Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 9 Et la vérité fut

Chapitre 9

 

Et la vérité fut

 

Inas

 

Nirakon

 

Je n’avais pas prévu d’user autant de magie, mais je ne pouvais pas laisser ma petite créature payer pour mes crimes. Si Amenis était dans cette situation, c’était en grande partie par ma faute. J'admettais que je m'étais attaché à elle. Bien qu'au départ, j’escomptais juste m’en servir comme d'un réceptacle et la manipuler pour atteindre mon propre objectif. Sa longue phase de sommeil dans mon royaume m'avait permis de découvrir son passé, ses pensées, ses rêves et ses pires cauchemars. Plus j'en apprenais, plus je me sentais étrangement lié à cette étrange créature.

— Inas, j’ai peur…

— Ne crains rien, ma petite créature... Tu sais qu’à force, je vais me vexer.

— Ne me laisse pas seule dans le noir. S'il te plaît, je ne veux plus revivre ça...

— Aucun risque, lui promis-je en la repoussant dans un coin de son esprit. Je serai toujours là pour toi, Amenis.

La main du descendant de ma fille ne tremblait pas. Il était bien plus fort que ce nabot dont Amenis s’était entichée. Je la sentais frémir derrière moi. Elle non plus n’allait pas aimer ce qui allait suivre, mais il était temps. Temps pour eux de comprendre, une bonne fois pour toutes, que leurs malheurs ne provenaient que d’une seule et unique entité : moi.

Je puisai dans mes souvenirs et me servis de ce lien puissant qui ruisselait dans ses veines pour qu’il voie à travers moi. Grâce à l’essence de ma fille, cet homme allait découvrir la vérité.

Le palais d’Hyrphan s’élevait dans mon dos. Ce sanctuaire devenu au fil des millénaires une majestueuse prison où l’ennui régnait en maîtresse absolue. Le temps, ici, s’écoulait plus lentement qu’en bas. Je n’avais

jamais compris cette lubie qu’avait eue Rathar[3]… Peut-être était-ce pour admirer l'évolution de nos créations au cours d'une même journée. Quoi qu'il en fût, cet univers me semblait à des siècles de moi. Je détestais la savoir si loin, et je haïssais les primaires de l'avoir si durement sanctionnée.

Assis au bord de la falaise, je contemplais la terre que Noctrane, Alyrane et les autres avaient construite. Elle était là, la punition de nos progénitures : créer et maintenir un Nouveau Monde. Au début, tous avaient rechigné à se mettre au travail. Cependant les règles étaient simples : aucune excentricité ou magie.

Sauf qu'Alyrane et Noctrane avaient choisi de n'en faire qu'à leur tête. Ces deux-là avaient enfreint les lois de l’Équilibre en offrant à leurs réalisations un fragment de leur âme. Cela faisait des lunes entières que je tentais de calmer la grogne de Gyara et de mes semblables. Après tout, quel était le risque ? Si ce monde explosait, il nous suffirait d’en concevoir un nouveau.

Avaient-ils oublié que nous avions déjà fait bien pire que d'insuffler un

peu d'essence ? Il n'était pas si loin, le temps où Aerin[4]avait bâti un univers entier doté d'armes si dangereuses qu'aujourd'hui encore, ses créations s'entretuaient dans le chaos le plus total. J'avais bien proposé de faire le ménage afin de le réduire en cendres, toutefois mon géniteur le trouvait plus divertissant ainsi. Toujours était-il que ce monde sous mes pieds devait être le dernier et surtout le plus parfait de tous. J'admettais que, d'une certaine manière, nos enfants avaient réussi leur mission. Il était si stable qu'il en devenait presque ennuyeux à regarder. Qu’importe, Noctrane et Alyrane venaient de prendre la décision d'y rester pour toujours en refusant l'ordre de Gyara de rentrer à Hyrphan.

Comment leur en vouloir de désirer vivre en bas ? Hyrphan, bien qu’idyllique, n’offrait rien de plus qu’un perchoir sur les mondes. Nous étions là, en simples spectateurs d’une existence dont nous ne pouvions profiter.

Nous avions plusieurs noms, en fonction des civilisations. En revanche, chacun de nous conservait son rôle ainsi que ses pouvoirs. Peu importe l'univers, je restais la mort et la désolation incarnée. Je possédais la fin de toute chose dans le creux de mes mains. Ma responsabilité était de m'assurer que l'Équilibre ne balance pas trop d'un côté ou de l'autre... Dans le cas contraire, l'union des Primaires m'autorisait à raser les terres jusqu'à leur entière extinction. De toute mon existence, je n'avais dû le faire qu'une ou deux fois.

