Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)
Chapitre 14 Une alliance de couleurs
Chapitre 14
Une alliance de couleurs
Prisca
Nezera
Je n’avais pas signé pour ça ! Tout allait bien trop vite à mon goût. J’en venais à en vouloir à Drius Lancin d'avoir poussé son dernier souffle et de nous mettre dans cette situation.
Je suis horrible !
Je devenais folle, ces préparatifs me faisaient tourner en bourrique et je n'en voyais pas la fin. En tant que future reine, il était de mon « devoir » de veiller à ce que les funérailles, le couronnement ainsi que le mariage se déroulent dans les règles de l’art ou du moins celles du protocole de cette cour. Sauf que, petit un, je détestais organiser des évènements et petit deux, je ne connaissais pas encore les dessous de cette royauté. J’avais espéré avoir du temps pour comprendre les ficelles du pouvoir en place. Daaryrona ne fonctionnait pas comme l'Empire... Ici, les alliances se discutaient pendant des heures entières et les accords se négociaient entre deux faux sourires crispés. Tout n'était que manigances. La politique de mon père pouvait être critiquée, néanmoins il savait tenir ses seigneurs.
Lorsque j'avais découvert l'envers du décor, j'avais rapidement déchanté. Le royaume était au bord du chaos. Si ce dernier tenait toujours debout, ce n'était dû qu'à la loyauté sans faille que le peuple vouait à son roi. Sa mort avait redistribué les cartes, obligeant Kievian à accélérer les choses pour garantir la stabilité du pays. Je comprenais l’urgence, mais de là à me forcer à l’épouser à peine le tombeau de son père scellé… Cela me donnait envie de le gifler. Il ne m’avait même pas concerté avant. Certes notre union était arrangée, cependant cela ne devrait pas l'empêcher de faire preuve d’un minimum d'empathie à mon égard ! Je ne lui demandais pas de m'aimer, loin de là, juste de me respecter. Avais-je la moindre importance à ses yeux ? J’avais l’impression de n’être qu’un faire-valoir, un objet précieux à montrer au monde. Finalement, il ne faisait que reproduire ce que mon père avait fait toute ma vie : me trimbaler comme un bijou devant ses seigneurs ou ses nobles. Et moi qui pensais sincèrement qu’ici ma condition changerait…
Quelle désillusion !
Dire que je me trouvais dans cette situation à cause de ma mère ! Elle aurait pu m’aider à m’enfuir, m’emmener avec elle… Drius était même d’accord à l’époque ! Mais non, elle avait préféré veiller sur les exilés d’Alyrane plutôt que de protéger sa propre fille. Le retour de bâton m’avait fait l’effet d’un coup en plein ventre. À présent, j’en venais presque à regretter de ne pas être restée au palais. Au moins à Adreka, les règles étaient simples et je savais à quoi m’en tenir.
Ah, j’aurais tellement aimé qu’Ilyesse soit avec moi. Après tout, cette alliance sans queue ni tête était son idée. Je m’étais laissée embarquer dans ce plan, pensant y trouver ma planche de salut !
Non, en vérité, il était préférable pour lui qu’il reste à Adreka. S’il était là, devant moi…
Oh ça suffit ! Calme-toi ma grande !
J’inspirai profondément et me recentrai sur le choix futile, mais ô combien primordial, des couleurs et des tissus. Sans oublier cette interminable liste d'invités. Comment pouvais-je organiser un évènement pareil sans avoir toutes les cartes en main ? Je n’avais pas eu le temps de comprendre les alliances internes, les amitiés de chacun ou encore de me souvenir de tous ces noms présents sur ce papier… À tout moment, je pouvais causer un impair en plaçant deux personnes côte à côte.
Kievian demeurait absent. Il restait enfermé dans ce maudit bureau du lever du jour jusqu’au milieu de la nuit.
J’aurais pu mettre cette distance sur le compte de la mort de son père, mais il n’en était rien. Kievian n’avait aucune intention de m’inclure dans les décisions importantes. Et si avant, l’idée ne me dérangeait pas le moins du monde, à présent je voyais les choses sous un angle différent. Nous devions nous entraider et non nous ignorer.
— Tu t’en sors ?
Je sursautai en poussant un cri digne d’un petit cochon. Amenis pouffa, pas peu fière de son effet.
— Je déteste ce pouvoir ! m’insurgeai-je en serrant les poings sur un malheureux bout de tissu. Vraiment, je vais te mettre une clochette autour du cou !
— Pardon. Mauvaise habitude. Promis, j'arrête.
