Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)
Chapitre 7 Les anciennes traditions
Chapitre 7
Les anciennes traditions
Amenis
Village de Nirakon
En détaillant chacun de mes opposants, je compris que l’après-midi allait être longue. Tous arboraient des coiffures traditionnelles de l’armée de l’ombre, de longs cheveux nattés ou simplement attachés. Un guerrier ne coupait ses cheveux qu’en cas de deuil ou s’il choisissait de quitter les champs de bataille. Grewlin ne dérogeait pas à cette règle. Son regard mordoré tacheté de noir me laissait deviner qu'il avait à son actif bien plus de morts qu’Avi et moi réunis et ce malgré le massacre que j’avais commis à Ingras. Il dégageait une aura de brutalité sans pareille. Je me demandais quelle était son histoire et surtout pour quel motif avait-il terminé à Nidrane. Cette prison était de loin la plus violente de toutes… Mais ces réponses, je ne pourrais les obtenir qu’une fois ce rite de passage achevé.
— Je peux t’aider sans que personne n’en sache rien.
— Non, je veux le faire dans les règles, Inas. Tu restes en dehors ça !
— N’oublie pas que si tu meurs, je meurs aussi… J’ai tout intérêt à ce que tu restes en vie, petite créature.
— Non c’est non, n’insiste pas ! Si je veux gagner leur respect, je dois le faire honnêtement.
Le dieu continua de pester dans son coin et je me demandai si l’idée de se dégourdir quelque peu n’était pas la véritable raison à sa requête. Depuis sa petite démonstration à Adreka, je sentais bien qu’Inas se trouvait un peu à l’étroit. Ça tombait bien, puisque j’avais prévu de le libérer une fois tout cela terminé.
— J’imagine que je n’ai pas besoin de te rappeler les règles, Princesse ? railla Grewlin en craquant chacun de ses doigts.
Pour avoir assisté à de nombreux rites durant mon adolescence, le principe était on ne peut plus simple : le novice affrontait chaque combattant jusqu’à flancher. Il était évidemment possible d’abandonner, mais pour moi la défaite n’était pas une option. J’irais jusqu’au bout, quitte à ne plus être capable de marcher.
Je fis tournoyer l’épée d’Avi avec mon poignet en lui offrant mon plus beau sourire.
— Non, tu peux lancer le combat quand tu veux, Grewlin.
Le guerrier dégaina deux longues dagues dissimulées dans son dos. Les brouhahas cessèrent lorsque le grincement de l’acier trancha l’air. Il ne restait que le bruissement du vent ainsi que la nature alentour. Grewlin se renfrogna, les traits tirés. Je lui fis signe d’avancer. Il cracha au sol puis se mit à tourner autour de moi, jaugeant mes mouvements. Aucun de ces hommes ne me connaissait sur ce terrain, ce qui m’offrait un avantage de choix : l’effet de surprise.
— Alors, qu’est-ce que ça fait de se retrouver face à ceux que tu étais censée protéger ? me provoqua-t-il en feintant une attaque.
Grewlin venait d’officiellement lancer notre duel. Je m’éclipsai sur sa droite, élançai mon bras avant de disparaître pour revenir sur sa gauche et ciblai son tibia en m’accroupissant. Grewlin sauta en arrière, évitant de justesse ma lame affûtée. J’eus à peine le temps de voir les commissures de ses lèvres s’étirer sur son visage que je me téléportai déjà dans son dos pour le frapper avec le pommeau de mon épée. Il se tourna brusquement, attrapa mon poignet puis me tira vers lui pour me plaquer contre son torse. Ses larges bras m’emprisonnèrent pour me faire lâcher prise. Je me laissai faire, acceptant la douleur qui compactait ma poitrine. Ses ténèbres encerclèrent mes bras, léchant ma peau jusqu’au bout de mes doigts. Les mâchoires crispées, j’encaissai sans rien dire. C’était la seule solution pour remporter la victoire. Il devait me sous-estimer.
— Pour la fille du grand Kayis, je suis déçu, railla-t-il en me serrant un peu plus fort. Je suis certain que ce grand gaillard d’Avichail te laissait gagner pour te faire plaisir.
C’était bien mal le connaître… Avi était le plus mauvais perdant que je connaissais.
Lorsque des pointillés noirs piquetèrent les visages des soldats face à moi, je sus que c’était le bon moment ! Je puisai en moi, cherchant la source de ma magie pour en infuser mes muscles et mon arme comme Avichail le faisait. S’il y avait bien une chose que j’avais apprise avec Daryl, c’était canaliser mon essence sur mon propre corps.
