Une suspecte trop parfaite - Un allié aux yeux d'émeraude (Black Rose) (French Edition)
Chapitre 2
2
— Il va falloir prendre à droite, indiqua Elena tandis que Matt sortait en marche arrière de son stationnement.
Acquiesçant d’un hochement de tête, il tourna à droite sans la regarder. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui en manquait.
Il ne l’avait pas vue depuis des années et voilà qu’elle était là, assise sur le siège passager de sa camionnette. Elle avait posé ses sacs de courses entre elle et lui, comme pour le tenir à distance, mais Matt ne pouvait faire abstraction de sa présence.
Jamais il n’aurait imaginé que la revoir après tout ce temps lui ferait un tel effet. Pour lui, Elena n’était qu’un lointain souvenir. Un souvenir déplaisant, qui plus est.
Mais contre toute attente, à la seconde où il avait posé les yeux sur elle, tout lui était revenu d’un coup. Comme s’il l’avait quittée la veille.
Elena Reyes.
La plus jolie fille qu’il lui ait été donné de rencontrer. Et d’aimer. Elena avait été son premier amour. Il se souvenait d’avoir été complètement subjugué par sa beauté et de ne plus avoir eu d’yeux que pour elle. Chacun de ses sourires le transportait et faisait de lui le plus heureux des hommes.
La dernière fois qu’il l’avait vue, elle ne souriait pas, bien sûr. Elle pleurait en lui expliquant qu’elle ne l’aimait pas autant qu’il l’aimait lui. C’était en substance ce qu’elle lui avait dit. Il avait alors compris son erreur et s’en était voulu de s’être autant attaché à elle.
Maintenant non plus elle ne souriait pas. Elle avait le regard morne, les lèvres pincées et les traits tendus.
Mais cela n’enlevait rien à son incomparable beauté.
Ni ses soucis actuels, ni les huit ans qui venaient de s’écouler n’avaient marqué son beau visage. Il avait perdu sa fraîcheur juvénile, certes, mais la maturité seyait à merveille à ses traits parfaits. A vingt ans, elle était jolie. Aujourd’hui, elle était belle.
Quelle guigne !
Matt aurait préféré la trouver méconnaissable. Si elle avait grossi, vieilli, enlaidi, cela lui aurait sans doute facilité les choses. Il ne serait pas aussi troublé. Trouble qu’il ne s’expliquait pas puisque, Dieu merci, Elena ne représentait plus rien pour lui.
Une fois lui avait suffi. La jeune femme l’avait vacciné à jamais contre les élans du cœur.
— Alors, Matt, dit-elle en se tournant vers lui. Qu’est-ce qui t’amène ?
Il lui sut gré d’avoir posé la question. D’une part, parce qu’elle l’arrachait à ses pensées et, de l’autre, parce qu’il était temps d’entrer dans le vif du sujet.
— J’ai reçu ceci par la poste, dit-il en tirant l’enveloppe de sa poche et en la lui tendant. Ce n’est pas toi qui me l’as envoyée ?
Elle répondit avant même de prendre l’enveloppe.
— Non, pourquoi aurais-je fait cela ?
Sa surprise et sa perplexité ne pouvaient pas être feintes. Il sentit tout de suite qu’elle disait la vérité.
— Je ne sais pas. Mais en dehors de toi, je ne vois vraiment pas qui cela pourrait être.
— Je ne connais même pas ton adresse, objecta-t-elle en retournant l’enveloppe. Tu habites au Nouveau-Mexique ?
— Oui, et il faut croire que quelqu’un le savait. Je me demande qui a bien pu s’enquérir de ce que je devenais.
— C’est bizarre, en effet. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas moi. Et qu’y a-t-il dedans ? demanda Elena en brandissant l’enveloppe.
— Une coupure de journal qui relate les circonstances dans lesquelles ton mari est mort.
Elle se figea, fixant l’enveloppe comme si elle lui brûlait les doigts et qu’elle n’aspirait qu’à s’en débarrasser.
