Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)
Chapitre 38 Partir ou rester
Chapitre 38
Partir ou rester
Ilyesse
Adreka
Lorsque le portail s’ouvrit, j’eus tout juste le temps de voir deux immenses tornades s’entrechoquer. L’une noire, engendrée par Kievian et Mélia, l’autre par Arguin. Je plissai les paupières et parvins à déceler une espèce de silhouette au cœur des monstres venteux. Ce ne fut qu’une fois le prénom d’Amenis beuglé par Arguin que je compris que les deux hommes luttaient pour la récupérer. Au loin, j’aperçus Anika et Eli, accompagnés de Prisca et de Grewlin…
J’aurais pu m’éclipser pour les rejoindre, déserter Adreka et pourtant, j’étais là, les bras ballants, en simple spectateur immobile. Hénes se tenait devant moi, face au portail, le torse nu, armé de deux longues épées luminescentes. L’armée de l’ombre, de son côté, se tenait prête. Les deux camps attendant que l’autre fasse un pas de plus.
Hénes bandit ses muscles avant de se mettre en position défensive. Son chignon se détacha à cause des vents violents qui s’engouffraient dans la pièce, libérant ses cheveux pourpres méchés de blanc dans son dos. Mon attention glissa le long de sa colonne et c’est là que j’aperçus, au travers des glyphes blanchâtres, d’épaisses lignes noires recouvrant sa peau d’ébène.
Il s’est battu.
C’était la première fois de toute mon existence que je le voyais tenir une arme, quelle qu’elle fût… Hénes ne combattait jamais. En héritier de la famille Sideris, il se devait de conserver une peau immaculée de stigmates de guerrier. Telle était la tradition d’Alyrane.
Qu’est-ce qu’il t’est arrivé tout ce temps ?
— Esclave, ramène le corps de l’empereur, ordonna-t-il en pointant Daryl de son arme.
Sa voix chassa mes pensées, me ramenant au cœur de l’action. Si je voulais partir, je devais le faire maintenant…
— Hénes ! J’aurai ta peau, s’égosilla Mélia au loin. Je vais te détruire.
Il ricana en lui faisant signe d’approcher avant de lancer une simple salve de magie à travers le portail. Le jet de lumière s’enroula autour de la tornade de Daryl, éblouissant l’intégralité de la pièce. Je cachais mes yeux quand son parfum se faufila au creux de mes narines.
— Si tu veux partir, vas-y, me souffla-t-il en baissant ma main de mon visage. Tu es libre, Ilyesse.
Incrédule, je me décalai d’un pas en fronçant les sourcils. Depuis quand Hénes Sideris faisait preuve de clémence !
— Pardon ? Je crois que je n’ai pas bien entendu.
Il apposa sa paume dans le bas de mon dos en libérant l’accès au portail.
— Ilyesse !!! s’écria Prisca.
Grewlin la retenait en me fixant avec un air méfiant. En les voyant ainsi, luttant ensemble contre un ennemi commun, je réalisai que mon plan d’unification avait réussi.
— Pourquoi tu me laisserais partir Hénes ? le questionnai-je. Cela ne te ressemble pas.
— Si tu restes, je veux que ce soit de ton propre chef, répliqua-t-il avec assurance. Je veux que tu me choisisses pour de bon, ni plus ni moins.
Hébété par sa franchise, j’eus un léger mouvement de recul. Il semblait sincère et c’était bien cela le problème.
— Ily, viens.
Quand le timbre cristallin d’Eli se fraya un chemin jusqu’à moi, je me tendis. Il était là, à un saut. Alors pourquoi n’arrivais-je pas à franchir le portail ?
— Arguin ! tonna Hénes. Reviens immédiatement !
— Je dois la ramener !!! beugla le général en poussant sur sa magie.
Hénes leva les yeux au ciel tout en soupirant. Soudain, il s’immobilisa, le regard perdu dans le vague. De l’autre côté, Arguin s’écroula sur le sol en serrant sa poitrine. Sa tornade se dissipa, laissant le champ libre à Kievian pour ramener Amenis de leur côté.
Rester ou partir ?
Je ne pouvais pas rentrer. Pas en étant si près du but. Ici, je pouvais encore leur être utile. Hénes détenait les réponses que j’attendais depuis des années et je ne pourrais jamais tourner définitivement la page sans elles. J’en avais besoin.
Les cris étouffés de mes amis ricochaient encore contre les murs de la réserve lorsqu’Arguin passa le portail. Hénes le referma immédiatement en effaçant les glyphes avec sa botte. Le silence fut brutal.
J’espère ne pas avoir fait d’erreur.
Hénes entrelaça ses doigts aux miens puis déposa un baiser sur ma pommette, capturant au passage une larme solitaire qui roulait sur ma joue.
