bobby est celui qui m’a redonné goût à la vie après… »

Après que Matt l’eut quittée. C’était forcément cela, sinon, elle n’aurait pas eu cet air catastrophé. Cet aveu lui avait de toute évidence échappé. S’il ne l’avait pas poussée dans ses derniers retranchements, jamais elle ne lui aurait confié que son départ l’avait dévastée, qu’elle avait sombré dans la dépression pendant presque un an, et qu’elle ne s’était mariée que parce que Bobby lui avait permis de surmonter son chagrin.

Matt n’aurait jamais pensé qu’il l’avait fait souffrir à ce point. Et qu’il la ferait de nouveau souffrir huit ans plus tard en l’obligeant à rouvrir ses plaies.

Et dire que, à une époque, il se serait presque réjoui de la savoir malheureuse. Un esprit de vengeance l’animait alors. Il souffrait tellement de l’avoir perdue. Si seulement il avait su…

Il s’en voulait d’avoir eu de telles pensées. Et aussi de l’avoir mal jugée. Car il s’était trompé sur toute la ligne en ce qui concernait la nature de sa relation avec Weston. Matt s’était imaginé qu’elle l’avait épousé par amour ou par intérêt. Si ce n’était l’un, c’était forcément l’autre. Pour quelle autre raison se serait-elle mariée ? Il voulait juste le lui faire admettre. Il avait besoin d’en avoir le cœur net. De savoir pourquoi elle avait épousé Bobby, alors qu’elle avait refusé de l’épouser lui.

Elle avait fini par cracher le morceau, surprenant Matt au-delà de toute espérance.

Il avait vraiment manqué de perspicacité. S’il l’avait mieux cernée, il aurait pu deviner.

Il roulait sans but, absorbé dans ses sombres pensées. Il passa devant le ranch des Nolan, chez qui il avait travaillé le fameux été où il avait rencontré Elena. D’après ce qu’elle lui avait dit, ils étaient partis. Il se demanda vaguement où ils étaient allés et qui les avait remplacés. Même si, dans le fond, il s’en fichait complètement.

En revanche, la pancarte suivante retint toute son attention. Elle indiquait le chemin qui menait au ranch Marshall.

Le seul Marshall qu’il connaisse était Glen, l’homme qu’il avait vu la veille chez Elena. Ce type qui insistait lourdement pour racheter le ranch des Weston lui avait fait très mauvaise impression.

Son ranch se trouvait effectivement à plusieurs kilomètres de celui d’Elena. Si ce n’était pas pour s’agrandir, pourquoi tenait-il tant à acquérir les terres des Weston ? Par amitié, comme le prétendait Elena ? Matt avait un peu de mal à croire que ce type était prêt à dépenser une somme aussi rondelette par pur altruisme.

Il avait bien envie d’aller rendre une petite visite à Marshall, histoire de le sonder sur les véritables raisons qui le poussaient à se porter acquéreur du ranch d’Elena. Puisqu’il était dans le coin, et qu’il n’avait rien de mieux à faire, Matt décida de tenter sa chance. Il arriverait peut-être à glaner quelques informations. A savoir, par exemple, si la visite inopinée de Carter Baines n’était pas un coup monté de Marshall, puisque, maintenant, Baines travaillait pour lui.

Il s’engagea dans le chemin en se demandant ce qu’il allait bien pouvoir raconter à Marshall. Lorsqu’il s’arrêta devant la maison, il avait un plan d’action tout prêt.

La chance lui sourit. Marshall sortit de la grange juste au moment où il se garait. Peut-être l’avait-il entendu arriver… Quoi qu’il en soit, il le reconnut tout de suite et s’avança tranquillement vers lui, l’air plutôt avenant.

— Monsieur Alvarez, l’interpella Marshall, qui avait manifestement bien retenu son nom. Qu’est-ce qui vous amène ?

— Un vandale est venu faire des siennes la nuit dernière chez Elena. J’ai pensé que vous pourriez peut-être nous donner un coup de main.

Le « chez Elena » parut déplaire à Marshall. Sa moue de dédain n’échappa pas à Matt. Elena avait peut-être épousé un Weston mais, aux yeux de Marshall, cela ne lui donnait aucun droit sur le ranch. Pourquoi, en ce cas, était-il allé la trouver ? Sans doute pour l’amadouer, songea Matt, perplexe.