Mon pouvoir remonta le long de ma poitrine jusqu’à atteindre son point de chute : mon crâne. J’esquissai un sourire victorieux tout en poussant sur mes jambes pour envoyer un coup de tête à mon adversaire. L’os de son nez craqua d'un coup sec. Grewlin relâcha sa prise dans un grondement en crachant un jet sanguinolent dans la mare de boue qui nous servait de terrain. Je me retournai vers lui et, sans lui laisser le temps de se ressaisir, envoyai une salve de magie blanche autour de lui. Le filament encercla son corps. Grewlin était pris au piège.
— Petite…
Je sentis sous mes pieds une ombre noire qui tentait de m’agripper les chevilles. Mauvaise pioche. J’invoquai une plateforme et m’y téléportai. J’enroulai mon lien entre mes doigts puis tirai dessus. Il comprima le corps du guerrier, qui exhorta un cri de rage.
Fin du combat.
— Pourquoi. Pourquoi je ne peux pas me téléporter ?
— Cours de magie basique, lui répliquai-je en m’éclipsant au sol sans lâcher ma prise. Tu es prisonnier de ma lumière et par conséquent, l’ombre est avalée. Je ne peux rien contre ta masse de muscles, tu es bien plus fort que moi, par contre ton pouvoir ne peut rien contre le mien.
— Joli, petite créature.
— Sauf que ce coup-là ne fonctionnera plus pour les autres… Mais mon petit doigt me dit que si je le fais tomber lui, je gagne la partie.
— Espèce de petite garce !!! beugla-t-il en se débattant de plus belle.
Je bondis de ma plateforme qui explosa dans les airs. Une fois au sol, je me plaçai face à lui puis tirai à nouveau sur mon lasso pour le forcer à s’agenouiller. Grewlin ne pouvait plus rien faire, il le savait. Le duel était terminé. Il tomba au sol en lâchant un chapelet d’injures.
— Ça t’apprendra à me sous-estimer, lui lançai-je avec malice. Pourquoi crois-tu qu'Avi est si détendu ? Il savait très bien comment allait se dérouler notre duel. Le pauvre a déjà fait les frais de ma petite manœuvre.
Grewlin gesticula en poussant un cri de rage assourdissant. Du bout des doigts, je resserrai mon piège contre ses muscles. J’approchai la pointe de mon épée de sa joue pour mettre fin officiellement à notre combat.
Du sang, c’est du sang…
— TRICHEUSE ! hurla un Noctranien sur ma droite.
J’entendis alors le bruit singulier des épées sortant de leur fourreau.
— En quoi ai-je triché ? les questionnai-je en me relevant. J'ai gagné à la loyale.
— La lumière, jura un autre. C'est la magie de l'ennemi !!!
Ils se rapprochèrent de nous, leurs lèvres retroussées par la haine.
Si je le blesse, ils vont me sauter dessus et tout cela n'aura servi à rien !
Avi avança au centre du cercle en arborant un regard que je ne connaissais que trop bien. Ses hommes s’apprêtaient à enfreindre les règles et je devais agir vite. Je refusais qu’Avi s’en prenne à eux. Ce n’était pas mon but. Trop de sang avait déjà été versé. Il me fallait une nouvelle porte de sortie, sinon ce rite de passage finirait en bain de sang.
Merde !
J’en avais oublié la rivalité nocive qui persistait entre l’ombre et la lumière. Malgré ce qu’avançaient Avichail ou Mélia, les temps n’avaient pas changé. En usant de cette part de moi, je leur avais offert un motif de plus pour me haïr. Je venais de commettre une erreur de débutante. Sentant le vent tourner, je plaquai ma main au sol pour construire un dôme noirâtre autour de Grewlin et moi afin de nous isoler. Maintenant, je devais jouer ma prochaine carte en espérant que le dialogue fonctionnerait.
Lorsque nous fûmes à l’abri, je relâchai mon attaque pour le libérer de mon emprise. Je reculai d’un pas en observant le guerrier ramasser ses armes et me mettre en joue.
— Je ne te laisserai pas me tuer ! JAMAIS !