— Tu es là où est ta place… chuchota-t-il à mon oreille. Auprès de moi.
Ma nuque se hérissa tandis que mon cœur, lui, s’emballa. L’odeur de sa peau m’enveloppa, me rappelant des années que je pensais derrière moi. Je venais de réaliser qu’un lien d’âmes ne se brisait jamais. Je le sentais toujours ancré profondément au fond de ma poitrine. Il lui répondait, cherchant sa moitié.
Si je le ressens à nouveau, cela signifie que lui aussi.
— Pourquoi n’as-tu pas récupéré ta sœur ? le questionnai-je avec prudence en regardant Arguin déposer la dépouille de Makel sur le sol. Amenis est toujours là-bas ainsi que le dernier morceau.
Il pinça sa lèvre inférieure en dégageant une mèche derrière son oreille.
— Elle viendra à moi. Ma sœur m’a prouvé qu’elle était enfin prête.
Il enroula son bras autour de moi et ajouta :
— Maintenant que toutes mes pièces sont en place, la partie peut commencer. Nous allons reconstruire ce monde, Ilyesse.
Dire que pendant des années, j’avais tout fait pour tenir la couverture de Neels en place, de peur de terminer entre les griffes d’Arguin. Et voilà que je me retrouvais à découvert, dans l’une des chambres luxueuses de l’aile impériale. C’était risible au possible.
Par ma fenêtre, j’observais la cité d’Adreka poursuivre sa journée comme si de rien n’était… Aucun d’eux ne se doutait que le pouvoir venait de changer de main. Le corps de Nadren se trouvait sous la supervision d’Arguin, aux bons soins de quelques serviteurs triés sur le volet. Néanmoins, je connaissais déjà le nom du prochain souverain.
Qu’est-ce que tu manigances…
Hénes était à la fois ma plus belle réussite et ma plus grande erreur… Nous nous étions rencontrés dans un taudis dans les contrées éloignées de Noctrane. Lui n’était qu’un prince déchu d’Alyrane consumé par la haine et moi un Noctranien orphelin obsédé par la magie divine. Notre alchimie fut immédiate. Nous nous étions trouvés dans une espèce de frénésie de savoir et de plaisir.
Après des années de passion dévorante, il m’avait abandonné pour poursuivre ses rêves de destruction. Seulement le mal était déjà fait… J’étais lié à cet homme, corps et âme. Je pensais naïvement être capable de briser notre lien en omettant que nous touchions là à la magie la plus pure. Qu’importe, en tant que son créateur, il était de mon devoir de l’arrêter, même si cela me coûtait la vie.
La porte s’ouvrit brutalement, laissant débouler dans ma chambre un général sur les nerfs. Arguin posa son regard empli de colère sur moi en soufflant comme un veau.
— Hénes a enfin décidé de me laisser sortir, lui lançai-je tout en m’étirant. Ce n’est pas trop tôt, je commençais à m’ennuyer.
Arguin referma la porte en silence tandis qu’un vent léger se leva dans la pièce. Était-il réellement assez stupide pour s’en prendre à moi maintenant ? À en croire ses lèvres retroussées, la réponse était oui.
— Arguin, le mis-je en garde. Si j’étais toi, j’éviterais.
Il chemina jusqu’à moi, les poings serrés.
— Et pour quelle raison ? Parce que tu as baisé avec lui ? Tu penses que ça change quelque chose ? Sais-tu le nombre de personnes qui sont mortes pour protéger ta face de monstre !
— Venant d’un homme prénommé le Boucher, ricanai-je, c’est culotté, tu ne trouves pas ?
Il souffla comme un buffle, se raidissant. Un peu plus et c’étaient les coutures de sa veste qui allaient craquer.
— J’en viens à plaindre Elivio… Dire qu’il t’a choisi.
J’encaissai sa pique avec difficulté. Il avait raison sur un point, en restant je trahissais toutes mes promesses.
Ici, je peux encore être utile.
— Ne parle pas de ce que tu ne peux comprendre, vraiment, tu risques de te faire un nœud au cerveau. Mais pour répondre à ta question, je n’ai absolument pas besoin d’Hénes pour te réduire en cendres.
Un vent se leva dans la chambre, balayant les livres ainsi que les bibelots en cristal qui explosèrent sur le sol. Je remontai mes manches et laissai apparaître mes marques. Un méli-mélo de blanc et de noir se dévoila sous son regard hébété. Arguin recula d’un pas, les mâchoires crispées. Neels le petit novice n’existait plus et il était grand temps qu’il apprenne à rester à sa place.
— Si tu savais combien de fois j’ai eu envie de te rompre la nuque, Arguin, raillai-je en libérant mes ténèbres. Tes répliques acerbes tout comme tes sautes d’humeur étaient difficiles à supporter. Sans Elivio, tu ne serais déjà plus de ce monde…
— Espèce de merde ! Tu ne le mérites pas.
