Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 4 Un respect mutuel

Chapitre 4

 

Un respect mutuel

 

Amenis

 

Nezera

 

Plus je passais de temps dans ce château, moins je m’y sentais à ma place. Entre l’architecture chargée de lourdes moulures méticuleusement sculptées et ses portes en fer forgé, j'étouffais. Je ne sortais quasiment pas de l’enceinte afin de ne pas « effrayer » la population. Bon nombre des Daaryroniens ne voyaient pas d’un bon œil ma présence au sein du pays. Kievian désirait apaiser les foules avant de me laisser « libre de mes mouvements » et vu la situation, ce n’était pas près d’arriver.

« L’Antre d’Eleonor », comme j'aimais tant l'appeler, était le seul endroit où j’aurais pu me réfugier, s’il ne me donnait pas des envies de meurtre. Bien qu'en réalité, cela s'apparentait plus à un petit domaine en périphérie de la ville. Quelle n'avait pas été ma surprise lorsque j’avais découvert que des Originels d'Alyrane se trouvaient ici, à quelques kilomètres de moi. L'ancienne grande prêtresse avait organisé un village autour du culte de Gyara et des traditions de Gresa. Prisca insistait lourdement pour que je m'y rende afin de prouver que j'étais la « souveraine de tous les Anciens ». Ma nouvelle amie ne réalisait pas que, là-bas, tous ne désiraient qu'une chose : me voir morte et enterrée.

Et quand bien même, sa mère m'avait trahie de la plus horrible des façons. Eleonore, que je connaissais pour ma part sous le nom de Cyndra, était la prêtresse qui m'avait « aidée » à entrer sur l'île de Trinas afin de cacher le dernier morceau de la Table. À l’époque, j’étais persuadée de pouvoir lui faire confiance.

Sa « potion » censée me mettre en sommeil m’avait en réalité effacé la mémoire, mettant ainsi mon plan en péril. J’étais heureuse que Neven ne soit plus de ce monde, il aurait été dévasté de découvrir à quel point cette femme nous avait bernés. Quoi qu'il en fût, je ne comprenais pas quelles avaient été ses motivations. Cyndra savait que je désirais protéger ces terres du pouvoir de la Table. C’était pour cette raison que j’avais créé les Gardiens de la Table. Personne ne devait mettre la main sur l'artefact ou du moins sur la magie qu'il renfermait. Mon plan était simple : en m’enfermant avec le morceau, je pourrais réduire en cendres tous ceux qui tenteraient de s’en emparer. Sachant cela, elle avait tout de même décidé de me planter un couteau dans le dos. À cause de ses choix, son époux fou à lier possédait deux morceaux, dont le mien.

L'ancienne grande prêtresse avait déjà tenté de renouer le dialogue à plusieurs reprises. Seulement à chaque fois qu’elle ouvrait la bouche, je n’avais qu’une envie : lui arracher la langue. Ses mots n’avaient plus aucune valeur à mes yeux.

 

Je gravissais l’interminable escalier recouvert de tapis bleu nuit menant jusqu’à la salle du conseil en faisant de mon mieux pour ne pas me prendre les pieds dans ma robe. Prisca avait insisté pour que je troque mes jupes ainsi que mes pantalons pour des tenues « plus adaptées à mon statut royal ». Enfin, royal pour Nezera. Je n’avais jamais vu ma mère porter de toilette pareille. Les corsets, les gaines et autres joyeusetés n’avaient pas leur place à Solime, encore moins à Gresa. J’en venais à regretter mes placards de robes drapées, ce qui était un comble en sachant que je refusais de les porter. Je ne comptais plus le nombre de fois où mon oncle Amyrn m’avait sermonnée sur le sujet.