— Mais entrez donc, proposa obligeamment Marshall en désignant la maison de la pointe du menton.

Matt le suivit à l’intérieur. Ils traversèrent un couloir et se retrouvèrent dans ce qui semblait être un bureau. C’était une pièce agréable avec une cheminée, des murs lambrissés de chêne clair et de gros fauteuils club couleur havane. Un bureau imposant occupait le fond de la pièce.

Marshall s’effaça pour le laisser entrer, puis il entra à son tour et referma la porte derrière lui.

— Alors ? dit-il en se tournant vers Matt. En quoi puis-je vous être utile ?

— Comme je vous l’ai dit, nous avons eu de la visite, la nuit dernière. Un tagueur a écrit MEURTRIERE sur la façade de la maison.

Marshall jura entre ses dents.

— C’est fou ce que les gens peuvent être méchants. Vous ne trouvez pas ?

— Tous ne sont pas comme vous.

— Comment cela ?

— Elena m’a dit que vous lui aviez fait une offre pour le ranch, et que vous étiez prêt à lui verser un acompte sur le prix de la vente afin qu’elle puisse se payer un avocat, si jamais ça tournait mal pour elle. C’est vraiment très généreux de votre part.

— C’est tout à fait normal, dit-il modestement.

— Vous pensez donc que ce n’est pas elle qui a tué son mari ?

— Non, bien sûr. Elena n’aurait jamais fait une chose pareille.

— Vous êtes bien le seul à le penser !

— Ce n’est pas étonnant. Les Weston sont, ou plutôt étaient, rectifia Marshall avec une petite grimace, très estimés dans la région, contrairement aux parents d’Elena. Pour la plupart des gens, elle ne pouvait que mal tourner. Sans compter qu’il faut bien trouver un coupable pour le meurtre de Bobby et que, faute de mieux, Elena reste le principal suspect.

— Pas pour vous, apparemment.

— Plutôt que de trouver un bouc émissaire, je préférerais qu’on accuse le vrai coupable.

Marshall disait des choses sensées et semblait sincère dans ses propos. Matt doutait cependant de sa bonne foi. Sa propension à la suspicion l’amena à se demander s’il n’était pas en train de devenir paranoïaque.

N’empêche que la visite de Carter Baines, tout à l’heure, était plus que louche. Pourquoi était-il venu au ranch ? Marshall était-il au courant ?

— Elena m’a dit que vous étiez un ami des Weston.

— J’ai connu Bobby et son frère, Jim Junior, quand ils étaient tout petits. Leur père, Big Jim, était comme un frère pour moi.

— C’est pour ça, j’imagine, que vous voulez racheter la propriété ?

Marshall acquiesça d’un hochement de tête.

— Ça m’embêterait qu’elle soit bradée et morcelée. Si la banque la saisit, c’est ce qui risque d’arriver. Bobby en était bien conscient, même s’il n’a jamais vraiment voulu l’admettre. Elena aussi a du mal à regarder la réalité en face.

— Je suis sûr que Big Jim vous serait reconnaissant.

Marshall esquissa un sourire.

— Ça m’étonnerait ! Jim tenait beaucoup à ce que la propriété reste dans la famille. Il se targuait du fait qu’elle avait toujours appartenu aux Weston, et jurait qu’il en serait toujours ainsi.

Il secoua la tête d’un air triste.

— Le pauvre vieux ne pouvait évidemment pas se douter qu’il leur arriverait malheur à tous les trois. Ces vingt dernières années, ils ont durement été frappés. A se demander s’ils n’ont pas été victimes d’une malédiction ou d’un mauvais sort.

— Que voulez-vous dire ?

Avec un soupir, Marshall se retourna et s’approcha d’un mur couvert de photos encadrées. Se postant devant l’une d’elles, il déclara :

— Vous l’ignorez peut-être mais cette famille a été durement éprouvée. Jim est mort alors qu’il était dans la force de l’âge. A quarante-deux ans. D’une crise cardiaque. Puis son fils aîné, Junior, est tombé malade à son tour. Et voilà maintenant que Bobby se fait tuer. Il y a vingt ans, tout le monde pensait que les Weston auraient plein de descendants et continueraient de prospérer à Western Bluff de très nombreuses années. Aujourd’hui, ils sont tous morts.

