Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)
Chapitre 30 Une dette de sang
Chapitre 30
Une dette de sang
Avichail
Nezera
Arguin cracha un long jet de sang en toussotant. Cela devait faire deux voire trois heures qu’il était là, enchaîné à cette chaise, répétant inlassablement la même phrase : « Je ne sais pas. » Son visage tuméfié le rendait presque méconnaissable. Kievian m’avait arrêté avant que je lui refasse entièrement le portrait. Pour l’emmener avec Nadren dans les prisons du château. Je n’en revenais pas qu’il ait accepté de laisser cet empereur perfide se charger de cet interrogatoire dans son palais. Nadren désirait se charger lui-même de son homme, pour je le citais, « prouver sa bonne foi ». Comme si tout ceci n’était pas prévu depuis le début.
Je savais que j’aurais dû les suivre ! Mais non, j’avais écouté Grewlin, cette soi-disant « voix de la sagesse ». Je m’en mordais les doigts ! Maintenant, Amenis était à nouveau entre la vie et la mort.
Mes poings me démangeaient, poussés par la rage qui bouillonnait dans chacune des fibres de mon corps. Je voulais qu’il souffre autant que moi et qu’il ressente cette douleur intenable qui me cisaillait de l’intérieur. Si elle ne revenait pas, cette fois-ci, personne ne m’arrêterait. Je retournerais Adreka pierre par pierre pour me baigner dans leur sang.
L’odeur métallique se mélangeait à celle de la chair calcinée, me donnant la nausée. Cependant, je ne pouvais me détourner de son petit air de chien battu. La désirait-il au point de la vouloir morte ou était-ce simplement un moyen perfide de se venger ?
En vérité, je me moquais bien de ses motivations. Revanche ou jalousie, tout cela n’avait aucune importance à mes yeux. Arguin allait payer même si ce n’était pas de ma main. Makel avait débuté sa séance avant mon arrivée, attaquant directement sa poitrine au fer. Sa poitrine était brûlée à la limite de l’ossature et je ne comptais plus le nombre d’entailles qui habillaient sa chair. J’admettais que Nadren était un fin stratège, même en matière de torture. Aucune blessure mortelle, juste infiniment douloureuse.
— Mon cher Daryl, siffla l’empereur en attrapant à nouveau un tisonnier pour le chauffer au-dessus de la forge. Tu me déçois particulièrement…
Arguin pivota sa tête vers moi et là, un rictus s’étira sur ses lèvres fendues.
— Alors qu’est-ce… ça fait de perdre un être aimé juste devant ses yeux ? me provoqua-t-il en ricanant. Si je peux pas l’avoir… toi non plus.
C’était la goutte de trop ! Mon poing percuta sa mâchoire comme pour arracher ses mots de sa bouche. Le craquement de son os ricocha contre mes phalanges, apaisant le volcan qui bouillonnait dans ma poitrine. Sa tête vola sur le côté et avant que la chaise ne s’écroule, j’appuyai mon pied sur sa cuisse poisseuse de sang pour le redresser.
Arguin poussa un hurlement strident. Cette mélodie d’agonie apposa un peu de baume sur mon cœur. Un cri par seconde de sommeil, voilà ce que je demandais. Ni plus ni moins. À cause de lui, Amenis était inconsciente, luttant contre le poison de ce métal létal.
— Espèce de chien ! grondai-je en armant mon poing. Et tu oses me considérer comme un monstre. Regarde-toi dans un miroir ! J’aurais dû te massacrer quand j’en ai eu l’occasion.
— Av…i…cha..il… va…
Son timbre vacillant ne fit qu’accroître la fureur qui ronronnait à mes oreilles. Depuis le temps que j’attendais de pouvoir lui faire la peau… Là, face à moi, le Boucher d’Adreka ne ressemblait plus qu’à un vulgaire morceau de viande décharnée. Ses coupures, ses hématomes ainsi que ses brûlures n’étaient qu’un juste paiement pour les centaines de mes compagnons morts sous ses couteaux. Il m’était possible de nommer les noms de chacune de ses victimes. Non, plutôt de ces innocents dont le seul crime avait été d’être né de l’ombre.
Voilà un juste retour des choses… Le Boucher acculé !
Nadren me repoussa en posant sa main répugnante sur mon épaule. Je le foudroyai sur place en saisissant son poignet.
— Si vous le permettez, c’est à moi de procéder à son interrogatoire. Mon homme, mes méthodes. C’est ce que nous avons convenu. Sa vie m’appartient.
