Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 41 Le prix d’une vie

Chapitre 41

 

Le prix d’une vie

 

Amenis

 

Prison de Nezera

 

Je descendis les marches avec un poids au fond de mon estomac. Si l’endroit était bien mieux entretenu et moins humide que les geôles d’Adreka, je pouvais tout de même sentir cette horrible odeur de renfermé. Les lanternes éclairaient mon chemin dans un silence pesant. Un tintement de chaîne me transporta dans un souvenir solidement ancré en moi. Le visage de ce métis Noctranien continuait de hanter certaines de mes nuits. Je pris une grande inspiration puis me dirigeai vers la cellule de Neven. Je ne savais pas ce que j’espérais y trouver. Le malheureux était bloqué dans l’entre-deux, comme l’était son fils.

— Quelle ironie, souligna Inas.

C’était peu dire…

Je ne comprenais toujours pas pourquoi Avi avait décidé d’enfermer son propre père ici. Il était certes perdu, mais cela ne faisait pas de lui un danger pour autant. Je réalisai qu’avec les récents évènements, je n’avais pas eu le temps d’aborder ce sujet. J’avais voulu attendre la fin du mariage pour le confronter et maintenant, il était trop tard.

— Tu trouveras peut-être les réponses que tu cherches sous le tapis, souleva Inas. Ce n’est pas ce que tu voulais faire…

Je me sentais coupable de fouiller son passé ainsi, sans vergogne, alors qu’il luttait pour revenir d’entre les morts.

— Tu te découvres des états d’âme ? ajouta-t-il. C’est nouveau… tu as décidé de sacrifier ta propre existence pour la sienne, n’es-tu pas curieuse de savoir ce qu’il te dissimule ? Ou peut-être que tu as peur d’apercevoir son véritable visage.

Il marquait un point… Je n’étais plus la même personne, lui non plus. En réalité, nous étions deux étrangers qui tentaient de se raccrocher aux branches d’un arbre à moitié mort. Et oui, cela m’effrayait.

En apercevant le corps décharné de mon ancien sauveur recroquevillé, je ne pus retenir mon frisson d’effroi. Lentement, je m’approchai des barreaux en espérant pouvoir nouer un dialogue.

— Neven, c’est moi… Amenis.

L’homme tourna timidement sa tête dans ma direction. Les faibles lumières des lanternes éclairaient son visage marqué par la fatigue. Neven n’était plus qu’une ombre.

— Petite princesse, chuchota-t-il d’une voix éraillée. C’est toi ?

Ce surnom réveilla mes espoirs. Il était le seul à m’appeler ainsi. Tout n’était peut-être pas perdu. Déterminée à aller jusqu’au bout, je m’éclipsai à l’intérieur de sa cellule.

— Neven, tu te souviens de moi… tentai-je en m’approchant lentement. Désolée de ne pas être revenue avant.

L’ancien ami de mon père secoua la tête, marmonnant des paroles inintelligibles en se balançant d’avant en arrière. Je m’arrêtai à quelques centimètres de lui pour m’agenouiller à sa hauteur. Je ne voyais presque rien dans la pénombre, mis à part son regard qui me transperçait.

— Tu ne peux pas faire ça… stop, baragouina-t-il en se frottant le visage avec hargne. Elle ne te le pardonnera pas.

— Il est bloqué dans un nœud, me confia Inas.

— Quel nœud ? Je ne comprends pas.

— C’est ce que tu appelles un souvenir. Il est perdu à l’intérieur.

— Comment je fais pour l’en sortir ? Il doit bien y avoir une solution… J’ai besoin qu’il me parle.

— Tu ne peux rien faire pour lui, comme son fils, c’est à lui de faire ce chemin.

Je fixai Neven, cherchant qui pouvait être son ancre ici-bas. Je réalisai

rapidement qu’il n’y avait personne. Ses enfants lui rendaient visite et si eux n’y étaient pas arrivés, alors qui le pourrait ? Si sa femme était encore en vie, elle serait ici… Alors qui ? Je m’en voulais de ne pas avoir creusé le passé d’Avi quand j’en avais eu l’occasion. Il y avait tellement de choses que j’ignorais à son sujet.

Des pas se firent entendre à l’extérieur. Deux personnes, à en croire l’écho qui me parvenait. Mon pouls s’emballa. Je priai pour qu’Avi se trouve toujours dans notre chambre, inconscient. Je refusais d’avoir cette discussion ici.

— Amenis, je suis avec Grewlin, annonça Mélia en avançant vers la cellule.

Elle s’arrêta devant la geôle et s’écria :

— Mais, qu’est-ce que tu fiches à l’intérieur ! Tu as perdu l’esprit ?! Il est…

— Il n’est pas dangereux, la coupai-je, agacée. Je ne comprends même

pas pourquoi vous le laissez ici.