La voix de Marshall était remplie de chagrin. Comme il fixait toujours la photo, Matt s’approcha pour la regarder. On y voyait un groupe de gens, des adultes et des enfants, sans doute réunis à l’occasion d’un pique-nique, en train de poser devant l’objectif du photographe. Les deux hommes étaient Marshall et Big Jim quand ils étaient jeunes. Matt les reconnut tout de suite parce qu’il avait vu des photos au ranch des Weston. Les deux femmes devaient être leurs épouses, à en juger par la manière dont elles se tenaient, de part et d’autre des hommes. Et les enfants étaient vraisemblablement ceux des deux couples. On aurait dit une grande famille. Marshall semblait effectivement avoir été très proche des Weston, et les avoir beaucoup aimés. Sinon, il n’aurait pas accroché cette photo dans son bureau.

Matt jeta un coup d’œil aux autres clichés. C’étaient pour la plupart des portraits des enfants de Marshall à différents âges. Moins conventionnelle, une photo retint plus particulièrement son attention. Trois hommes qui se tenaient par le bras et souriaient à l’objectif. Celui de gauche était Marshall. Au milieu, c’était Big Jim. Et à droite…

— Ce ne serait pas le shérif, par hasard ? demanda Matt en pointant l’homme du doigt.

— Si, c’est bien Walt, confirma Marshall. Il n’était pas shérif, à l’époque. En fait, il venait juste d’entrer dans la police.

— Big Jim et Walt étaient donc amis ?

— Oui, bien sûr. Ils se voyaient souvent, et trois ou quatre fois par an, ils partaient à la chasse ou à la pêche pendant plusieurs jours.

— Vous n’alliez pas avec eux ?

Marshall sourit.

— Ma femme n’était pas très enthousiaste à l’idée de me laisser partir à la chasse pendant qu’elle se coltinait les cinq gosses et tout le boulot que ça représente. Jim avait perdu sa femme quand Bobby était encore petit, mais il avait une gouvernante qui pouvait garder les enfants pendant quelques jours. Quant à Walt, c’était encore plus simple puisqu’il n’était pas marié.

Matt hocha la tête, les yeux toujours rivés sur la photo des trois hommes. Walt avait passé un bras derrière les épaules de Big Jim et souriait de toutes ses dents. Le sort d’Elena était aujourd’hui entre les mains du copain de Big Jim, celui avec lequel il allait toujours à la chasse, songea Matt. Travis n’était donc pas le seul à avoir à cœur de la faire condamner. C’était bizarre qu’elle ne lui en ait pas parlé. Mais peut-être n’était-elle pas au courant ? Big Jim était mort depuis si longtemps ! A l’époque, Elena n’était qu’une enfant. Ou alors elle savait mais pensait que cette amitié n’avait pas de véritable incidence sur le comportement du shérif à son égard.

Ce en quoi elle se trompait, bien sûr. Car le shérif s’était sûrement juré d’arrêter celui ou celle qui avait tué le fils de son vieux copain. Pas étonnant qu’ils lui tirent tous dessus à boulets rouges ! Les liens qu’ils avaient avec la victime empêchaient le shérif et son adjoint de mener l’enquête en toute impartialité.

Matt comprit qu’il allait devoir prendre sérieusement les choses en main avant que Walt ne réussisse à faire jeter Elena en prison.

— Au fait, dit-il en changeant abruptement de sujet. Avez-vous embauché un certain Carter Baines ?

— Oui. Il a travaillé pour Bobby pendant des années mais Elena l’a congédié parce qu’elle ne pouvait plus le payer. Quand j’ai su qu’il cherchait du travail, je l’ai embauché. Où est le problème ?

Encore une bonne action ! Les Weston et leurs amis ont décidément bien de la chance…

Gardant ses réflexions pour lui, Matt expliqua :

— Il est venu au ranch sans prévenir, ce matin. Il est entré dans le dortoir pour récupérer des affaires qu’il aurait soi-disant oubliées. Quand Elena l’a vu et lui a fait remarquer qu’il n’avait plus rien à faire chez elle, elle s’est fait insulter.

D’un claquement de langue, Marshall exprima sa désapprobation.

— Je vais lui dire deux mots. Je n’admettrai pas que mes employés aillent embêter les gens ou les insulter chez eux.