Quoi qu’il en fût, je devais en plus du sourire figé sur mes lèvres, supporter une espèce de baleine en métal qui me comprimait les côtes. Respirer devenait une torture qui grandissait à chaque pas. Toute cette mise en scène me faisait presque regretter le palais de Makel. Si l’empereur était à cheval sur le protocole, je pouvais au moins m’habiller comme je le souhaitais. Tant que je portais du vert ou du noir, il me laissait tranquille. Je n'avais même plus le loisir de m'entraîner. Selon Kievian, me voir tenir une arme aurait pu envoyer un symbole contraire aux seigneurs de Daaryrona. En somme, je ne devais pas sembler hostile à la couronne… Comme si j’avais besoin de tenir une épée pour ravager leurs terres. J’avais l’impression de régresser et ça me tapait sur les nerfs.

Avichail m’attendait en haut des escaliers, impeccablement apprêté dans sa cuirasse gravée du loup de Nezera. En découvrant la garde de son pommeau sertie d’obsidienne et de citrine, j’esquissai un sourire franc, peut-être l’unique de ma journée. Il conservait un modeste symbole de nos racines. Je devenais nostalgique de Solime, de ses contrées sauvages, de ses lacs gelés et de nos coutumes. Mon pays me manquait.

— J’affectionne beaucoup cette couleur, me dit-il en me tendant son bras. Le bleu se marie à la perfection avec ton regard acéré. Tu sais que tu vas devoir paraître aimable ?

Je levai les yeux au ciel en poussant un petit soupir.

— Promis, je vais mettre mon plus beau masque pour faire plaisir à ces rapaces. Par contre, cette robe est une véritable torture. Je ne rêve que d’une chose : m’en débarrasser et la brûler.

— Je me ferai une joie de le faire pour toi tout à l’heure, susurra-t-il à mon oreille d’une voix féline. Je te préfère aussi sans rien sur le dos.

Mes lèvres s’étirèrent une seconde fois. J’avais vraiment hâte d’en finir avec ce conseil de malheur pour goûter aux délices de son corps. Après tout, n’était-ce pas là l’unique activité physique que la couronne de Nezera m’autorisait à pratiquer ?

 

En pénétrant dans la salle de l’assemblée de Daaryrona, déjà pleine à craquer, je me forçai d’afficher une mine avenante. J’avançai au bras d’Avichail en observant du coin de l’œil cette horde de seigneurs venus quémander des faveurs, la queue entre les jambes. Ils étaient d’un ridicule... Le corps de l’ancien roi n’avait pas encore eu le temps de refroidir qu’ils étaient tous là, à se plier en quatre. J’en étais venue à me demander s’ils accepteraient de vendre leur corps pour quelques terres supplémentaires. C’était bien la seule chose qui ne changeait pas entre nos pays et les leurs : cette avidité de pouvoir et ces crétins aux dents qui rayaient le parquet. Au moins, je n’étais pas totalement dépaysée.

Les chuchotements se firent murmures, laissant derrière eux des œillades accusatrices voire haineuses pour les courageux d’entre eux. Ma présence à cette table leur déplaisait et ils ne se gênaient pas pour le montrer. Je passai à côté d’un seigneur aux cheveux grisonnants dont j’avais déjà oublié le nom. Il jura dans sa barbe impeccablement lustrée de graisse un nom peu subtil « traînée d'Inas ». Si dans mon crâne le dieu ricanait, à mon bras Avi se tendait telle la corde d’un arc.

— Laisse, lui soufflai-je, ils ont juste peur de nous.

— Ce n’est pas une raison ! Ils doivent te respecter !

— Ils savent que d’un claquement de doigts, nous pouvons renverser l’ordre des choses. Notre pouvoir les effraie. Comme tu le voulais, je reste calme et charmante... même si je t'avoue que l'image de ce vieux porc éviscéré se balade dans mon esprit.

— Je comprends pourquoi tu souris, blagua-t-il à voix basse.

Cette sensation de puissance était grisante. Savoir qu’à tout moment, je pouvais réduire en cendres ce pays me plaisait… Je possédais un moyen de défense imparable, un poids dans la balance qu’aucun d’eux n’oserait concurrencer. Pour la simple et bonne raison qu’ils n’en avaient ni la force ni le pouvoir. 