— Tu ne peux pas faire comme les gens civilisés et toquer à la porte ?! Ne me dis pas qu’à Solime les portes sont inexistantes.
Elle haussa les épaules en se jetant de tout son long sur le canapé recouvert de coussins.
— Non, on a des portes. Sauf que c’est tellement plus pratique, puis j’avais besoin de souffler un peu. Alors je me suis dit : « Si j’allais voir comment va Prisca ! »
Si l'on m’avait annoncé qu’Amenis deviendrait une confidente… Je pense que j’aurais appelé une soigneuse pour que l’on enferme ce fou dans un des cachots du palais pour sénilité. Cependant, je devais avouer que sa présence me permettait de me sentir moins isolée. Je me reconnaissais dans ce bout de femme, le dieu en moins… Nous avions été conditionnées à régner sans que personne ne nous demande notre avis. Malheureusement, ce n’était pas notre seul point commun et j’admettais que de savoir que nous avions partagé le même homme me mettait par moments mal à l’aise.
— D’ailleurs, où étiez-vous ? Après le conseil d'hier, tu as disparu avec Avichail et on ne vous a pas revus au dîner.
— Il m'a amenée à Nirakon, soupira-t-elle en s’étirant. Et je peux te dire que ce fut la journée la plus éprouvante que j’ai vécue depuis mon réveil.
Ce nom glaçait toujours mon sang. De l’autre côté de la mer, ce village était synonyme de terreur. Je mourais d’envie de lui demander plus de détails… Étaient-ils réellement tous recouverts de noir ? Est-ce qu'ils étaient si nombreux que ça ? Comment étaient-ils...
Cette milice était légendaire, comme Avichail Narkrem d’ailleurs. Ce Noctranien me donnait toujours des sueurs froides, surtout quand il affichait cet air létal sur son visage.
— Et c’était comment ? tentai-je en adoptant un ton détaché en levant un tissu pris au hasard.
La jeune femme se redressa avant de mettre sa tête entre ses mains.
— Difficile ! J’ai appris que mon père ne valait pas mieux que ma mère et que…
Elle hésita un instant avant de se refermer comme une coquille. J'avais conscience qu’elle me cachait quelque chose, encore l’un de ses innombrables secrets farouchement gardés… Par moments, je me demandais si Avichail lui-même était parvenu à briser sa muraille. Sa véritable muraille.
— Je suis désolée, lui intimai-je.
— De ?
— Ce n’est pas évident d’admettre la vraie nature de ses géniteurs, crois-moi, j’en sais quelque chose.
Mon père était un monstre et ma mère… Cela restait bien trop douloureux. Je pensais, à tort, que je pourrais effacer toute cette histoire et repartir sur de bonnes bases. Mais en la découvrant, ici, tout sourire, j’avais eu envie de lui faire mal… Tous les sentiments refoulés avaient refait surface, détruisant mes certitudes. Je lui en voulais et rien ne pouvait réparer ses erreurs. Elle était ma mère, c’était à elle de me protéger de lui. C’était son rôle et elle avait échoué.
— Bref, ajouta-t-elle comme pour chasser cette mélancolie ambiante qui menaçait de nous mettre le moral dans nos bottines. C’est grâce à Grewlin qui nous avons réussi à leur faire entendre raison. Dans tous les cas, je suis officiellement la Vasilyssa et si je peux être honnête, je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie.
— Grewlin ?! LE Grewlin Sampan, tu es sérieuse ?
Ce nom était tout aussi légendaire que celui d’Avichail. L’on me racontait souvent son histoire pour m’empêcher de faire le mur… J’avais envie de lui demander à quoi il ressemblait. Selon les récits, l’on disait de lui que sa carrure dépassait celle de deux hommes et qu’il ne restait presque aucune ligne de peau vierge sur son corps.
— Oui c’est bien lui, railla-t-elle en secouant la tête. D’ailleurs, tu le rencontreras prochainement, il est officiellement mon conseiller. Cela me fait penser que je dois solliciter une audience à Kievian au sujet de Nirakon. Je veux que le village soit indépendant. Après tout, je ne suis pas une « seigneuresse » de Nezera.
Bonne chance !
Je savais que cette requête allait devoir leur demander de mettre de l'eau dans leur vin. Ces deux-là étaient comme l'huile et le feu. Chacun de leurs échanges se terminait en lutte d'ego ou de pouvoir, ce qui un jour allait nous placer dans une situation délicate.
— Je comprends pourquoi tu veux faire ça… En revanche, tu penses vraiment que c'est le bon moment ? Avec le mariage et le couronnement...