On est bien d’accord.
— Cependant, ajoutai-je en l’encerclant de mes ombres. Tu m’as été utile en récupérant Amenis. Bon, je n’avais pas prévu qu’elle termine dans tes draps... Mais tout ça ne serait pas arrivé si Avi avait réussi à mettre son ego de côté. Je vais te confier un secret, il était censé la récupérer sur votre navire. Il a été stupide sur ce coup.
Son regard vrilla, passant de la colère à la haine la plus pure. Arguin attrapa mon poignet et le serra de toutes ses forces. Je lui rendis la monnaie de sa pièce en laissant ma magie encercler ses doigts. Il gémit en tentant de reculer. Après quelques secondes, je relâchai la pression pour qu’il récupère sa main.
Simple avertissement.
— Tout était prévu, n’est-ce pas ? Ce n’était qu’un jeu pour toi.
Sa peau noircie allait le lancer un petit moment.
— Disons qu’une grande partie de ce qui est arrivé était préméditée, l’autre non. Ce sont les aléas… Par contre, je suis heureux qu’Avi ait réussi à la récupérer, vous voir ensemble me donnait envie de vomir.
— Ah et maintenant que ce monstre est mort comme un lâche, que va-t-il se passer, hein ? Amenis est enfin libre… dans tous les sens du terme et en prime, mon frère est vengé.
Impossible !
Je refusais de croire une telle chose. C’était tout bonnement absurde. Avi était bien trop coriace pour périr ainsi. Il fallait bien plus qu’un empereur ou qu’un vulgaire général sous influence magique pour l'abattre.
— Tu mens !!! sifflai-je entre mes dents.
Arguin, ravi d’apercevoir ma mine défaite, claqua sa langue sur son palais en tendant ses poignets face à moi.
— Mets-moi les chaînes d’Alathéia[17] ? Tu verras par toi-même.
Une vague de tristesse me saisit à la gorge avant de rapidement se transformer en une peur panique. Le visage d’Amenis se dessina dans mon esprit. La pièce se mit à tanguer et je me rattrapai de justesse au bord du bureau. Arguin sortit de sa poche une missive et la jeta sur le sol.
— Pour information, il t’attend dans la salle du trône.
Lorsque la porte se referma, j’eus envie de m’éclipser pour me rendre à Nezera. Amenis avait besoin de soutien. Je la connaissais assez pour savoir que derrière ses allures de femme forte, aussi têtue qu’une vieille mule sourde, se cachaient des cassures que seul Avi parvenait à combler. Il était le seul capable de la canaliser ou d’apaiser ses angoisses. Il était son socle et ce depuis le début. Sans lui, le pire pouvait arriver.
— Elle va tout détruire sur son passage, murmurai-je en me laissant glisser contre la porte.
Amenis était de ces personnes qui donnaient tout sans réserve, quitte à se perdre en chemin. Surtout, elle avait peur de finir seule. C’était pour cela qu’elle s’était rapprochée d’Arguin… Le général détenait cette aura protectrice dont elle avait cruellement besoin.
Je n’avais pas peur qu’Amenis sombre ou qu’elle se mure dans un silence complet. Ce que j’appréhendais, c’était son courroux. Contrairement à son frère, elle se laissait dominer par ses émotions. Amenis possédait en elle une part d’ombre, sournoise et destructrice. Je n’avais vu cette facette d’elle qu’une fois dans ma vie, cependant, elle continuait d’alimenter certains de mes cauchemars.
C’était quelques mois avant la catastrophe, Avi venait d’être arrêté aux frontières de Gresa pour espionnage. Amenis avait attendu, patiemment, qu’un haut sommet se tienne entre son père et son grand-père pour faire son entrée. La jeune femme avait retourné la salle du trône, prenant sa propre famille en otage pour exiger sa libération. Amenis était incontrôlable – ou plutôt déchaînée – et menaçait de ruiner le palais, ainsi que le pays tout entier si Avi ne lui était pas rendu en un seul morceau. Bien qu’au début Thélyios n’eût pas pris son avertissement au sérieux, son appel à Aerin avait ensuite suffi à le faire trembler. Elle avait été prête à déclencher une guerre pour le récupérer.
Avi s’était vu relâcher quelques heures plus tard dans le plus grand secret. L’incident avait été dissimulé aux yeux du monde afin de préserver la réputation des deux rois. Néanmoins, ce simple état de fait me suffisait pour comprendre qu’elle ne reculerait devant rien pour se venger.
C’est exactement ce qu’il cherche.
Je regardai la lettre d’Hénes en réalisant mon erreur. Son frère ne voulait pas la tuer ou même récupérer Inas… Il souhaitait s’allier à elle.
Que les dieux nous viennent en aide.
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