— C’est très gentil. Il a vraiment l’air de lui en vouloir, vous savez. A tel point que je me suis même demandé si ce n’était pas lui qui avait tagué la façade de la maison, la nuit dernière.

— Carter ? Vous rigolez ! s’exclama Marshall. Il n’est pas du genre à rôder la nuit et à faire des graffitis. S’il n’aime pas quelqu’un, il ira le lui dire en face, comme vous avez vous-même pu le constater.

Matt devait bien admettre que Marshall avait raison. Mais ce n’était pas parce que Baines venait dire aux gens ce qu’il pensait d’eux qu’il n’était pas capable de leur jouer des sales tours. L’un n’empêchait pas l’autre.

— Vous connaissez cette ville mieux que moi, dit-il. D’après vous, qui pourrait la détester au point d’aller taguer le mur de sa maison ?

Marshall lui jeta un regard ironique.

— Ouvrez le bottin à n’importe quelle page.

— C’est à ce point ? dit Matt, qui avait bien compris de quoi il retournait.

— Les gens sont en colère. L’enquête piétine et Elena étant le suspect numéro un, personne ne comprend pourquoi on ne l’a pas encore arrêtée. La tension monte. Je n’avais jamais vu ça ici. Si la police ne se décide pas à faire quelque chose, je crains que ça ne dégénère encore plus.

— Ne se décide pas à arrêter Elena ?

Marshall eut un léger haussement d’épaules.

— A arrêter quelqu’un. Elle, je ne sais pas, mais ce qui est sûr, c’est que quelqu’un doit payer.

* * *

Lorsqu’elle entendit le bruit d’une voiture qui arrivait, Elena ressentit un pincement d’angoisse. Matt était parti depuis une heure. Il ne pouvait pas déjà être de retour. Et si c’était lui, ce n’était pas tellement mieux, parce qu’elle redoutait de l’affronter. Qu’allait-elle lui dire ?

Mais lorsqu’elle vit la voiture du shérif, elle oublia la conversation qu’elle avait eue avec Matt une heure plus tôt. D’autres ennuis l’attendaient. Sans doute encore plus graves.

Dans la voiture, il y avait deux personnes. Walt et Travis venaient de nouveau lui rendre une petite visite.

Pourquoi se mettait-elle dans des états pareils ? Elle aurait dû avoir l’habitude, maintenant. Mais, chaque fois qu’elle les voyait débarquer, elle se demandait ce qu’ils allaient encore bien pouvoir inventer pour essayer de la piéger. Ou si, cette fois, ils venaient carrément l’arrêter.

Elle les regarda descendre de voiture, scrutant anxieusement leurs visages pour essayer de deviner leurs intentions.

Elle allait devoir s’armer de courage car Walt affichait un petit air satisfait qui n’augurait rien de bon.

Travis, en revanche, tirait une tête de six pieds de long. Le mépris qu’il lui témoignait depuis plusieurs semaines semblait avoir atteint aujourd’hui son paroxysme. Il était rouge comme un coq et ses yeux brillaient de colère.

— Bonjour, Elena, dit Walt avec hypocrisie.

Elle les salua d’un simple signe de tête.

Travis, qui n’avait pas ouvert la bouche, la fusillait littéralement du regard.

Elle était de plus en plus mal à l’aise.

Contrairement à son adjoint, qui ne la quittait pas des yeux, Walt se mit à regarder ostensiblement autour de lui, comme s’il cherchait quelque chose.

— Votre nouvel employé est dans le coin ? Comment s’appelle-t-il, déjà ? Alvarez, non ?

Elena n’était pas dupe ; Walt se souvenait sûrement très bien du nom de Matt. Surmontant sa peur, elle répondit d’une voix ferme :

— C’est ça, oui. Matt Alvarez. Il n’est pas là pour le moment. Il est allé en ville pour acheter de la peinture. Comme vous le voyez, nous avons subi quelques dégradations, la nuit dernière.

Joignant le geste à la parole, elle leur montra le mur, derrière elle. Les deux hommes jetèrent un coup d’œil au graffiti, qu’ils avaient dû voir en arrivant. Et dont ils avaient peut-être entendu parler avant de venir. Le visage de Travis se fendit d’un sourire cruel. Elena crut qu’il allait s’esclaffer, tant l’inscription avait l’air de le mettre en joie. Walt ne manifesta quant à lui aucune émotion particulière. Son regard était totalement vide.