— Si Kievian accepte de croire en ta prétendue innocence, ce n’est pas mon cas, vociférai-je avec mépris en le repoussant violemment. Arguin n’est qu’un de tes pions, un laquais que tu manipules depuis que tu l’as trouvé errant comme le chien qu’il est.
Il fit un pas vers moi en pointant la tige brûlante vers ma poitrine.
— Attention à tes paroles, Narkrem ! Tu n’es rien, absolument rien. Juste un pantin de plus entre les mains de cette abomination perfide juste bonne à ouvrir ses cuisses au premier venu.
J’attrapai son cou d’un geste brusque et serrai cette misérable nuque entre mes doigts. Ici, tout pouvait arriver. S’il mourait maintenant, nous trouverions une preuve de son implication… rien de plus simple. Cette raclure sans honneur pouvait respirer sa dernière bouffée d’oxygène avant de trépasser sans que cela ne nous impacte.
Il hoqueta pendant que ses yeux s’injectaient de sang. Je sentais son pouls s’emballer contre ma paume. Nadren tenta de me repousser en plaquant son tisonnier contre ma joue. La douleur m’arracha un mugissement, mais je ne lâchai pas. L’odeur cramoisie imprégna mes narines, se mélangea à celle de mon propre sang. Je libérai mes ténèbres qui s’enroulèrent autour de son bras. Ce n’était plus une mise en garde, mais une mise à mort.
Rapidement, sa main lâcha le tisonnier qui retomba aux pieds d’Arguin pendant qu’un cri étouffé s’exfiltrait de ses lèvres blêmes. Sa peau nécrosait sous mes ombres. Je resserrai ma prise autour de ce minuscule cou. Ses pulsations ralentirent contre ma paume et d’ici peu, je pourrais broyer ses os entre mes phalanges. Il me griffa au visage avec le peu de force qu’il lui restait. Le voir ainsi, au bord de l’agonie, me ravissait. Cette vermine allait enfin payer. Il avait osé la livrer à Nyrn, la torturer et l’humilier en public. Il méritait un sort identique à celui de son général insignifiant. Une mort lente et plus douloureuse qu'une nuée de ténèbres.
— Ça ne te fait rien que j’abatte ton cher empereur, Arguin ? persiflai-je en tournant violemment Makel vers lui. Après tout, il ne t’a pas sauvé les fesses quand tu étais gamin ?
Arguin ne me regardait plus. Non, il suppliait Kievian en gigotant comme un animal blessé. Je lançai un coup d’œil au nouveau roi de Nezera, qui lui ne bougeait pas d’un pouce. Il était prostré dans un coin, tétanisé, fixant le mur, le teint plus pâle qu'un linge neuf.
— Avi… murmura ce dernier. Que… qu’est-ce que tu fais…
Un rire sadique s’échappa du fond de mes tripes. Il se réverbéra contre les parois en couvrant les gémissements de l’empereur qui luttait pour sa survie tel l’insecte qu’il était.
— Voilà à quoi ressemblent la guerre et la vengeance, répliquai-je en levant le corps de Nadren du sol. Je t’avais prévenu… Touchez à un seul de ses cheveux et vous goûterez à ma colère. Plus personne ne me l’arrachera ou ne la blessera. Car crois-moi, même dans la mort, je reviendrai… Vous voulez « La Main de la mort ». Vous l’avez !
Kievian recula d’un pas, butant contre le mur de pierre. Je lisais sur son visage une peur panique. Il découvrait que derrière le visage de son ami se cachait bel et bien le monstre qui avait construit ma légende. La Main de la mort était un titre amplement mérité que j’avais choisi de redorer… avant qu’il ne s’attaque à la seule chose qui pouvait me faire perdre tout sens moral.
— Ils sont en bas ! s’écria ma sœur dans mon dos.
Des pas dévalèrent les escaliers et je ne fus pas surpris de la découvrir accompagnée d’Elivio. Dire que je lui avais demandé de veiller sur Amenis pendant mon absence… À ce moment-là, une chevelure rouge déboula dans la pièce avant de se figer net, les yeux exorbités.
— Daryl ! hurla Anika en se ruant vers son général. Qu’est-ce que vous avez fait ?!
Une illusion.
Mon regard s’arrêta sur le mirage d’Amenis, accostée contre ce mur de pierre. Son teint était livide.