Debout, face à l’entrée, Kievian nous invita à nous asseoir à nos places respectives.

— Merci de vous être rendus disponibles pour cette assemblée exceptionnelle. Votre présence est un véritable soutien en ces temps particulièrement sombres pour notre royaume.

Tandis que ses seigneurs le remerciaient en minaudant jusqu’à se rouler au sol, nous nous assîmes, Avichail et moi, à la droite du futur roi. La table du conseil était agencée en arc de cercle avec de lourdes chaises en bois sculpté recouvertes de velours bleu nuit. Au moins, l'assise ne me donnait pas mal aux fesses. J'adorais cette disposition, semblable à celle que mon père utilisait. Elle permettait de garder un œil sur chacun des invités tout en offrant une sensation d'équité somme toute relative.

Prisca me lança un sourire en coin en inclinant légèrement la tête. Nous étions les seules femmes de pouvoir de cette assemblée. Deux reines diraient certains, même si pour ma part, je rejetais ce titre. La future dirigeante du pays se tenait fièrement au côté de son promis. Prisca possédait cette allure impériale ainsi que cet air impénétrable qui lui donnait une assurance hors pair. Cependant, je n’osais imaginer le poids qui pesait sur ses frêles épaules. Sa place n’était pas enviable…

Kievian se leva, accompagné de Prisca. Tous les seigneurs ne fixaient qu’un unique détail : leurs doigts entrelacés.

Bien joué !

— Je sens qu’on va s’amuser, railla Inas qui n’en perdait pas une miette.

— Vous le savez tous, mon père, le roi Drius, nous a quittés il y a deux jours. À ce titre, nous avons décidé la princesse Prisca et moi-même de célébrer notre union à la suite de ses funérailles.

L’annonce leva un vent de contestation au sein du conseil. Certes, je comprenais l’urgence de la situation, mais sa décision était précipitée. Un mariage, juste après un évènement si triste… Vraiment ! Je ne connaissais pas leurs coutumes mais chez moi, les rites qui suivaient la perte d’un souverain pouvaient durer des mois. Cela ne nous serait jamais venu à l’esprit d’organiser une succession si vite.

— Moi-même, je n’aurais pas osé. C’est audacieux.

Le masque de Prisca se fissura un instant. Je n’avais qu’une envie : la serrer dans mes bras. Elle se retrouvait à devoir s'unir à un inconnu en deuil quelques heures après la cérémonie d’adieu de l’ancien souverain. C’était sinistre au possible. Et cela était sans compter sur l’accueil qu’elle allait recevoir… Est-ce que le peuple de Daaryrona était prêt à l’accepter en tant que reine ?

— N’est-ce pas un peu hâtif ? questionna le porc à l’intelligence d’une huître. Cela pourrait être vu comme une provocation envers l’Empire d’Adreka, Majesté.

Kievian s’apprêtait à lui répondre, quand Prisca posa sa main délicatement sur l’avant-bras de son futur époux.

— Je vous remercie de votre considération, Seigneur Abren. Cependant, je vous invite à prendre la parole quand cette dernière vous sera accordée et pas avant. Sachez que l’empereur Nadren n’a pas attendu le décès de notre roi pour se mettre en marche. Sans ce mariage, notre pays sera affaibli.

— Du sang, du sang, du sang. Les humains sont tellement divertissants… Elle a de l'aplomb et du piquant, c'est grisant.

Je me retenais de rire à ses commentaires lorsqu'un autre seigneur se leva à son tour puis s’inclina avant de prendre la parole.

— Sauf votre respect, Princesse, vous êtes sa fille et nous savons pertinemment que l’empereur tout comme notre défunt roi n’ont jamais approuvé cette union. Votre ambition peut vous mener à votre perte.

Kievian tapa du poing sur la table, ce qui sonna le glas de cette petite rébellion puérile.