— Pourquoi t’avoir envoyé ça ? murmura-t-elle.
— Pour me mettre au courant, je suppose.
— Oui, mais dans quel but ?
— Me faire venir. Comme je te l’ai dit, ajouta-t-il après une courte hésitation, j’ai cru que tu en étais l’expéditrice.
Elena fronça les sourcils.
— Quelle drôle d’idée ! Pourquoi aurais-je fait une chose pareille ?
Vaguement embarrassé, Matt haussa les épaules.
— J’ai pensé que tu avais besoin d’aide et que tu faisais appel à moi parce que tu n’avais personne d’autre vers qui te tourner. D’après l’article, tu sembles être dans le pétrin. Et c’est peut-être justement pour ça qu’on me l’a envoyé.
— Pour que tu viennes me tirer de là ? J’en doute fort, dit Elena avec un raclement de gorge qui trahissait son amertume. Personne n’a levé le petit doigt pour m’apporter le moindre réconfort. Comme tu l’as sans doute remarqué, je ne suis pas en odeur de sainteté auprès des habitants de cette ville.
Après l’épisode des pneus crevés, Matt pouvait difficilement prétendre le contraire. Qui avait bien pu lui faire cette crasse ?
— Y a-t-il eu d’autres actes de malveillance à ton encontre ?
— Non. Mais depuis la mort de Bobby, les gens me tournent le dos et plus personne ne me décroche un mot. En dehors de la police.
En la voyant hausser les épaules, il comprit quel calvaire elle endurait et il eut pitié d’elle. Elena s’était aigrie, en huit ans, mais peut-être pas au point d’avoir tué son mari. Même si cela pouvait arriver de perdre la tête et de commettre l’irréparable. Sous l’effet de la colère, par exemple. Ou en essayant de se défendre. Un coup de feu était si vite parti…
Matt n’arrivait pas à croire qu’elle ait pu tuer de sang-froid. Pas Elena.
A moins qu’il ne se soit fait des illusions sur son compte et qu’il ne l’ait jamais vue sous son vrai jour ? Il s’était souvent demandé, après leur séparation, s’il la connaissait aussi bien qu’il le croyait.
— Que s’est-il passé, Elena ?
Elle le regarda, l’air surpris.
— Tu n’as pas lu l’article ?
— Je préfère entendre ta version.
Elle le fixa un long moment sans rien dire.
— Qu’est-ce qui t’amène, Matt ? demanda-t-elle de nouveau. Tu as reçu cet article qui t’a rappelé… quelqu’un que tu as bien connu, et hop, tu es venu du Nouveau-Mexique, comme ça ?
Quelqu’un que tu as bien connu. La manière dont elle parlait de leur histoire était intéressante. Son hésitation n’avait pas échappé à Matt. Qu’avait-elle failli dire avant de se reprendre ?
— J’ai eu envie de savoir ce qu’il en était, répondit-il. Je me suis demandé si c’était vrai.
— Qu’est-ce que ça peut te faire ?
— Dois-je comprendre que c’est vrai ?
— Je n’ai jamais dit ça. Je veux seulement savoir quelle importance cela a pour toi.
— Je suis curieux. Pour moi, tu n’as rien d’une criminelle. Peut-être que je tenais à m’assurer que tu n’avais pas changé au point d’en devenir une.
Elle baissa la tête, parut s’affaisser sur son siège et murmura :
— Merci.
— De quoi ?
— De penser que je n’ai rien d’une criminelle. Il y a des gens ici qui me connaissent depuis bien plus longtemps que toi et qui semblent en douter.
— Tu ne l’as donc pas tué, si je comprends bien ?
— En effet, répondit-elle d’une voix ferme.
— Que s’est-il passé ? demanda de nouveau Matt.
En la voyant prendre une profonde inspiration, il crut qu’elle allait se lancer mais, tendant le bras devant elle, elle déclara :
— Nous y sommes. Je te raconterai plus tard.