Elle ne pouvait pas être ici. Pas vu son état. Je rêvais éveillé. Était-elle vraiment morte ? L’avais-je perdue pour toujours ? Si tel était le cas, les dieux étaient cruels… Comment pouvaient-ils m’offrir cette vision avant de me l’arracher à nouveau ?
Ce fut à ce moment précis qu’une rage sourde s’empara de moi, consumant tout sur son passage. D’un coup, je comprimai la gorge de celui qui était responsable de tout cela. Je désirais entendre son dernier souffle. Seule cette consolation arriverait à poser un peu de baume sur ma douleur. Ensuite, je réduirais le continent à feu et à sang.
— Mais tu as perdu l’esprit, s’écria Mélia en courant vers moi. Lâche-le !!! Tu veux lancer une guerre ou quoi ? Regarde, elle respire ! Tout va bien.
Je ne parvenais pas à me détourner d'elle. Amenis me fixait, les lèvres entrouvertes, sans prononcer le moindre mot.
Elle ment !
Ils mentent tous !
Je cherchai au fond de moi le moyen d’apaiser mes angoisses, de calmer le feu qui irradiait au creux de mon cœur, mais rien n’y faisait.
Mon propre esprit me jouait des tours.
Elle n’est pas là…
— Avi…
Ces trois lettres, prononcées avec une douceur infinie, eurent raison de ma fureur. Je ressentis la pression de ses doigts froids sur ma nuque, couplée à la chaleur de mon collier contre ma poitrine. Cette sensation me ramena à la réalité.
Ce n’est pas un mirage…
Amenis se hissa sur la pointe des pieds, prit mon visage en coupe. Je me perdis le temps d’une seconde dans les cristaux dorés qui dansaient au milieu de l’océan améthyste de ses iris.
— Je vais bien, souffla-t-elle, regarde-moi, je suis en vie. Tout va bien.
Mes doigts se détachèrent, un à un, de la gorge de Nadren jusqu’à ce que le vide remplace les pulsations de son pouls contre ma paume. Et comme si mon existence en dépendait, j’enroulai mes bras autour de sa taille pour ressentir son corps contre le mien. Je voulais sentir sa chaleur, m’enivrer de son parfum et surtout entendre son cœur. Mes propres battements ralentirent pour se calquer sur les siens pour ne former qu’un duo harmonieux.
— Daryl est inconscient ! paniqua Elivio en se jetant aux pieds de son ami.
Amenis me lâcha, créant un vide abyssal au creux de ma poitrine. Lorsqu’elle découvrit l’état de Daryl, elle recula d’un pas en étouffant un cri.
— Qui… qui a fait ça ?! marmonna-t-elle d’une voix éteinte. Non… pourqu..oi ?
Mes mains tremblaient. Non, tout mon corps tremblait. Lentement, Amenis attrapa mon poing puis passa son index sur mes jointures ensanglantées.
— Daryl, réveille-toi ! sanglota Anika en le ballottant. Réveille-toi, nom d’un Ilanlar !
Amenis secoua la tête en soupirant avant de me regarder avec une expression de déception qui me poignarda en pleine poitrine. Je n’arrivais pas à croire qu’elle pouvait encore ressentir de l’empathie pour ce…
— Mélia, occupe-toi de Daryl, ordonna-t-elle, fais ton possible pour le soigner.
Ma sœur se rua sur le général, leva son menton en grimaçant avant d'examiner sa poitrine.
— Et la rune ? Amenis, je ne sais pas comment elle va réagir.
— Une rune ? la questionnai-je. Quelle rune ?
Amenis m’ignora en balayant ma phrase d’un revers de main avant de rejoindre ma sœur.
— Vu son état, ça ne peut pas être pire. Fais ton possible.
Je fixai mes mains, incrédule, pendant que le monde s’activait autour de celui qui l’avait attaquée. Qu’avais-je loupé ?!
— Quelle rune ?! grondai-je en la saisissant par le poignet.
Amenis se retourna, le regard brûlant de larmes. Je ravalai la colère qui grondait en moi, abattu, comprenant que malgré tout, j’avais perdu une partie d’elle.
— Daryl a une rune d’Aerin, m’expliqua-t-elle. Ce n’est pas lui qui m’a attaquée Avi, il n’aurait jamais fait ça. Hénes est derrière tout ça !
Mon sang se figea tandis que mon attention passait d’Arguin à elle…
Sa poitrine brûlée…
Il a recommencé.
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