Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 40 Un pas après l’autre

Chapitre 40

 

Un pas après l’autre

 

Amenis

 

Nezera

 

Deux semaines, soit quatorze jours à attendre qu’il rouvre les yeux. Je n’en pouvais plus. Chaque seconde me semblait interminable. Assise au bord du lit, je caressai sa joue en soupirant. 

Est-ce que lui aussi avait ressenti cette horrible peur au fond de ses entrailles ?

J’étais impuissante et incapable de ressentir sa présence au fond de moi. À mon retour, notre lien avait disparu, dissipé par la mort elle-même. Ce manque atroce ne faisait qu’accroître mon angoisse.

Allait-il m’en vouloir ? M’oublierait-il ?

— Laisse-lui du temps, soupira Inas dans mon crâne. Le chemin peut être long, tu devrais le savoir…

Comment pouvait-il rentrer s’il n’avait plus notre lien pour le guider ? Sa voix avait été mon ancre, la seule lumière au milieu du chaos. J’essuyai ma joue en réalisant qu’Avi avait à son tour le choix. Il pouvait décider de revenir ou de lâcher prise. Je n’avais aucune maîtrise sur sa décision.

— S’il décide de rester, que va-t-il se passer ? le questionnai-je, le ventre tordu.

— Il demeurera dans l’entre-deux, comme toi pendant trois siècles.

L’entre-deux… Pas tout à fait mort… pas tout à fait vivant.

Cet espace entre notre monde et le royaume d’Inas était un lieu où seul le vide régnait.

— Reviens-moi, susurrai-je en posant ma tête contre sa poitrine.

Le gonflement apaisé de son torse me rassurait. Je ne me lassais pas d'entendre les battements de son cœur. Je me demandai à quand remontait sa dernière réelle nuit de sommeil… Bien longtemps, c’était une certitude. Ses cernes avaient disparu tout comme cette ride d’inquiétude qui marquait toujours son front. Du bout des doigts, je caressai sa joue blanchie d’une barbe que je n’avais plus vue depuis longtemps.

— Maintenant que j’y pense, tu m’as fait revenir combien de fois ?

— Trois.

Je le savais !

Je me blottis contre Avi en priant les divins pour qu’il ne se perde pas sur le chemin.

— Combien de fois me reste-t-il ? osai-je lui demander

Un ricanement las me répondit alors.

— Aucune. Une vie humaine, tel est notre accord.

Je portai ma main à mon ventre. Sous mes doigts, je sentais une nouvelle marque, différente de toutes celles que je possédais déjà : un sceau. Ce dernier liait mon âme à Inas ainsi qu’à son royaume. Il était le symbole immuable du sacrifice que j’avais commis pour le ramener. Je ne pouvais plus risquer ma vie à tort et à travers. À présent, une simple flèche en plein cœur pouvait m’expédier dans l’Autre Monde. J’étais devenue aussi fragile qu’un humain.

— Presque, souligna Inas. N’oublie pas que tu as toujours les clés de ma magie.

Sauf que je savais pertinemment que le prochain combat qui m’attendait était de loin le plus ardu que j’aurais à mener. Mon adversaire ne me laisserait aucun répit. Et même avec Inas à mes côtés, rien ne m'assurait la victoire. Absolument rien.

Le soleil était haut dans le ciel quand je me décidai à quitter notre chambre. Je ne pouvais pas rester éternellement à son chevet alors que la menace approchait. Mon frère avait profité de l’annonce de la mort de l’empereur pour monter sur le trône d’Adreka. Prisca s’y était opposée, poussée par Kievian, mais rien n’y changeait. La peur de se confronter à un « Ancien » pesait bien plus lourd que leur avis dans la balance des seigneurs de Daaryrona.

La cérémonie de passage de Makel avait été faite dans l’intimité du palais d’Adreka. Prisca n’y avait pas été conviée par mon frère. Cependant, grâce à Grewlin et quelques compagnons d’Anika toujours présents au sein de l’Empire, nous étions parvenus à l’y emmener, en cachette. Nous avions pris des risques inconsidérés pour qu’elle puisse lui rendre un dernier hommage et surtout lui faire ses adieux. C’était la moindre des choses que je pouvais faire, la seule qui me permettait d’apaiser ma conscience. Makel méritait de payer pour la souffrance qu’il avait causée, mais je ne réussissais pas à apaiser cette pointe de culpabilité au fond de mon cœur. Certes ses actes n’étaient en rien excusables, néanmoins, je n’oubliais pas qu’il n’avait été qu’un instrument aux mains de mon frère.