— Seigneur Radan, je vous invite à surveiller vos propos. Vous vous adressez à votre future reine.

Prisca le remercia d’un hochement de menton avant de rétorquer, amusée :

— Je suis son unique héritière. Pensez-vous réellement que mon père prendra le risque de nuire à son héritage ? Il n’est pas idiot. Et en ce qui concerne Drius, sachez que nous avons eu une longue conversation lui et moi avant le drame.

Elle sortit une lettre sertie du sceau royal d'un dossier posé devant elle et la tendit avant de poursuivre :

— Voici la preuve irréfutable signée de sa main que notre union est bénie par ses soins. Osez-vous remettre en considération sa dernière décision en tant que roi, Seigneur Radan ?

Prisca possédait la même aura teintée de danger que son père. Elle avait appris à manier les mots comme une arme et le faisait à la perfection. Avichail pressa ma main en esquissant un sourire en coin, pas peu fier de voir, lui aussi, ce couple remettre enfin ces médiocres seigneurs à leur place. Le fameux Radan s’excusa platement en reposant son postérieur sur sa chaise. Kievian se tourna vers moi, puis m’invita à me lever.

— Amenis Sideris Notaren, en tant que futur souverain de Daaryrona, je reconnais officiellement votre héritage ainsi que votre couronne. J’espère qu’ensemble, nous parviendrons à unir nos peuples dans une alliance durable.

Alors celle-ci, je ne m’y attendais pas…

L’étau que je redoutais se refermait brutalement sur moi. Porter un faux titre pour m’assurer un toit temporaire et le faire reconnaître par tout un royaume était deux choses bien différentes. Kievian venait de me donner une légitimité que j’avais jusqu’alors refusée. Non, plus précisément, il me forçait la main. Je m’apprêtais à rejeter sa proposition quand la pression des doigts d’Avichail se fit plus forte.

— Accepte, petite créature…

— Pourquoi ? Je ne veux pas de cette maudite couronne !!

Inas, agacé, griffa les parois de mon esprit pour protester. Je détestais cette sensation et j’eus un mal fou à dissimuler le frisson qui secoua mon corps.

— Tu es une Originelle, l’enfant que ma fille et Alyrane n’ont pas pu avoir. Accepte ton destin et cesse de courir après des chimères. Fais-leur honneur, tu me l'as promis.

Je m’en souvenais, mais je ne m’attendais pas à devoir assumer ces fonctions. Ce n’était pas prévu dans mes plans, loin de là.

Un second vent de contestation se souleva dans l’assemblée de conseillers. Radan passait son temps à grommeler pendant qu’Abren passait son temps à lorgner sur le décolleté de la princesse en priant que Gyara leur vienne en aide. Je dus calmer Avichail qui se leva, main au fourreau.

— Ce n’était pas trop tôt, lança le seigneur de Jyza[1] à voix haute. Nous avons besoin de son pouvoir pour faire face à l’ennemi. Avec l’héritière de l’Équilibre à nos côtés, l’alliance pourra enfin voir le jour.

Lui, c’était un certain Granden, un homme à la peau mate avec une lueur de feu dans le regard. Je me demandais encore comme un exilé d’Ancerasse avait réussi à gravir les échevelons de la seigneurie. Il ne prenait que rarement position, préférant rester en retrait, toutefois chacune de ses interventions était mémorable. Les autres seigneurs répliquèrent en haussant la voix. Sentant une horrible migraine pointer le bout de son nez, je décidai de mettre fin à ce spectacle ridicule :

— Merci pour votre soutien Kievian, lui répondis-je en me levant. Cependant, je préférerais que vous m’appeliez par mon nom complet : Amenis Sideris Notaren Narkrem.

— Vous n’êtes pas mariés selon nos coutumes, cracha Abren avec véhémence. Sans oublier que son patronyme est synonyme de trahison. Son père a souillé notre Déesse.