— Je me doutais que tu étais ici.

Son timbre chaud réchauffa mon cœur. Elle également attendait patiemment le retour de son enfant. Gyara s’assit à côté de moi, les jambes dans le vide avant de poser sa tête sur mon épaule.

— Tu penses qu’ils vont changer d'avis et rentrer ?

— Sollicite Alathéia... Ta fille pourra te répondre, après tout c’est son pouvoir.

Elle fit apparaître devant nous un orbe aussi incandescent que l’astre solaire avant de le faire danser du bout de son index.

— Je te demande ton opinion, Inas. La vérité du moment ne m’intéresse pas.

J’étais peut-être le seul encore lucide sur la nécessité de nos rôles. Beaucoup de mes semblables, Gyara incluse, pensaient que notre puissance nous octroyait tous les droits. Sauf qu’à mon sens, nous étions à leur service… Au service de ces civilisations qui se construisaient siècle après siècle. Après un instant de réflexion, je choisis d'être honnête envers elle, même si j’avais conscience que mes paroles ne lui conviendraient pas.

— Non. Nos enfants ne rentreront pas. Qu’est-ce qui les attend ici ? Il n’y a rien, juste des prières et des dons qui nous enivrent le temps d’un battement de cils.

Comme prévu, Gyara n’apprécia pas ma réponse. Elle se leva, furibonde, et explosa son orbe. Lentement, le vent balaya ses débris pour tacheter la nuit.

— Tu es si pessimiste, Inas, s’insurgea-t-elle en s’éloignant, Hyrphan est beau et nous pouvons faire tout ce que nous voulons. Nous dictons les règles. Qu’y a-t-il de plus grisant ?!

La vie telle que nos créations la voyaient. Voilà ce qu’il y avait de réellement excitant : savoir qu’à tout moment, notre existence pouvait s’éteindre. Quand vous étiez la mort incarnée, la fin de tout n’avait aucune saveur… Je me levai à mon tour pour quitter ce perchoir et décidai de plonger dans mon propre royaume, celui de l’après.

 

Lorsque je rouvris les yeux, j’aperçus ce Grewlin, un genou à terre, le souffle court. Les villageois nous scrutaient, sans émettre le moindre son. Pourtant, je sentais le parfum de leur peur jusqu’ici.

— Ça su..ffit… haleta-t-il. Je... ne... veux rien voir de plus.

Il tenta de retirer sa main, mais je resserrai ma prise.

— Oh ce n’est que le début, mon cher. Tu devais d'abord comprendre pourquoi et comment vous avez été créés. Maintenant, on passe à l'histoire, la vraie.

En prononçant ces mots, je puisai dans un autre de mes souvenirs. L’un des plus heureux qu’il me restait de ma précieuse enfant. Je le chérissais comme s’il pouvait, à lui seul, la faire renaître de ses cendres.

— Inas, tu es certain qu’ils sont prêts pour tout ça ?

— Prêts ou pas, si tu veux qu’il accepte la suite de notre plan. Cela doit être fait.

— Tu vas t’épuiser…

Un rire s’échappa de nos lèvres. Le mien. Qui aurait cru que cette petite créature éprouverait de l’empathie pour moi. Son insupportable amant se crispa en portant sa main à son fourreau. Un réflexe absurde et niais. Tout en pressant la paume devenue moite de Grewlin, j’ouvris les portes de mes mémoires. Sa tête partit en arrière à nouveau. Il allait découvrir la genèse de cet arbre de malheur.

 

J’étais en retrait, dans l’ombre de cet arbre gigantesque érigé dans ce temple ridicule. Alyrane avait eu cette idée grotesque de créer un sanctuaire en l’honneur de sa mère. Bien plus grand que tous les autres… Il espérait, tout comme Noctrane, que cela calmerait la colère de la déesse. J’avais pourtant prévenu ma fille que leurs décisions étaient risquées, mais comme toujours, cette tête de mule refusait d’entendre raison.

Comme si flatter son ego pouvait suffire.

Gyara n’en démordait pas, elle voulait qu’Alyrane rentre et abandonne son « amourette » avec Noctrane, jugeant que mon enfant avait une mauvaise influence sur lui. Alors ce n’était pas un temple à sa gloire qui allait y changer quelque chose. Bien au contraire. En la mettant à ce point en avant et en poussant leur nation à la louer, ils ne feraient qu’une chose : accroître son pouvoir. 