J’avais beau me conforter dans l’idée que ça avait été la seule chose à faire, cela n’y changeait rien. Le pire était que Prisca tout comme Eleonore m’avaient pardonnée… J’avais sauvagement tué un membre de leur famille et ces deux femmes ne conservaient contre moi aucune rancune. En réalité, j’aurais préféré que Prisca me haïsse ou me hurle dessus. Cela aurait été bien plus simple à gérer ou du moins à accepter.

Comment pouvait-elle me regarder dans les yeux, continuer de me parler sachant que mes doigts avaient arraché la vie de son propre père ? Je l’admirais, car il était évident que j’en aurais été incapable.

La seule chose qu’il me restait à faire était de veiller à ce que mon frère ne puisse plus briser d’autres familles. Trop de sang avait coulé et tout ceci devait s’achever. Cependant, si je voulais remporter la victoire face à lui, j’allais devoir me mettre à son niveau. Nous devions trouver de nouveaux fidèles afin d’accroître la puissance d’Inas. Cette dernière tâche était de loin la plus ardue à laquelle je ne m’étais jamais attelée. 

Je m’arrêtai au détour d’un couloir en entendant Mélia en grande discussion avec Grewlin. Mon conseiller n’avait plus quitté le château. Tout comme le bataillon de Noctraniens, dirigé par Kirila, qui me suivait à présent comme mon ombre, au sens propre du terme. L’unique lieu que je leur avais interdit était mes appartements, ce qui m’offrait un peu d’intimité. Kirila insistait toutefois pour que je ne reste jamais seule, au cas où mon frère tenterait quoi que ce soit.

Comme si une unité d’Originels pouvait lutter contre lui...

Je me téléportai pour éviter de les croiser. Je ne supportais plus cette tristesse qui gravitait autour d’eux. Elle me renvoyait à mes propres choix, à mes propres doutes ainsi que mes incertitudes. Mélia n’était plus que l’ombre d’elle-même, tandis que Grewlin tentait tant bien que mal de garder la tête froide. Je ne pouvais rien faire de plus. Maintenant, c’était à Avi d’emprunter ce chemin et même si ça me tuait à petit feu de l’admettre, il était possible qu’il ne revienne pas.

Si tel était le cas, j’avais accepté ce marché pour rien...

 

En apparaissant dans le bureau du roi, je fus accueillie par Prisca qui ne cessait de griffonner sur ses carnets. La reine avait davantage l’allure d’une guerrière que celle d’une souveraine. Elle avait troqué ses robes imposantes et ses corsages pour un pantalon bleu nuit accompagné d’une épaisse chemise dans les mêmes tons. Ses volumineux cheveux, d’habitude si soigneusement coiffés, étaient attachés avec un simple cordage en queue de cheval.

— Amenis, m’accueillit une voix que j’aurais préféré ne pas entendre.

Je pivotai vers Eleonore qui était assise dans un coin, sur l’un des fauteuils, face à un échiquier. Depuis la mort de Makel, les deux femmes s’étaient rapprochées.

— Nous allons pouvoir rencontrer les exilés d’Alyrane, m’informa Prisca en repoussant une mèche rebelle. Pour le reste, nous n’avons toujours aucune nouvelle d’Adreka et nos flottes ne nous signalent aucun mouvement suspect, ni aux abords de Jyza, ni sur les îles de l’Archipel.

Je ne savais pas si je devais m’en réjouir ou si au contraire, ce silence n’était pas synonyme d’un drame à venir.

— Que nous vaut ce changement d’avis, cinglai-je en portant mon attention sur l’ancienne prêtresse. Un cas de conscience peut-être ?

Eleonore se tortilla sur son siège, mal à l’aise.

— Amenis ! me foudroya mon amie.

Je levai mes mains en signe de reddition. Mes paroles étaient peut-être crues, mais je n’en démordais pas. Si elle avait été capable de s’en tenir au plan, nous n’en serions pas là.

— Comme toi, j’essaie de réparer mes erreurs, me confia sa mère.

Comme moi…

Si nous pouvions résumer cette situation à une « erreur », cela serait tellement plus simple. En réalité, que ce soit ma fuite, la dissimulation de la Table d’Inas ou ce qu’avaient entrepris Avi et Ilyesse, tout cela n’avait fait que repousser le problème initial. La menace d’Hénes était toujours présente.

— Écoute, ajouta la reine en faisant le tour du bureau jonché de dossiers, je sais que tu as un passif avec ma mère, mais il est grand temps de passer outre. Si j’ai réussi à te pardonner d’avoir tué mon père, tu peux bien accepter de passer outre vos différends, non ? (J’accusai sa réplique en pinçant mes lèvres.) Elle est la seule à pouvoir nous offrir les survivants d’Alyrane sur un plateau et nous avons besoin d’eux. Alors, ne crache pas sur la main qu’elle te tend.