Je sentis la colère d’Avichail dans mon dos. Mon pendentif s’échauffa

contre ma poitrine lorsqu’une vague de rage m’envahit subitement, chaude, âpre, violente.

— Votre Déesse… raillai-je. Quelle courte mémoire, Abren. Dois-je vous refaire un cours d’histoire ?

Le seigneur, rouge de colère, frappa violemment ses poings avant de

pointer Avi du doigt.

— Ce monstre n’a rien à faire à notre table ! Ce n’est qu’un mercenaire que nous tolérons. Il est important qu’il n’oublie pas où est sa place : dans la boue d’un champ de bataille.

Je me téléportai face à ce misérable mortel, attrapai sa veste et le tirai à

moi.

— C’est ainsi que vous traitez l’homme qui a sauvé vos fesses un nombre incalculable de fois ? Sans Avichail Narkrem et sa milice, vos petits royaumes auraient terminé sous la bannière de l’aigle. Alors si j’étais vous, j’avalerais ma langue avant que je ne vous l’arrache.

Inas grattait à la surface de mon crâne, ronronnant. Mon sang pulsait dans mes tempes. J’enrageais… Ces grands seigneurs avaient-ils oublié que, s’il le désirait, Avichail pouvait s’emparer de pouvoir et s’asseoir sur ce trône ?

— Vous n’êtes qu’une pute à dieu ! vociféra-t-il. Sans lui, vous n’êtes absolument rien.

Je vais le saigner à blanc !

J’ouvris les portes de ma magie qui lentement s’échappa des pores de ma peau pour l’encercler. Il recula en gesticulant sans quitter les ombres qui l’entouraient. J’entendis la horde de gardes dégainer leurs épées, pensant naïvement qu'ils pouvaient faire le poids. Le reste des conseillers s’était levé pour fuir à l’autre bout de la pièce.

— Cela suffit ! tonna Kievian en tapant du poing sur la table. Votre attitude, Seigneur Abren, est intolérable !

J’esquissai un sourire satisfait tout en rappelant mes ténèbres d’un mouvement de poignet. Il n’était pas question de faire un scandale maintenant, en revanche, si un jour je me retrouvais par un heureux hasard face à ce crapaud, je prendrais un plaisir non négligeable à achever ce que j’avais commencé. Son manque de respect ne resterait pas impuni. Ce temps était révolu.

Je me rassis au côté d'Avi tout en réajustant mon jupon.

— Amenis, m’interpella le prince. Je vous invite à ne plus menacer mes seigneurs. En ces lieux, vous n’avez aucun pouvoir. Dois-je vous rappeler que Noctrane fait partie de mon royaume et qu’à ce titre, vous et Avichail êtes mes sujets ? Vous serez avisée de rester à votre place.

Je serrai l’accoudoir avec une telle force que je sentis le bois craqueler sous mes paumes. Avichail posa sa main sur la mienne et me souffla discrètement à l’oreille :

— N’oublie pas que Solime ainsi que Noctrane sont maudits depuis trois siècles. Les Lancin règnent sur ce continent à présent. Pour eux, nous ne sommes que des vestiges du passé.

Solime, une ruine… Une relique…

Ils tremblaient de peur devant Alyrane alors que mon pays n’était qu’à une éclipse d’eux. Quelle bande d’inconscients.

— Les vestiges peuvent renaître gronda Inas dans mon crâne.

— Une fois que tout sera terminé, j’y compte bien.

— Tu embrasses enfin ton héritage. Je suis si fier de toi, ma petite créature.

Mon but n’était pas d’asservir les Hommes. Toutefois, il était important qu’ils comprennent qu’à présent, il ne leur était plus possible de nous prendre de haut. Le titre d’« Anciens » dont ils nous affublaient était une insulte aux sacrifices que nous avions fait ainsi qu’aux luttes qu’Avichail et moi avions menées pour les libérer de ces camps d’esclaves. L’Histoire nous avait enterrés, préférant enfouir ce pan de leur passé sous un tapis poussiéreux. Pourtant, sans nous, aucun d’eux ne serait là, précieusement habillé, gavé de vin ou de viande. D’une certaine manière, le monde actuel devait me remercier car à l’heure qu’il était, sans mon intervention, tous croupiraient dans leur propre crasse.