Sur ces mots, il me lança l’une de ses dagues en plein dans la cuisse. Je restai bien droite, décidée à ne plus esquiver ses offensives. La lame se planta dans ma chair, m’arrachant un gémissement de douleur. Je serrai les dents pour ne pas flancher. Je ne pouvais plus bouger, mon nerf était sectionné. Mon muscle tressautait et je sentais mon sang chaud qui coulait le long de ma jambe. Grewlin arma son bras puis arrêta son mouvement. Il venait de comprendre, du moins je l’espérais.
Quitte ou double.
— Pourquoi tu n’as…
— Pas esquivé ? le coupai-je en grimaçant. C’est simple, si je te fais saigner, ça signera la fin de cette paix fragile qu’Avichail et visiblement toi vous êtes évertués à construire. De toute manière, sans ma magie, ce combat va durer une éternité. Tu n’as pas attaqué à pleine puissance. Je le sens. Alors pourquoi continuer ?
Je n’étais pas dupe, il cachait bien son jeu. Depuis le début, j'avais compris que cet homme n'était pas un simple guerrier. Sa coiffure, sa façon de se tenir ou de me parler, tout cela ne collait pas avec un vulgaire prisonnier. Ma mère m'avait enseigné que les apparences étaient souvent trompeuses et qu'il était important de lire par-delà le voile. S’il s’était élancé le premier, ce n’était pas pour démontrer sa puissance ou pour faire preuve d'arrogance… Non, il souhaitait éviter que je m'attaque à l'un de ses frères d'armes. Cependant, il éprouvait une rancune tenace envers ma famille... C’était pour cette raison qu’au lieu de m’attaquer frontalement, Grewlin avait tenté de m’humilier en me faisant lâcher mon arme. Jamais un soldat n'aurait fait une chose pareille, du moins pas au sein de l’armée de l’ombre.
— Maligne, ma petite créature…
— Pas suicidaire, le corrigeai-je. Je veux qu’il me respecte et pour cela je dois passer par lui.
— C’est bien ce que je dis, maligne.
Je retirai sa dague avant que ma magie prenne le relais pour me soigner. Il ne manquerait plus qu’elle agisse alors que sa lame était toujours coincée dans ma chair. J’avais assez de cicatrices comme ça.
— Aurais-tu peur de perdre ?
— Je ne suis pas venue pour me battre, juste pour discuter et d’après ce que j’ai compris, ici c’est toi qui décides. Avi est uniquement votre porte-parole et le chef de la milice de mercenaires. Il n’y a qu’un dirigeant qui peut lancer un rite de l’ombre, non un général… Du moins selon nos traditions et vu ton allure, elles te tiennent à cœur.
Je lui indiquai sa queue de cheval pour compléter ma phrase. Il contenait un petit sourire crispé, mais le coin de ses lèvres ne pouvait me mentir, il savait.
— Tu es plus intelligente que je ne le pensais.
Grewlin remonta ses manches, dévoilant d’épaisses lignes noires entremêlées de deux épaisses volutes blanches.
Des marques divines.
— Là, ça devient intéressant.
— Tu es un Originel, pas un simple Noctranien, affirmai-je en détaillant ses avant-bras. Alors pourquoi ton visage ou ton prénom ne me disent rien ?
Son expression se durcit d’un coup. Je venais de toucher une corde sensible, j’étais donc sur la bonne piste. Il n’était pas qu’un fugitif. Oh que non, Grewlin faisait partie de l’une des familles d’Originels. À Noctrane, il n’en existait que trois : Notaren, la mienne ; Narkrem, celle d’Avichail et de Mélia ; puis Sampan.
— À voir tes sourcils se froncer, Princesse, ton cerveau fume… Rassure-toi, tu n’es pas complètement folle. Si mon nom ne te dit rien, c’est normal, ricana-t-il avant de m’offrir une révérence parfaitement réalisée. Je suis la brebis galeuse des Sampan.
Pardon ?!
Je cherchai dans ma mémoire défaillante des bribes d’informations, une discussion, quelque chose… Rien n’en sortait. Son prénom tout comme son visage m’étaient totalement inconnus.
— Le conseiller Krane n’a eu que deux filles…
Je connaissais cette famille par cœur, mon oncle était même marié à l’une d’entre elles. S’il y avait eu un autre membre de cette famille, j’aurais été au courant. Tous vivaient au palais.
— C’est vrai.
Un enfant illégitime peut-être ? Après tout, c’était monnaie courante. La fidélité était un concept abstrait pour les miens… Pourtant, cela ne collait pas. J’aurais dû en entendre parler à un moment ou à un autre. Mes oreilles traînaient partout à cette époque. Mon oncle m’avait surnommée la fouine à cause de cela.