Elle compléta sa tirade en glissant une missive sur le bord du bureau. Je n’eus aucun mal à reconnaître le sceau d’Adreka. Ce maudit rapace continuait de me mettre hors de moi !

— C’est arrivé ce matin et une chose est certaine, le temps presse.

J’arrachai l’enveloppe verte pour découvrir une écriture enfantine.

« Je ne sais pas si ma lettre arrivera à bon port, mais si tel est le cas, sachez que l’Empire est au bord du gouffre. Hénes a pris les rênes du continent. Mes espions ont eu vent d’un entretien entre Arun, Guédias et lui-même. L’Alliance est renouvelée avec une mobilisation de l’intégralité des novices en âge de se battre. La nouvelle vague de soldats sera entraînée par le général Arguin en personne.

Les temps sont sombres et je sens que mes jours sont comptés. Je décide de trahir la loyauté que je porte à l’Empire pour vous implorer. Aidez-nous avant qu’il ne soit trop tard.

Sibyl »

Ma gorge se noua en lisant le nom de la jeune espionne. Elle avait décidé de rester malgré tout… J’inspirai profondément pour conserver mon calme. Cependant, rien ne me permettait d’apaiser la tempête qui grondait au fond de ma poitrine.

— Il est temps d’agir avant qu’il ne soit trop tard, ajouta Eleonore en avançant vers moi. J’ai conscience que j’ai fait une erreur et que je t’ai blessée. J’ai trahi ta confiance. Amenis, comprends mon geste… Tu étais la menace, je ne pouvais pas rester les bras croisés. Et pour le reste… Je pense que nous sommes quittes.

— Ta colère ne doit pas être tournée vers les conséquences, mais vers la cause.

— Tu omets de préciser que tu en es l’origine…

Une griffure intense me répondit. Je serrai les dents pour dissimuler la douleur qui lançait dans mon crâne.

— Erreur… Tout a commencé bien avant ta naissance ou celle de tes parents.

— Amenis, tout va bien, s’inquiéta Eleonore, tu…

Je pris une longue inspiration puis tendis ma main vers elle. De l’eau avait coulé sous les ponts, nous avions toutes deux fait des choses que nous regrettions. L’heure n’était plus à la discorde.

— Je vais organiser une rencontre dans les plus brefs délais, appuya-t-elle en scellant notre accord. Laisse-moi juste du temps pour les préparer. Pour eux, tu es celle qui a détruit leurs temples ainsi que leurs demeures.

En réalité, j’appréhendais cette confrontation. Alyrane ne m’avait jamais portée dans son cœur. À leurs yeux, je n’étais qu’une « mauvaise graine », une progéniture illégitime qui aurait dû être saignée à sa naissance. À côté, Nirakon était un véritable jeu d’enfants.

Après avoir fignolé les derniers préparatifs, je les quittai pour rendre visite à Neven. Je n’avais pas perdu l’espoir de le faire sortir de sa folie pour percer les secrets de la rune d'Aerin. À ma connaissance, il avait été le seul à parvenir à s’affranchir de l’emprise de mon frère. J’espérais ainsi trouver un moyen de libérer Daryl. Lui aussi avait le droit à une seconde chance, du moins, j’avais décidé de lui en accorder une.

— Tu es bien sélective sur les secondes chances…

— C’est différent.

— En quoi ? Pour ta gouverne, il t’a juste empêchée de fuir et a essayé de nous tuer… vraiment, c’est un adorable garçon.

J’avais envie de lui hurler dessus, pourtant je savais qu’il avait raison. Il m’était impossible de conserver mon objectivité quand il s’agissait de lui. Il n’avait pas un mauvais fond, j’en étais persuadée. Si Daryl avait grandi ici, à Nezera, j’étais intimement convaincue que jamais il ne serait devenu le Boucher tant redouté. Adreka l’avait changé en monstre, enfin non, pas Adreka... Mon frère, par l’intermédiaire de Makel. Je voulais lui offrir l’opportunité d’avoir la vie qu’il rêvait, celle dont il me parlait quand nous étions seuls à fixer le plafond au cœur de la nuit. Daryl désirait retourner dans son village pour reconstruire la maison de son enfance et devenir forgeron ou fermier. À l’époque, l’image de lui au milieu d’un troupeau de moutons me faisait rire.

Je ferai mon possible pour qu’il puisse y retourner.

 

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