Au croisement, il s’engagea sur la route qui conduisait au ranch. Il suffisait de suivre le panneau. La propriété semblait immense. Matt songea qu’Elena avait fait un bon mariage. Il est vrai que les Weston n’étaient pas n’importe qui. Il ne les connaissait pas personnellement mais il se souvenait que leur nom était respecté dans la région.
Le ranch apparut enfin. Il se composait d’une grande maison à un étage et de nombreuses dépendances entourées de vastes pâturages. Au loin, un troupeau de vaches paissait tranquillement. Pour faire tourner une ferme de cette taille, il fallait du personnel. Matt se demanda ce qu’allaient penser les gens qui travaillaient au ranch lorsqu’ils le verraient.
— Tu as combien d’employés ? demanda-t-il.
— Plus aucun, hélas.
Il ne put cacher sa surprise. Elle eut un haussement d’épaules résigné.
— Personne ne veut travailler pour une meurtrière.
— Comment fais-tu, alors ?
— Je me débrouille.
Dès qu’il s’arrêta, elle sauta à bas de la camionnette, attrapa ses sacs et se dirigea vers la maison. Matt lui emboîta le pas, admirant son allure décidée. La timide jeune fille avait fait place à une femme au caractère bien trempé.
Elle gravit les marches du perron et ouvrit la porte.
— Viens avec moi dans la cuisine. Il faut que je range les courses.
Il la suivit docilement jusque dans la cuisine, à l’autre bout de la maison. Au passage, il jeta un coup d’œil à la salle de séjour, spacieuse et agréable. C’était là qu’elle vivait avec son mari, songea-t-il, contrarié par cette pensée qu’il s’empressa de chasser de son esprit.
Pendant qu’Elena vidait ses sacs et rangeait ses courses, Matt, appuyé contre le chambranle de la porte de la cuisine, la regardait faire sans rien dire. Il y avait une table et une demi-douzaine de chaises mais il restait debout.
Refermant le réfrigérateur, Elena parut soudain se souvenir de sa présence.
— Pardonne-moi. Je manque à tous mes devoirs. Tu veux boire quelque chose ?
Il secoua la tête.
— Non, merci. Je n’ai pas soif. Tu devais me raconter ce qu’il s’était passé.
Elle soupira puis hocha la tête.
— C’est vrai. Le problème, c’est que je ne sais pas très bien par où commencer.
Le problème, pour lui, c’était qu’il n’avait aucune envie de l’entendre parler de sa vie conjugale, sujet qu’elle allait pourtant bien être forcée d’aborder. Et cette réticence qu’il éprouvait à l’entendre évoquer sa vie maritale le préoccupait beaucoup, mais il préférait ne pas en chercher la cause.
— Je t’avouerai que j’ai été surpris d’apprendre que tu vivais toujours à Western Bluff, dit-il. Tu projetais d’aller t’installer en ville, il me semble. Je me souviens que tu trouvais l’été interminable et que tu attendais la rentrée avec impatience pour pouvoir retourner à la fac.
— Oui, je sais, admit-elle dans un souffle en évitant son regard. Je n’avais pas l’intention de rester ici.
— Comment se fait-il que tu ne sois pas partie ?
— Eh bien, on ne choisit pas toujours, tu sais. Bobby… est entré dans ma vie… et une chose en entraînant une autre, je suis finalement restée.
Elle se tut, visiblement gênée. Ce sujet l’embarrassant autant que lui, il n’avait rien à craindre : elle passerait rapidement à autre chose.
Matt se demandait cependant quelle sorte d’homme pouvait bien être ce Bobby Weston qui avait réussi à la faire renoncer à tous ses projets.
Matt, lui, avait échoué.