Une alliance n’était possible que si le respect était mutuel et pour le moment, nous en étions loin. Beaucoup trop loin à mon goût. Il était temps qu’eux aussi retrouvent leurs racines.

— Amenis, je n’ai pas entendu votre réponse, me provoqua Kievian en me toisant.

Parce qu’il attend que je ploie le genou devant lui ? Sérieusement !

Je me levai et marchai jusqu’à lui, malgré le grondement d’Avichail. Il était hors de question que je courbe l’échine. Je ne l’avais pas fait devant Makel, il en était de même pour lui. Je n’étais plus la petite Alyranienne amnésique manipulable dont ils pouvaient se moquer… Il désirait une reine, j’allais leur en donner une.

— Je ne me prosternerai pas, est-ce clair ?

Prisca secoua la tête en soupirant. Pourtant, je savais qu’elle comprenait ma position. Si je m’abaissais à ça, quelle serait la suite ?

— Avichail. Tiens ta femme en place.

Pardon ?!

J’entendis un rire gras sur ma gauche qui me donna des envies de meurtre sanglant. D’un geste vif, j’encerclai le coupable d’une liane blanche. Radan tenta de toucher la liane, à ses dépens. Il pesta en sentant la décharge de magie parcourir son bras.

— Être en deuil n’est pas une raison suffisante pour que je tolère ton manque de respect.

Le futur roi se redressa, les mains à plat sur la table et me fixa avec défiance. Un nouveau duel venait de débuter.

— Tu es ici sur mes terres, alors n’abuse pas de ma gentillesse. Si je tolère ta présence, c’est uniquement parce qu’il me l'a demandé. Reste à ta place, ou je te renvoie en cadeau de mariage à Nadren.

Je ne pus retenir ce rire froid et létal de franchir la barrière de mes

lèvres. Pendant un bref instant, j’hésitai à dévoiler à ces précieux seigneurs qu’en réalité, leur futur souverain avait failli goûter à la lame d’Avi.

— Kievian, s’insurgea Prisca en le tirant par le bras. Tu n’en penses pas un mot.

— Mon royaume, mes règles, gronda-t-il en pointant la porte du conseil. Je ne te retiens pas, Amenis. Par contre, ne compte pas sur nos ressources ou notre soutien. Tu seras seule, totalement seule.

Les autres seigneurs n’en loupaient pas une miette, savourant nos joutes verbales avec délectation. Il ne faisait aucun doute que cet évènement allait se répandre comme une traînée de poudre dans tout le pays. Kievian était au pied du mur, car ni lui ni moi ne pouvions revenir en arrière. Il en allait de nos réputations respectives. Aucun de nous ne cèderait, nous étions dans une impasse.

— Kievian, tu as tendance à oublier à qui tu t’adresses… le mis-je en garde, sans la catastrophe de Gyara, tu nettoierais du crottin ou tu servirais de chair à saucisse en première ligne sur les champs de bataille. Alors remercie-moi, au lieu de me provoquer. Je n'ai nul besoin de toi ou de ton armée pour arriver à mes fins. En revanche, VOUS avez besoin de moi. Je te conseille donc à l’avenir de surveiller tes paroles, car je te rappelle au demeurant que si je le veux, je peux raser l’intégralité du château sans même lâcher une goutte de sueur.

Sur ces mots, je laissai mes ténèbres ramper sur le sol et recouvrir le carrelage en mosaïque jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un épais nuage noir. L’intégralité des seigneurs se mit en position défensive, invoquant tour à tour leur propre magie en rempart. Comme si l’élémentaire pouvait contrer celle de l'Équilibre…

— Délicieux… Il était temps.