Au moins, cette cérémonie me permettait de voir ma fille dans son nouvel élément. Avec les siens. Je ne remontais de ce qu’il appelait « l’Autre Monde » uniquement quand mon intervention était nécessaire. Noctrane usait souvent de mon nom pour calmer les querelles puériles de son peuple. Grâce à cela, elle avait pu m’offrir un superbe sanctuaire au sein de son pays. Il serait bientôt prêt et j’avais hâte de le découvrir. Je pourrais enfin passer du temps auprès d’elle sans enfreindre nos lois.

Le temple maculé était bondé de paires d’yeux jaunes ou violets, aux corps revêtus de toges blanches ou noires en fonction de leur appartenance. Je devais admettre que nos enfants avaient effectué un travail formidable. Alyrane se leva, main dans la main avec ma fille. Ensemble, ils se mirent face à l’immense arbre qui trônait au centre de l'édifice. Lui avait pris l’apparence de l’une de ses créations, avec de longs cheveux pourpres attachés en arrière par une espèce de broche à tête de lion. Sa tunique blanche aux liserés argentés se mariait parfaitement avec la teinte chaude de sa peau.

— Que Gyara abreuve cet arbre et cette terre. Nous lui offrons les racines de ce monde pour qu’elle lui apporte la vie éternelle, tonna Alyrane d’une voix solennelle.

— Ensemble, ajouta Noctrane en pressant ses doigts autour des siens, nous unirons l’Équilibre pour que ce dernier perdure pour les siècles à venir et jusqu’à la fin des temps.

Prions pour que votre souhait survive… pensai-je en m’adossant contre un pylône.

La foule les acclama avec une ferveur qui me remplit de fierté. Nos enfants avaient réussi là où nous avions tous échoué. Ils avaient appris de nos erreurs… Ils vivaient heureux. J’observai Noctrane et ses cheveux blancs comme neige nattés avec des fils aussi dorés que ses iris. Si Alyrane arborait une tenue nacrée, elle au contraire étincelait dans la nuit avec sa robe noire vaporeuse. Je remarquai sa broche en forme de corbeau en souriant. Elle avait choisi cet emblème en mon honneur, même si me comparer à un oiseau était quelque peu réducteur.

Là, Alyrane s'agenouilla face à ma fille et posa le dos de ses mains sur son front avant de les baiser avec tendresse.

— Au nom de l’Équilibre, Noctrane, acceptes-tu de t’unir à moi ?

Un vent de joie balaya le sanctuaire, tous se levèrent en louant Gyara. Le temple se tut, suspendu aux lèvres de la jeune femme.

— Oh non, tout sauf ça ! murmurai-je à voix basse. N’accepte pas, par pitié…

Noctrane s’agenouilla à son tour puis entrelaça ses doigts à ceux de son compagnon.

— Ce serait un honneur, annonça-t-elle d’une voix tremblante. Équilibre ou non, je serai à tes côtés, jusqu’à la fin de toute chose.

Ma gorge se noua. Si une partie de moi était transportée par la joie, l’autre savait qu’ils venaient tous deux de se liguer contre Gyara. La déesse n’accepterait jamais un tel affront ! Et ce n’était pas un temple ou des fidèles qui allaient pouvoir apaiser sa colère. Pourquoi ne pouvaient-ils pas juste vivre, était-ce trop leur demander ?

Une larme roula sur notre joue et je n'étais pas en mesure de dire si ce vide que nous ressentions provenait de moi ou d’elle. J’expirai pour chasser la boule qui se bloquait au milieu de ma gorge.

— L’Équilibre, souffla Grewlin à voix basse. Il a existé.

— Oui. Votre haine ne tient qu’à un évènement. Avant lui, Alyrane et Noctrane désiraient s’unir. Ce n’était pas une utopie, mais une réalité.

Grewlin se leva, essuya sa joue d’un revers de manche et planta son regard rougi dans le mien. Je pouvais y lire une douleur qui m’enserrait la poitrine. Comprenait-il enfin que tout ceci n’avait pas le moindre sens et que leurs querelles ne servaient les intérêts que d’une seule personne ?

— Merci, me confia-t-il, merci infiniment.

Il tenta à nouveau de se détacher de moi, sauf que je n’en avais pas terminé.

— Je sais ce que tu envisages de faire, susurra Amenis dans notre esprit. Tu veux lui montrer le souvenir de sa mort, c’est ça ?

— Tu commences à un peu trop me connaître, petite créature.