Mais à l’époque, il n’était qu’un simple ouvrier agricole qui allait de ranch en ranch, au gré des besoins. Il ne possédait rien et n’avait par conséquent pas grand-chose à lui offrir. S’il avait été moins pauvre, peut-être l’aurait-elle choisi…
Mais à quoi bon revenir là-dessus ? Tout cela, c’était du passé. Le destin les avait séparés et personne n’y pouvait rien. Il n’avait pas à se plaindre. Il avait une vie acceptable, et Elena aussi. Du moins jusqu’à la mort de son mari.
— Ce devait être quelqu’un de bien, ton mari, dit-il d’un ton aussi neutre que possible.
— En effet. Surtout au début. Nous avons commencé à sortir ensemble… l’été qui a suivi ton départ.
Matt tiqua malgré lui et, une fois de plus, sa propre réaction l’irrita. Il n’avait pas à se sentir trahi. En un an, Elena avait eu le temps de tourner la page. D’ailleurs, il n’avait pas vécu comme un moine pendant l’année qui avait suivi leur séparation. Loin de là. Sauf que lui, il n’avait épousé personne !
Tirant une chaise, Elena s’assit à la table avant de continuer.
— Nous nous connaissions depuis longtemps, en fait, car ici tout le monde se connaît, mais nous ne nous fréquentions pas. Je me demande même si nous nous étions déjà parlé. Il était au lycée quand je n’étais encore qu’au collège. Et puis, Bobby était issu d’une bonne famille, alors que moi… Nos chemins ne s’étaient jamais vraiment croisés. C’est au restaurant où je travaillais comme serveuse pendant l’été que nous avons lié connaissance. Je suis sûre que c’était la première fois qu’il posait les yeux sur moi. En bavardant, nous nous sommes découvert pas mal de points communs, le plus important étant que Bobby prévoyait lui aussi de quitter Western Bluff car rien ne le retenait ici. Je ne sais pas si tu connaissais les Weston, mais Bobby avait un frère aîné, Jim Junior. En tant qu’aîné, c’est à Jim que le ranch était censé revenir. Quand leur père est mort, il y a une vingtaine d’années, Jim avait à peine dix-huit ans mais il a fait face à ses responsabilités et pris la relève, comme prévu. Il aurait bien aimé que Bobby, une fois grand, travaille avec lui, mais Bobby ne se voyait pas vivre au ranch. L’été que tu as passé ici, il faisait un stage à Houston et n’était donc pas là. S’il est revenu l’été suivant, c’est parce que Jim avait besoin d’un coup de main. Bobby venait de finir ses études. Pour dépanner son frère, il a accepté de repousser à plus tard sa recherche d’emploi.
Elena fit la grimace, le regard perdu dans le vague.
— Tout l’été, nous avons parlé de nos projets de vie citadine. Nous avions décidé qu’à la rentrée, lorsque mes cours à la fac reprendraient, Bobby viendrait à Austin avec moi.
Matt eut le plus grand mal à masquer sa contrariété.
— Il avait quelques relations sur place et pensait pouvoir assez facilement trouver du travail, continua Elena. Cela aurait sûrement marché. Mais à la fin de l’été, Jim a beaucoup insisté pour qu’il reste encore un peu au ranch. Et Bobby a cédé. C’est à ce moment-là qu’il m’a demandé de l’épouser. Il voulait officialiser notre union, qui était selon lui partie pour durer. J’ai accepté.
— Vous vous êtes mariés au bout de combien de temps ? demanda Matt.
Elle tourna les yeux vers lui. Il lut dans son regard que répondre à cette question lui coûtait énormément. Et il devina que cette réponse allait le faire souffrir.
— Trois mois.
Il comprit alors pourquoi. Trois mois, c’était le temps qu’avait duré leur propre relation. Elena avait refusé à Matt ce qu’elle avait accordé un an plus tard à un autre homme.
— Tu devais sacrément tenir à lui, fit-il remarquer sans pouvoir totalement masquer son amertume.
Elle baissa les yeux.
— Il était fou de moi et… j’étais moi aussi… très amoureuse de lui, confia-t-elle, la gorge serrée.
En la voyant déglutir, il se demanda pourquoi cet aveu était si difficile. Craignait-elle de le blesser ?