— On dirait que vous avez eu la visite d’un mauvais plaisantin, commenta-t-il.

— En effet. Allez-vous tenter de le retrouver ? demanda Elena qui doutait fort qu’ils fassent quelque chose.

Le shérif haussa les épaules, comme elle s’y attendait.

— Si vous n’avez pas vu le plaisantin en question, il semble assez peu probable que nous le retrouvions. Je parie que ce sont des jeunes qui ont voulu s’amuser.

— Entre les graffitis et les crevaisons de pneus, les jeunes du coin s’en donnent à cœur joie, répliqua sèchement Elena. Quelle crasse doivent-ils me faire pour que vous vous décidiez à intervenir ?

— En prison, au moins, tu te sentirais en sécurité, déclara Travis. Il suffit que tu nous dises la vérité et, dès ce soir, tu pourras dormir sur tes deux oreilles.

— La vérité, vous la connaissez déjà. Je vous la dis depuis le début.

Ecarlate, Travis dominait de plus en plus mal sa fureur.

— Tu n’es qu’une sale petite menteuse ! lança-t-il en s’approchant d’Elena d’un air menaçant.

— On se calme, Travis, intervint Walt sans élever la voix.

L’adjoint cessa aussitôt ses invectives et recula d’un pas. Ses yeux, qui n’étaient plus que deux fentes dans son visage empourpré, restèrent néanmoins rivés sur la jeune femme.

— C’est vraiment dommage que votre employé ne soit pas là, continua Walt d’un ton sirupeux qu’Elena trouva extrêmement suspect.

Aux insinuations de Walt, elle préférait encore la violence verbale de Travis.

— Vous ne nous avez jamais dit comment vous l’aviez rencontré.

— J’avais besoin de quelqu’un pour m’aider. Il est tombé à pic.

— Juste après le meurtre de votre mari, si je comprends bien ?

— Non, pas juste après, rectifia Elena sans se démonter. Presque deux semaines plus tard.

— Comment se fait-il qu’il ait débarqué juste au moment où vous aviez besoin de quelqu’un ?

Elena comprit alors qu’il savait. Le shérif était au courant pour Matt et elle. Le piège qu’il lui tendait était trop grossier pour qu’elle tombe dedans à pieds joints. D’autant que Travis n’attendait que ça. Il rêvait de la prendre en flagrant délit de mensonge et il en salivait d’avance.

Elena sentit un grand froid l’envahir. La peur lui crispait les entrailles. Ce qu’elle redoutait depuis le début s’était produit : le shérif et son adjoint avaient fini par découvrir que Matt et elle se connaissaient et avaient été amants. Cela n’arrangeait pas du tout ses affaires.

Mais en niant, comme ils l’espéraient, elle aggraverait encore son cas. Elle n’avait donc d’autre choix que de passer à l’offensive.

— Quelqu’un lui a envoyé un article de journal relatant le meurtre de Bobby, expliqua-t-elle.

— Et pourquoi le meurtre de Bobby l’intéresserait-il ? demanda Walt.

— Parce que Matt et moi avons eu une liaison il y a huit ans, déclara Elena sans ambages. Il travaillait comme saisonnier chez les Nolan. A la fin de l’été, il a quitté Western Bluff.

Walt et Travis parurent décontenancés par cet aveu. Ils ne s’attendaient manifestement pas à ce qu’elle reconnaisse d’emblée avoir eu une aventure avec Matt. Savourant en secret son triomphe, elle reprit un peu confiance en elle.

Travis se ressaisit le premier. L’air sarcastique, il demanda :

— Ton ex-petit ami a donc débarqué juste après le meurtre de Bobby, n’est-ce pas ? Comment veux-tu qu’on croie à une simple coïncidence ?

— Je n’ai jamais dit que c’en était une, se défendit Elena. Quelqu’un lui a envoyé un article de journal relatant le meurtre de Bobby pour le mettre au courant et l’inciter à venir.

Travis ricana.

— Ce quelqu’un, c’est toi, évidemment !

— Non, pas du tout. Je n’avais plus aucun contact avec Matt. Après son départ, nous nous sommes perdus de vue. Je ne savais absolument pas ce qu’il était devenu.

— Mais quelqu’un le savait, apparemment, et a souhaité le mettre au courant ?

— Il faut croire, oui.