Grewlin se détendit enfin, sonnant la fin officielle de notre duel. J’avais réussi, du moins sur le papier. À présent, je devais comprendre qui était cet homme. J'invoquai une plateforme dans son dos, ainsi qu'une autre devant moi et l'invitai à s'asseoir. Il lorgna sur cette dernière.
— À moins que tu ne préfères rester debout, ajoutai-je en me mettant en tailleur. Promis, elle ne va pas te manger.
Il soupira avant de céder et de poser son postérieur sur la parcelle de lumière flottante.
— Quel âge as-tu ? lui demandai-je.
— Cinq cent vingt ans et des poussières, je crois. Pour être honnête, j’ai arrêté de compter.
Par les dieux... il fait partie de la génération de mes parents.
— Donc, tu es un...
— Un Sampan pur sang, m’interrompit-il en tapant son poing sur sa poitrine. Amyrn est mon frère, petit frère pour être plus précis. (Pardon ?) J’ai été emprisonné avant ta naissance. Enfin je crois… Avec le temps, je me perds un peu avec la chronologie, tu m’excuseras.
Si Grewlin était l’aîné, cela signifiait qu’il aurait dû être le principal conseiller de mon père. Cela avait toujours été ainsi…
— Qu’as-tu fait pour finir à Nidrane ? me crispai-je. Mon père n’aurait…
— N’aurait quoi ? me coupa-t-il froidement. Jamais enfermé son bras droit pour servir ses intérêts et le remplacer par son petit frère ?
Exactement.
Cette méthode appartenait à ma mère, elle en avait même fait sa signature. Avi était d’ailleurs l’une de ses victimes, peut-être sa favorite vu l’acharnement dont elle avait fait preuve pour l’éloigner de moi.
— Ton cher père m’a demandé de tuer un certain Nacio Pasyra lors d’une de nos missions diplomatiques à Gresa. Ce nom ne te dit rien, Princesse ?
Nacio était le père d’Hénes, le premier mari de ma mère. Il était mort d'un trop-plein de magie à force de surconsommer son immortalité en dons divers et variés. La moitié des artefacts anciens étaient de sa confection. Ce n’était pas un meurtre.
— Non ! Tu mens ! m’écriai-je soudainement en sautant de ma plateforme. Mon père ne se serait pas abaissé à ce niveau. Ma mère est venue à Solime de son plein gré.
C’est à ce moment que j’entendis les paroles acerbes de mon demi-frère résonner dans mes oreilles. Je n’avais jamais compris pourquoi il haïssait à ce point mon père… Sans m’en rendre compte, je sentis dans mon dos la paroi humide de mon dôme. Mon cœur tambourinait dans ma poitrine. Je ne pouvais pas imaginer que mon père avait pu faire une chose pareille. Pas lui.
— Demande à Avichail si tu ne me crois pas. Après tout, ta moitié était pendant un moment un des gardiens de Nidrane. Il avait accès au registre. Ton père était un bon roi, je ne dis pas le contraire, à cela près qu’il avait une sacrée épine dans le pied.
Non ! On ne tuait pas d’Originels ! Notre sang était précieux, bien trop précieux pour être gâché par une mort définitive. À ma connaissance, il n’existait qu’un homme à avoir subi un tel sort et pour cause : il avait commandité l’assassinat de familles entières dans l’espoir de s’emparer du trône d’Alyrane. C’était bien avant que mon grand-père ait pris la relève… Je devais être la seconde de notre histoire à avoir cette épée de Damoclès au-dessus de la tête.
— Il doit y avoir une explication, pestai-je en secouant la tête. Je ne peux imaginer que mon père aurait bafoué ses valeurs juste par jalousie ou je ne sais quelle autre raison stupide. Cela ne lui ressemble pas.
Grewlin descendit de sa plateforme et s’approcha de moi. Je ne lisais aucune trace d’animosité sur son visage, bien au contraire il semblait serein, presque soulagé.
— Ah l’amour… ce sentiment peut faire des ravages.
— Ça n’a aucun sens ! Ma mère était au palais bien avant la mort de Nacio.
Grewlin haussa les épaules en s’asseyant dans la boue.
— Tu sais quoi… je suis de bonne humeur aujourd’hui, alors je vais te raconter ton histoire.
Je fis un pas en arrière pour conserver une certaine distance.
— Comme tu le sais, débuta-t-il, Amedéa a déserté Gresa pour rejoindre ton père, mais leur relation a débuté bien avant cet évènement.