— Je suis sûr que ton père a été ravi que tu te maries aussi vite, dit-il non sans ironie, car il se souvenait qu’Ed Reyes n’appréciait pas beaucoup que sa fille sorte avec lui.
Ed était très protecteur, au point que Matt s’était demandé si un futur gendre trouverait un jour grâce à ses yeux. Avec son pedigree, Bobby Weston était évidemment un bien meilleur parti que lui.
— Non, pas du tout, répondit-elle d’un ton sec. Nous nous sommes mariés en cachette puis je suis retournée à l’université. Bobby et moi étions persuadés que, au bout de quelques mois, il pourrait venir me rejoindre à Austin. Mais nous avons fini par apprendre la raison pour laquelle Jim tenait tant à ce qu’il reste au ranch. En fait, c’était parce qu’il était malade. Il prétendait que ce n’était pas grave mais ça l’était, en réalité. Sa santé s’est vite dégradée et, un jour, il est mort. Comme il ne s’était jamais marié et n’avait pas d’enfants, c’est Bobby qui a hérité du ranch. Au début, je pensais qu’il allait le vendre. Mais par loyauté envers Jim, il s’est senti obligé de reprendre le flambeau. Etant le dernier de la lignée, il lui appartenait désormais de gérer la propriété familiale. Je ne pouvais pas dire grand-chose. Tant et si bien qu’à la fin de mes études, c’est moi qui l’ai rejoint, et non l’inverse.
— Et du coup, tu es restée, résuma Matt.
— Je suis restée, oui, admit Elena avec un geste résigné.
— Tu as été heureuse, au moins ?
Elle le fixa droit dans les yeux et répondit tout à trac :
— Non. Nous ne l’avons été ni l’un ni l’autre. Au bout de deux ans, j’ai commencé à essayer de convaincre Bobby de vendre le ranch. Mais il ne voulait rien entendre. Son père était une gloire locale et, toute sa vie, Bobby avait entendu chanter ses louanges. Alors quand finalement, après la mort de son frère aîné, il s’est retrouvé à la tête du ranch, il a bien fallu qu’il assume. Toutes ces responsabilités, il les a prises tellement à cœur qu’il a fini par changer, au fil des années. Chaque fois que nous avions un coup dur, Bobby se sentait fautif. Il avait l’impression de ne pas être à la hauteur, d’être nul à côté de son père et de son frère. C’est devenu une obsession. Plus rien ne comptait en dehors du ranch. Il passait son temps à chercher des combines pour le développer et le rendre plus rentable, mais aucun de ses projets n’aboutissait jamais. Ces échecs successifs se répercutaient sur notre couple. Entre nous, c’était de plus en plus tendu. Le soir de sa mort, nous nous étions disputés. J’en avais assez. Bobby s’était mis dans la tête d’installer un nouveau système d’irrigation soi-disant formidable. Cela impliquait évidemment de gros travaux et entraînait des frais énormes qui allaient engloutir le peu d’argent qu’il nous restait. A court d’arguments, j’ai fini par le menacer de le quitter s’il persistait dans son projet. Je ne supportais plus de le voir tout sacrifier pour le ranch. Se sentant incompris, désavoué et mal aimé, il m’a dit de m’en aller. J’ai pris la voiture et je suis partie faire un tour, sans but précis, juste pour réfléchir et essayer d’y voir un peu plus clair. Au bout d’un moment, j’ai fait demi-tour et je suis rentrée. Quatre heures s’étaient écoulées depuis mon départ. J’ai remarqué en arrivant que la porte du bureau de Bobby était ouverte et qu’il y avait de la lumière. J’ai failli ne pas m’arrêter car j’avais hâte de me coucher et je voulais éviter une nouvelle dispute. Mais je savais que, si je ne passais pas le voir, il risquait de veiller toute la nuit, comme cela lui arrivait trop souvent.
Elena reprit son souffle.