— Et lorsqu’il reçoit la coupure, ce type, qui n’avait plus aucune nouvelle de toi depuis huit ans, rapplique dare-dare ?

— Oui, répondit Elena, qui ne voyait pas quoi dire d’autre.

Cette fois, Travis éclata d’un rire de hyène qui lui donna froid dans le dos.

— Arrête de nous prendre pour des imbéciles !

Difficile de faire autrement, songea-t-elle in petto. Mais elle se garda bien de leur livrer le fond de sa pensée et se contenta d’affirmer :

— C’est pourtant ce qu’il s’est passé.

— Apprenant ce qui est arrivé à ton mari, ton ex-petit ami est donc immédiatement venu à ton secours. Pourquoi a-t-il agi de la sorte si lui et toi n’étiez plus en contact depuis plusieurs années ?

— Parce qu’il sait que je ne suis pas une meurtrière. Nous ne sommes sortis ensemble que trois mois mais il me connaît assez pour savoir que je n’ai pas pu tuer Bobby. Vous qui me connaissez depuis toujours devriez le savoir encore mieux que lui.

— Nous ne te connaissons pas de la même manière que lui, persifla Travis d’un ton plein de sous-entendus. Mais rassure-toi, je sais exactement à qui j’ai affaire. Et je le sais depuis que tu as mis le grappin sur Bobby. J’ai compris tout de suite que tu ne valais rien, que tu n’étais qu’une sale…

— Ça suffit, Travis, coupa de nouveau Walt sur un ton qui n’avait cependant rien de désapprobateur. Reconnaissez, Elena, que toute cette histoire est un peu bizarre.

— N’empêche qu’elle est vraie.

— Mmm, fit Walt, sceptique. Je suppose qu’Alvarez peut nous montrer cette mystérieuse coupure de journal ?

— Oui, sûrement. J’ai moi-même vu l’enveloppe qui portait le cachet de la poste de Western Bluff.

— J’attends de l’avoir sous les yeux. Mais pourquoi n’avez-vous rien dit de tout cela hier ? Vous deviez bien vous douter que vos petites cachotteries, lorsqu’elles seraient découvertes, ne plaideraient pas en votre faveur.

— C’est justement pour ça que j’ai préféré me taire. Je ne voulais pas que vous tiriez des conclusions hâtives. Comment avez-vous su que Matt et moi nous connaissions ?

— J’ai été un peu long à la détente, je l’avoue. Puis je me suis souvenu tout à coup que votre père avait fait tout un esclandre une fois parce que vous aviez un petit ami. Je n’ai eu aucun mal à remettre en place les pièces du puzzle.

Matt l’avait prédit, songea Elena.

Walt la scrutait d’un air soupçonneux.

— C’est étrange qu’après avoir été littéralement chassé de Western Bluff, et avoir coupé les ponts avec vous, ce type revienne huit ans plus tard juste parce qu’il a reçu une coupure de journal.

Elena ne pouvait prétendre le contraire.

— C’est peut-être étrange, mais c’est comme ça.

— Quand Alvarez doit-il rentrer ?

— Il ne me l’a pas dit.

— En ce cas, nous reviendrons un peu plus tard.

— A moins que nous ne le rencontrions en ville, fit remarquer Travis d’un ton qui laissait entendre qu’il allait tout faire pour le trouver.

— Oui, c’est possible, répondit Elena.

— Une dernière chose, dit Walt comme si l’idée venait de lui traverser l’esprit. Je vous déconseille fortement à vous et à votre employé de quitter la ville.

— Je n’ai pas l’intention de partir, déclara Elena.

Cela lui fit drôle de dire une chose pareille, elle qui rêvait depuis si longtemps de s’en aller. Mais même si elle en avait eu la possibilité, même si ses moyens le lui avaient permis, elle ne serait pas partie. Parce qu’elle était innocente et que tout le monde la croirait coupable si elle prenait la fuite.

Au regard que lui lança Walt, elle devina qu’il ne la croyait pas. Elle n’en fut pas surprise mais, dans le fond, elle s’en fichait. A quoi bon user sa salive à essayer de le convaincre ?

Qu’il pense ce qu’il veut, songea-t-elle.

Mais, contrairement à ce qu’il croyait, elle ne ferait pas comme sa mère.

Elle n’allait pas prendre la tangente.

Et fuir lâchement ses responsabilités.

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