— Oui, ça je sais. Ils se sont rencontrés au temple d’Ingras.
— Non, non… Tout a commencé lors d’une visite officielle. Kayis est tombé sous le charme de la fille unique de son ennemi… Déjà mariée et liée par l’âme à ce crétin de conseiller Nacio. Si au début, ce n’était qu’une petite aventure connue d’une poignée de personnes, rapidement c’est devenu plus sérieux. Nacio battait ta mère pour passer ses nerfs et Thélyios fermait les yeux… Il était courant qu’elle porte de longues manches malgré le climat du sud. Ton père s’en était déjà pris à Nacio physiquement, il n’était cependant jamais allé plus loin.
— Il ne pouvait rien faire, affirmai-je.
— En effet. Ce n’était ni sa femme, ni son royaume. Un jour, ta mère en a eu assez. Amedéa est arrivée au palais de Solime, sans escorte, sans diadème, avec une simple robe de roturière sur le dos. Là, ton père s’est retrouvé avec un problème de taille sur les bras.
— Mon père ne pouvait pas être avec une femme déjà liée par l’âme, encore moins l’héritière du trône d’Alyrane. C’était dangereux.
— Pas qu’un peu. Thélyios n’a pas eu d’autre choix que d’accepter cette union pour sauver les apparences. Sur le papier, il avait « vendu » sa fille à son rival pour assurer des accords commerciaux. Ta mère voulait récupérer son fils et briser le lien qu’elle possédait avec Nacio. Son père était d’accord, sauf que Nacio ne l’entendait pas de cette oreille.
— Tu m’étonnes. Sans Hénes, il perdait sa place au palais.
— Tu as tout compris. Amedéa avait peur que Nacio n'utilise leur fils pour la contraindre à revenir et ton père ne pouvait pas accepter ça. Surtout que tu étais déjà en route, Princesse.
Je cherchai à lire en lui, à décrypter une once de mensonge dans ses paroles, mais au fond de moi, je savais. Je ne m’étais jamais questionnée sur leur histoire, car pour moi, ils n’étaient que mes parents.
— Il fallait protéger l’héritage, compris-je d’une voix blanche. Donc il t’a vraiment demandé de tuer Nacio ?
— Et Hénes. Je devais profiter d’une mission diplomatique pour, je le cite : « régler le problème de façon définitive. » Comme je le disais avant… l’amour fait faire des folies, même à un roi. Il était prêt à outrepasser toutes nos lois pour s’assurer que personne ne vienne troubler son bonheur.
Nacio encore je pouvais le comprendre, mais Hénes… ce n’était qu’un enfant. Mon demi-frère n’avait aucun droit sur la couronne de Solime, au mieux celle de Gresa et encore.
— Tu as été enfermé pour…
Je n’arrivai pas à finir ma phrase. Les mots refusaient de franchir la barrière de mes lèvres, car à la seconde où je les prononcerais… je ne pourrais plus faire marche arrière.
— Pour effacer ses traces. Je dois être le seul prisonnier à ne pas avoir de sentence dans son dossier. Pas de procès, rien. À mon retour, ton père m’a convoqué dans son bureau où m’attendait mon propre frère dans un uniforme de conseiller. Je n’avais pas besoin de plus d’explications. Kayis n’a prononcé aucun mot, il a simplement tapé dans ses mains. La seconde qui a suivi, j’étais encerclé de soldats armés de Myrthn.
Je me laissai tomber sur mes fesses. La fraîcheur de la boue m’arracha un frisson, chassant les bouffées de chaleur qui me faisaient tourner la tête. Je relevai les yeux vers Grewlin, la boule au ventre. Il n’avait fait qu’obéir aux ordres et en avait payé le prix fort.
— Je ne comprends pas… Nacio est bien mort à cause de la magie. Si cela avait été un meurtre, je pense que j’en aurais trouvé une trace dans les documents de mon père ? Enfin ! On ne peut pas cacher une chose pareille.
— Petite fouineuse, me taquina-t-il en plissant ses sourcils. Le rapport dit vrai, Princesse. J'ai poussé Nacio dans ses retranchements jusqu'à ce qu'il se consume devant moi. Ça m'a coûté quelques siècles au passage.
Il pointa ses marques blanchâtres en haussant les épaules. Heureusement que j’étais assise car dans le cas contraire, mes jambes n’auraient plus réussi à me tenir debout.
— Et Hénes dans cette histoire ?