— Il était par terre, étendu de tout son long sur le dos. Abattu d’une balle en pleine poitrine. Il ne respirait plus mais son corps n’était pas encore froid. Si j’étais rentrée ne serait-ce qu’une demi-heure plus tôt, j’aurais peut-être pu appeler les secours et le sauver…
— Ne dis pas ça. Si tu étais rentrée plus tôt, le meurtrier t’aurait peut-être tuée toi aussi.
— Je sais, mais j’aurais aimé pouvoir faire quelque chose pour Bobby. Au lieu de quoi, j’ai dû me contenter d’appeler la police. Le problème, c’est que nous nous étions disputés juste avant et que personne n’avait de raison de le tuer mis à part moi. Du coup, je suis devenue le suspect numéro un. Le shérif ne s’est pas gêné pour me dire qu’il me croyait coupable. Il aimerait bien pouvoir m’arrêter. Seule l’absence de preuves l’en empêche. L’arme du crime est vraisemblablement un pistolet qui appartenait à Bobby. Il était rangé dans son armoire à fusils, mais il n’y est plus, depuis le meurtre. L’assassin a dû le prendre. Comme le shérif est persuadé que je l’ai caché quelque part, le ranch a été fouillé de fond en comble un nombre incalculable de fois. Entretemps, les ouvriers agricoles sont partis. Ils ont eu peur que je ne puisse plus les payer à cause des frais de justice qu’entraînerait mon inculpation. L’un d’eux m’a même vivement conseillé de prendre un bon avocat.
— Celui-là, il valait mieux qu’il parte. Bon débarras !
— Peut-être bien. N’empêche que maintenant je n’ai plus personne pour m’aider et que, en plus de cela, toute la ville pense que j’ai tué mon mari.
— Ton mari n’avait probablement pas que des amis, fit remarquer Matt. Surtout si le ranch était en train de péricliter, comme tu sembles l’insinuer.
Elena hocha lentement la tête.
— J’ai étudié les comptes, ces derniers jours, et constaté que nous avions effectivement pas mal de dettes. Mais les banques ne tuent pas leurs clients débiteurs, que je sache ! Bobby n’avait pas que des amis, certes, mais à ma connaissance, personne ne lui en voulait au point de le tuer. Crois-moi, je me suis creusé la cervelle pour essayer de trouver le coupable. Sans résultat.
— Et du côté des ouvriers agricoles, tu as enquêté ? Qui était là, ce soir-là ? Personne n’a rien entendu ?
— Non, ils étaient tous en ville. Bobby leur avait donné un jour de congé.
— Comme par hasard ! s’exclama Matt. Et personne n’a trouvé ça bizarre ?
Elena haussa les épaules.
— Non, pas vraiment. En y repensant, je me suis dit qu’il devait s’attendre à ce que nous nous disputions et qu’il préférait que cela reste entre nous. Cela faisait un moment que ça couvait.
— Et si c’était l’un des ouvriers ? Celui qui avait si peur de ne pas être payé, par exemple ?
— Ils étaient tous au bar. Leurs alibis ont été vérifiés.
La frustration perçait dans la voix d’Elena. Matt se mettait à sa place. Tout semblait indiquer qu’elle était coupable. Mais il savait qu’elle disait la vérité. Son mari, ce n’était pas elle qui l’avait tué. Il la connaissait : Elena était incapable de faire une chose pareille. Elle avait donc besoin d’aide, même si ce n’était pas elle qui lui avait envoyé l’article de journal. Ce qu’il ne mettait pas en doute non plus.
Soudain, le bruit d’un moteur de voiture se fit entendre.
— Tu attends quelqu’un ? demanda Matt.
Elle s’empressa de secouer la tête.
— Non, personne, répondit-elle en se levant précipitamment.
— As-tu la moindre idée de qui cela pourrait être ?
Elle passa devant lui pour aller voir. Il lui emboîta le pas.
— Non, je ne vois vraiment pas. Mais quelque chose me dit que je vais encore avoir des ennuis.
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