Je sentis une pression sur mon bras. Sans même avoir besoin de me retourner, son parfum emplissait mes narines. Le souffle d’Avi parcourut ma nuque, amenant avec lui un frisson glacial.

— Amenis, ce n’est pas le moment. Arrête, me supplia-t-il à voix basse en serrant sa prise. Pense à ton peuple.

Comment Avichail Narkrem avait-il pu tomber aussi bas ? Les siècles de servitude où son nom avait été traîné dans la boue ne lui avaient-ils donc pas suffi ?!

Prisca cessait de respirer, fixant les volutes sombres qui léchaient les pans des murs. Le plus délectable à mes yeux restait la peur palpable qui perlait sur le front de ces vautours de seigneurs. Kievian, lui, ne se démonta pas, me tenant tête. Il roula ses épaules et, d’un geste, s’éleva dans les airs.

La magie du vent…

Ce souffle si familier m’arracha un pincement au cœur. L’espace d’un instant, je revis le portrait de Daryl en plein désert, luttant avec son élément dévastateur.

Le futur roi se réceptionna face à moi. Je levai les yeux vers lui pour soutenir son regard. Le duel se poursuivait, pourtant je savais que j’allais devoir mettre fin à cette partie. Les lèvres de Kievian s’étirèrent pour dévoiler enfin son véritable visage. Ce petit jeu de pouvoir l’amusait tout autant de moi. Décidément, il n’était pas si différent de l’empereur.

Pauvre Prisca…

Le prince s’approcha de moi et chuchota au creux de mon oreille :

— J’ai besoin de toi ? Ma pauvre, tu n’es rien qu’une exilée. Ainsi tu ne m’es d’aucune utilité… Tu veux saccager le palais ? Vas-y, libre à toi ! Et après ?

Avichail se posta sur le côté avant de plaquer sa main sur sa poitrine.

— Kievian. Prends garde à tes paroles.

— Il n’y a que la vérité qui blesse, mon ami. Qu’elle unisse Nirakon si elle désire que je la traite comme mon égal. Pour le moment, elle n’est qu’une épine dans mon pied.

Je fis un pas vers lui, plus menaçante que jamais. La colère grondait dans mon crâne, sans que j’arrive à savoir si cette dernière était la mienne, celle d’Avi ou bien d’Inas. Toutes se mélangeaient dans ma tête, compressant mon esprit dans un étau intenable.

— Avec ou sans royaume, je ne serai pas sous tes ordres. Ni aujourd’hui ni demain, Kievian. Rentre-toi ça dans le crâne une bonne fois pour toutes. Si j’avais voulu ta couronne, je l’aurais déjà prise de force, alors tu peux cesser ce petit jeu d’ego. Tu veux que je te respecte ? Parfait, respecte-moi en retour, c’est simple. Donnant-donnant.

Il haussa brièvement un sourcil. Lui aussi comprenait que je ne lâcherais pas le morceau, nous étions dans un rapport de forces égalitaires. Du moins sur le plan de la balance politique. Il avait besoin de moi comme d’un faire-valoir et j’avais besoin de m’assurer une armée afin d’éviter de ravager l’intégralité du monde.

L’atmosphère sous tension électrisait la pièce. Je sentais les magies s’entrechoquer, se frictionner. Une étincelle et Daaryrona s’enflammait. Nous nous fixâmes pendant de longues minutes, sans qu’aucun de nous ne baissât sa garde. Kievian recula d’un pas en tendant sa main vers moi.

— Tu veux que je te respecte, alors prouve que tu es capable de rassembler, Amenis. Unis les tiens sous ta bannière, ensuite nous traiterons d’égal à égal.

Je l’empoignai avec fermeté tout en rappelant mes nébuleuses jusqu’à moi.

— Et toi, démontre que tu n’es pas comme l’autre crétin de l’autre côté de la mer.

Kievian esquissa un sourire en haussant un sourcil.

— Marché conclu.

 

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