Neven se tourna vers elle et se leva brusquement pour s’approcher de la grille. Lorsque ses mains touchèrent les barreaux, des runes s’activèrent, le projetant en arrière. Je ne pus retenir un cri aigu. En frôlant les barreaux, un léger picotement chatouilla la pulpe de mon doigt. L'un des glyphes s'illumina, dévoilant la signature d'Ilyesse.

Naturellement… qui aurait pu créer cette prison à part lui ?

— Il est complètement malade, ma parole, m’écriai-je en aidant Neven à se relever. Cette protection n’est pas nécessaire !

Mélia fixa le bord de ses bottines avant de me répondre d’une petite voix :

— Tu n’as pas vu ce dont il était capable, Amenis. Il n’a pas eu le choix… Neven est instable. C’était la seule solution.

Mon œil ! Avi pouvait largement maîtriser son père. Après l’enfer que Neven avait traversé, le fait de se retrouver enfermé ne faisait qu’aggraver son cas.

Grewlin s’adossa contre le mur en soupirant :

— Maintenant que je connais la vérité, j’ai honte. Nous l’avons tous abandonné alors qu’il cherchait simplement à rétablir l’Équilibre… Nous aurions dû le croire au lieu de l’exiler de la sorte. Je m’en veux d’avoir été aussi con.

Même si sur le papier il avait raison, dans les faits, Neven n’avait été qu’un instrument habité par Inas. Il ne faisait aucun doute que le dieu avait su trouver les mots pour qu'il accepte de lui venir en aide. En tant que père, perdre son enfant était de loin le pire qu’il pouvait arriver. Vu l’amour que Neven portait à sa famille, il avait dû éprouver de l’empathie et se reconnaître en Inas.

— Quoi que tu en penses, je ne l’ai jamais utilisé.

— Sois un peu honnête pour une fois ! grommelai-je. Neven était le parfait pion pour assouvir ta soif de vengeance. Sans l’intervention de Gyara, tu serais parvenu à tes fins. Je connais l’histoire et je l’ai vu dans tes souvenirs.

Un silence me répondit, lourd de sens.

— Et tu vas maintenant m’affirmer que je t’ai manipulée ?

Je me renfrognai, irritée.

— Non, avouai-je en grinçant des dents. Pas vraiment.

— Alors, accepte ta part d’ombre, Amenis, et arrête de te cacher derrière des idées qui ne te ressemblent pas !

Ma part d’ombre, je l’avais embrassée avant même de rencontrer Inas ou de lancer ce rituel ridicule. Mes actes n’avaient rien eu d’altruistes. Je voulais que mes parents cessent de me voir comme une élue et qu’ils me renient d’une manière ou d’une autre. En allant contre leurs lois, je n’avais cherché qu’à m’émanciper pour gagner ma propre liberté.

Je me recentrai sur Neven qui n’avait pas bougé d’un poil. Il était là, assis, en fixant un point dans le vide. Je devais essayer une nouvelle approche.

— Neven, tu te souviens de ce que tu m’as dit quand tu m’as récupérée dans cette grotte ? (Il ouvrit la bouche, puis la referma.) Que je ne devais pas baisser les bras. Tu te rappelles ?

Un faible sourire étira sa commissure droite.

— Bien, tu avais raison, complétai-je en avançant d’un pas. Grâce à toi et à Cyndra, mon frère ne nous a pas retrouvés. Tu as réussi Neven…

Neven se téléporta face à moi pour me saisir violemment à la gorge. Avant que j’eusse le temps de réagir, il me plaqua contre le mur en me hissant au-dessus de sa tête. Neven serra mon cou d’une poigne de fer. Je luttai pour reprendre mon souffle.

— Amenis ! paniqua Grewlin en secouant les barreaux.

— Reste où tu es ! lui ordonnai-je. C’est bon !

Je laissai mes ténèbres courir sur le sol pour s’enrouler autour de Neven. Elles remontèrent le long de ses jambes pour arriver jusqu’à ses doigts. L’homme gémit de douleur avant de me lâcher. À genoux sur la pierre, j’inspirai à pleins poumons. Je me relevais, chancelante, quand une violente vague sombre s’agrippa à moi et me hissa dans les airs. Neven me dévisageait, le regard fou.

— Non s’il te plaît, s’écria Mélia. Lâche-la !

Ses ombres me compressèrent d’un seul coup. Mes muscles me faisaient un mal de chien et rapidement, je ne sentis plus mes doigts.

— Avi, tu ne peux pas faire ça… s’égosilla Neven. Arrête !

C’est quoi ce bordel ?

Je puisai en moi pour renforcer chacune des fibres de mon corps. Il m’était possible de tenir, mais pas indéfiniment.

— Une vie humaine, m’alerta Inas. N’oublie pas.

Je devais comprendre où Neven était bloqué. C’était le seul moyen de le délivrer de sa tourmente.

— Qu’est-ce qu’il a fait ?! réussis-je à crier d’une voix éraillée. Neven, dis-le-moi.