En réalité, Amenis me comprenait depuis le début. Elle avait été capable de ressentir ma douleur avant de comprendre mon histoire. Tout comme l’avait fait Neven.

— Il te reste un moment important à voir. Celui où tout a basculé. Il n’absout pas les morts que j’ai causées. Cependant, j’espère que, comme Amenis, tu parviendras à saisir la colère qui m’a poussé à agir de la sorte.

Il n’eut pas le temps de prononcer une quelconque objection. Je le plongeai immédiatement dans ma propre douleur. Je n’en revenais pas de me mettre ainsi à nu devant eux…

 

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Le soleil ne brillait plus, même l’astre avait abandonné cette terre de désolation. J'arrivais trop tard. Son corps, cette enveloppe qui lui servait de réceptacle, était désespérément vide. Je ne la ressentais plus. Ni sa présence ni son pouvoir. Il n’y avait plus rien. Noctrane avait disparu. Seule cette femme à la poitrine rougie gisait sur l’herbe détrempée.

— Pourquoi tu as fait ça, Gyara… POURQUOI !

La fureur qui grondait en moi était assourdissante et d’ici, le tonnerre lui-même claqua au-dessus de moi. Je laissai ma peine s’échapper de mon enveloppe, envahissant chaque parcelle de cette terre qui m’avait arraché ce qui comptait le plus pour moi.

— Alyrane ne voulait pas rentrer… Je n’avais pas d’autre choix. Elle est l’ombre, le chaos. Inas, regarde les êtres qu’elle a créés.

Je me tournai vers cette entité maudite, la haine au bord des lèvres. Ses mains tenaient encore l’instrument qui m’avait volé ce que j’avais de plus précieux. Je me jetai à genoux devant cette coquille vide, à bout de souffle. Si je pouvais mourir, si je pouvais échanger ma place contre la sienne, je le ferais. Mais c’était trop tard. Ma vue se brouilla d’un voile noir avant de laisser s’échapper des larmes d’encre qui tachetèrent la robe blanche de Noctrane.

Elle ne pouvait pas rester ici, elle devait recevoir les derniers rites pour lui permettre de trouver la quiétude qu’elle avait méritée. Son essence ne pouvait disparaître… En intervenant rapidement, je pouvais sauver une partie d’elle. Juste une partie.

— Et c’est moi que l’on appelle le dieu de la mort ? soufflai-je en soulevant son corps dans mes bras. Quelle ironie.

Sa peau glaciale m’arracha un frisson. Je ne pensais pas pouvoir ressentir une telle détresse un jour dans mon existence. Je n’arrivais pas à croire qu’elle avait pu commettre un acte aussi immonde. Lorsque les doigts de Gyara se posèrent sur mon épaule, un profond dégoût parcourut mon échine. Elle qui avait partagé mon quotidien pendant des millénaires… avait maudit ma pauvre fille.

— Inas, ouvre les yeux !

Je la repoussai avec force pour m'avancer à l'extrémité de la falaise. Je le jurais sur Noctrane : Gyara paierait pour son sang ! Même si cela devait me prendre des siècles, je la tuerais de mes propres mains. Je fermai les paupières et laissai le chaos déferler sur ce monde, avalant chaque parcelle de vie sur son passage. Un sourire aux bords des lèvres, j’admirai ma folie le consumer… Encore une fois, une toute dernière fois.

Après, ce sera son tour !

— Je l’ai fait pour mon fils… hurla-t-elle comme si cela pouvait changer quelque chose. Et pour cette terre !

Une douleur sourde me déchira l’abdomen. Je sentis un goût amer remonter le long de ma gorge. Une toux sinistre me fit recracher un liquide opaque et sombre sur le corps de mon enfant.

— Qu’est-ce que…

Mon regard descendit sur mon ventre, une tache ténébreuse s'étendait le long de ma peau nue. Aussi noire que la nuit. Chancelant, mon souffle faiblissait.

— Pardonne-moi Inas, mais je ne peux pas te laisser faire… S’ils l’apprennent, je suis perdue, et ça c’est une chose que je ne peux accepter.

Mon pouvoir reflua, laissant au passage mon carnage inachevé. Je tombai à genoux, le corps de ma fille contre moi. Une traînée noire s’écoula sur sa robe, se mélangeant à son sang. Ma vue se troubla, je me sentais faiblir.

— Tu ne périras pas, mon amour… me promit-elle.

Ce furent les dernières paroles que j’entendis avant de sombrer dans une nuit éternelle.

 

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