— Je n'ai pas réussi à aller jusqu’au bout. Tuer un enfant, c’est une frontière que je ne peux pas franchir.
— Est-ce qu’il était présent quand…
Je n’arrivai là encore pas à prononcer la fin de ma phrase, c’était impossible. Grewlin se crispa, ses doigts serrant son pantalon couvert de boue. Ce geste répondait à ma question.
Par les dieux.
Tout devint limpide. Dans de telles conditions, comment pouvait-il accepter de vivre et de manger à notre table ?! En vérité, cet acte avait amené Hénes au point de rupture que tous redoutaient. Sa quête de destruction prenait tout son sens.
— Pour… pourquoi vouloir s’en prendre à un enfant ? balbutiai-je en sentant mon estomac se retourner. Enfin, Hénes ne pouvait pas lui voler le trône de Solime. Ça n’a pas de sens ! Ni moi ni lui n’étions destinés à diriger. Mes parents ou Thélyios n’avaient aucunement l’intention d’abdiquer. Au moins, nous étions là pour renforcer des alliances.
Grewlin soupira, mal à l’aise, en passant ses mains dans sa nuque. Je sentais qu’il ne me disait pas toute la vérité.
— La vérité était que Nacio avait déjà fait d’Hénes un gamin obsédé par le Divin. Même ton grand-père s’inquiétait à son sujet… Ce point revenait régulièrement sur la table et ta mère trouvait toujours le moyen de minimiser ses actes. Sauf que nous savions qu’un jour, Hénes pourrait prendre le même chemin que son père. Et nous avions raison de nous inquiéter vu la tournure des évènements… Avec le recul, je me dis que j’aurais peut-être dû l’éliminer quand j’en ai eu l’occasion.
C’était la goutte de trop. Ma vue se brouilla et je fus prise d’un vertige. Grewlin accourut à ma hauteur pour me rattraper avant que je m’écroule dans la boue. Une main calleuse se posa dans ma nuque tandis qu’une autre retira mes mèches de devant mes yeux.
— Je suis navré, Princesse… Ce n’est jamais évident de découvrir le vrai visage de sa famille.
J’étais naïve et aveugle. Voilà tout ce que je retenais de cette discussion. Les poings serrés, je luttai pour contenir mes larmes. Il était hors de question que je craque, pas ici, pas devant lui. Grewlin me souleva comme si je ne pesais rien. Lorsqu’il me tourna le dos, je posai un genou à terre, puis l’autre et m’inclinai devant lui.
— Au nom de ma famille, je suis désolée. À cause de ça tu as vécu des décennies d’enfer. C’est…
Grewlin se précipita vers moi pour me forcer à me relever.
— Tu n’as pas à payer pour la faute de tes aînés, Princesse !
Mes sanglots se nouèrent au fond de ma gorge, se mêlant à cette horrible culpabilité ainsi que cette colère qui me grignotaient les entrailles.
— Mais… à cause de ça tu et il...
Il me saisit par les épaules et me força à le regarder.
— Ne t’agenouille plus face à qui que ce soit ! Par l’ombre, tu es une Notaren.
Sur ces mots, Grewlin sortit un poignard de sa botte et taillada son bras. Le combat venait de prendre fin, il m’offrait la victoire. Grewlin se retourna vers mon dôme avant de l’exploser comme une bulle de savon. L’éclat du soleil me brûla la rétine. La main en coupe, j’aperçus une ombre massive se placer face à moi, suivie d’un parfum réconfortant porté par la brise du vent. Comme une enfant, je me blottis contre Avi. Je me moquais du qu’en-dira-t-on ou de paraître faible. La seule chose dont j’avais besoin, c’était lui.
— Elle sait tout, murmura Grewlin en passant à côté de nous.
Un second guerrier se plaça au centre du terrain, prêt à en découdre. Je me dégageais des bras d'Avi, moralement à bout de force, quand Grewlin attrapa la lance du soldat pour la jeter au sol.
— J'annonce que le rite est terminé ! tonna-t-il. Rangez vos armes sur-le-champ ou vous combattrez Narkrem.
Là, les Noctraniens reculèrent en se jaugeant les uns les autres. Avi se dégagea de moi puis récupéra son épée avant de la pointer vers les soldats.
— Alors, des volontaires ? Car je vous assure que je ne retiendrai pas mes coups. Ce n’est pas un entraînement.
Un à un, les guerriers rengainèrent leurs armes avant d’ouvrir le cercle menant à la grande porte.
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