Il se gifla nerveusement à plusieurs reprises tout en hurlant à pleins poumons. Sa magie continuait de prendre le dessus. L’atmosphère saturait, au point où je ne parvenais plus à distinguer ni ses traits ni les barreaux de sa cellule.

— Mon fils, ne fais pas ça ! Elle ne te pardonnera jamais…

Ma peau me brûlait. Je sentais ses ténèbres grignoter mes chairs, morceau par morceau. Je n’arrivais plus à réfléchir, la douleur était insoutenable. Je devais l’arrêter avant de finir consumée.

Foutu accord !

Résignée, je lâchai la bride à ma lumière. Elle glissa le long de mes bras pour avaler le néant. Rapidement, Neven fut projeté en arrière. Le choc de son corps décharné contre la pierre fut suivi d’un gémissement étouffé. Je me réceptionnai en grimaçant. Je me relevai et décidai de maîtriser Neven avant qu’il ne cause plus de dégâts.

— Il a fait ce qu’il fallait, sanglota Mélia. Il n’avait pas le choix…

— Petite princesse, pardonne-le. Par pitié, pardonne mon fils, s’époumona Neven en se frappant la tête contre le mur. Pitié…. Il ne savait pas ce qu’il faisait. Épargne-le. Aie pitié de son âme.

Rien de tout cela n’a de sens, absolument rien.

J’enroulai le filament immaculé autour de Neven pour le bloquer et m’approchai de lui.

— Il a fait ce qu’il fallait, Amenis ! murmura Mélia. S’il n’avait pas fait ça… Nous serions tous morts !

Je m’arrêtai à mi-chemin et pivotai vers la jeune femme. Elle me fixait, les yeux embrumés de larmes. Grewlin quant à lui ne comprenait pas plus que moi ce qui était en train de se passer.

— PARLE MÉLIA !

Je ne parvenais plus à conserver mon calme. C’était impossible. Je bouillonnais. Mon pouvoir ruissela le long de mes doigts, glissant sur le sol tel un serpent affamé. L’un d’eux allait parler, d’une manière ou d’une autre. Je n’en pouvais plus de ces mensonges et de ces secrets qui nous pourrissaient de l’intérieur.

— Mélia, la mis-je en garde… Qu’est-ce qu’Avi a fait. Dis-le-moi, ou…

— Une famille contre une autre, annonça la voix de Kievian.

La jeune prêtresse écarquilla les yeux en se tournant vers le nouveau roi de Nezera. Je ne l’avais pas entendu arriver. Mon attention passa de Kievian à Mélia, puis de Mélia à Neven, incrédule.

— Comment ça ! aboyai-je. De quelle famille tu parles ?

— La tienne ! céda Kievian. De ta mère plus précisément.

Sa phrase ricocha dans mon crâne, encore et encore, jusqu'à en trouver un sens. Je fonçai vers les barreaux et les empoignai à pleines paumes. Les glyphes s’activèrent au premier contact, carbonisant ma peau. J’accueillis cette douleur en serrant les dents sans quitter Mélia des yeux. La souffrance de mon corps apaisait en surface celle de mon âme. Kievian poussa Mélia et se mit face à moi en passant ses doigts dans ses épais cheveux bruns.

— Je suis désolé, Amenis, soupira Kievian en frottant sa nuque. Ce n’était pas à moi de t’apprendre cela… À vrai dire, ça fait des mois que je lui disais de t’en parler. Enfin... tu as quand même le droit de savoir.

Je foudroyai Mélia dans son dos.

— Pourquoi ?! Explique-toi ou je ne réponds plus de rien.

Elle sursauta contre le mur avant de fixer la pointe de ses bottes.

— Seifedin lui a proposé un échange. Mon père et moi contre Amedéa. (Elle renifla en se frottant le bout de son nez.) Il regrette ce qu’il a fait, je te le jure. À l’époque, tu n’étais plus là et on pensait que tu étais morte.

Non ! C’est faux. C’était de la vengeance, pure et simple.

Je me souvins de la tristesse et de la colère qui s’étaient dégagées de lui quand nous nous étions retrouvés dans le désert. Il m’avait promis de me tuer si je ne prenais pas la bonne décision.

— Amenis, je t’assure que…

— Tais-toi Mélia. Ne prononce pas un mot de plus, par pitié.

Je me laissai tomber sur le sol, vidée. Ma mère n’était pas parfaite, loin de là. Elle vivait dans une utopie et me voyait comme une espèce d’élue, cependant, elle m’aimait, certes à sa façon, mais elle m’aimait. Et moi aussi.

Il m’avait fallu du temps pour le comprendre…

Mon frère la haïssait de toutes ses tripes et je n’osais imaginer ce qu’il avait pu lui faire subir.

Un enfer.

— Si ça peut te rassurer, me confia Inas. Elle est en paix.

— Est-ce qu’elle a souffert ?

— Tu n’as pas envie de connaître la réponse.

 

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