— Oui c'est exactement le bon moment, compléta-t-elle en se redressant. Nous acceptons de rejoindre l'Alliance, Prisca. L'armée de l'ombre soutiendra Nezera comme une alliée et non plus comme des mercenaires.
Je manquai de m'étouffer avec ma propre salive et, pendant un instant, j'eus envie de lui sauter dans les bras.
— Dans ces cas-là, j'ai hâte d'ajouter ton emblème sur la carte. Compte sur moi pour t'aider.
Elle m'offrit un sourire franc qui réchauffa mon cœur. J'étais convaincue qu'à nous deux nous pouvions changer les mentalités. Cette alliance n'avait pas uniquement pour but de contrer mon père. Je voyais plus vaste, plus loin. Nous étions aux prémices d'un Nouveau Monde.
— Bon, si tu désires que je t'aide ! Rends-toi utile d'abord... Je vais devenir complètement folle avec ces préparatifs, pestai-je. Choisis une couleur, celle que tu veux !
Elle apparut à mes côtés dans un nuage glacial aussi sombre que la nuit. Je frissonnai en rabattant les pans de mon châle sur mes épaules.
— C’est quoi cette histoire de couleur ?
Je me laissai tomber en arrière en passant mes doigts dans mes cheveux.
— Adreka vert, Nezera bleu…
— Ahh !
— Oui, je dois trouver un symbole pour notre alliance et pour ma robe ! Je ne peux pas arriver en bleu comme je ne peux pas arriver en vert.
Amenis souleva un tissu en ajoutant :
— Ni en violet ou en noir.
Encore moins... Je n'allais pas me pavaner avec les teintes des Anciens.
— Toute la politique dans une couleur, compléta-t-elle en soupirant tout en laissant tomber le morceau de dentelle pourpre sur mon bureau. C’est fou comme des détails ridicules peuvent avoir leur importance.
— Merci pour ton aide... Vraiment, sans toi, je n'aurais pas pu prendre cette décision.
Elle leva les mains en l’air.
— Choisis-en une autre, Prisca. Une qui représentera l’alliance que vous désirez bâtir.
— Que NOUS désirons bâtir, la corrigeai-je. Tu en fais partie je te signale et j’ai besoin de toi, donc ne te défile pas.
Je comptais sur elle. Si de nombreux seigneurs n’arrivaient toujours pas à comprendre la nécessité d’intégrer les Anciens dans notre alliance, moi je la voyais. J'avais observé la puissance d'Amenis, nous connaissions tous la réputation mortelle des mercenaires. Ne pas les inclure signifiait prendre le risque qu'un jour, ils décident de nous décimer pour de bon. Sans oublier qu'Amenis, tout comme Avichail avait vécu auprès de nous. Ils étaient les mieux placés pour gérer la suite des évènements lorsque la malédiction se lèvera. Car elle disparaîtra, j'en étais convaincue... Mon père trouvait toujours un moyen de parvenir à ses fins.
— Pourquoi pas du rouge ? proposa-t-elle, c’est une couleur forte.
— Oui, pour une guerre, c’est une excellente idée… Mais pas pour un mariage, Amenis. Tu n’as rien d’autre ?
Elle déambula dans la pièce en triturant les rideaux, les teintures sans oublier les coussins en baragouinant. Je cherchais moi aussi une nuance qui n’était pas déjà prise… Le vert représentait Adreka, le gris Minerasse, l’orange le désert d’Ancerasse, le bleu Nezera et le pourpre ou le jaune les anciens continents.
— J’ai ! s’écria-t-elle en applaudissant à toute vitesse.
Amenis sautilla jusqu’à moi, un large sourire aux lèvres. Si j’avais su que chercher une couleur la rendrait si heureuse, je lui aurais confié l’organisation du mariage. D’ailleurs, était-elle mariée ? Je savais qu’elle partageait cette histoire de lien avec Avichail, mais étaient-ils mariés selon les anciennes traditions ?
Pourquoi je pense à ça maintenant moi…
— Le blanc ? C’est neutre. En plus, cette couleur était employée pour les rites de vénération des dieux tant en Noctrane qu’en Alyrane. C’est parfait. L’équilibre par l’égalité.
— Je ne sais pas… maugréai-je. Ça ne va pas plaire à tout le monde. Le blanc est utilisé encore par Nyrn, je te rappelle.
À l'évocation de la grande prêtresse, elle serra le pauvre coussin qu'elle tenait avant de le lancer à l’autre bout de la pièce.
— Alors, casse les codes, Prisca. Choisis un autre symbole, un nouvel emblème. Si vous voulez incarner cette alliance, faites-le vraiment. Et si cela frustre ces vieux rabat-joie de seigneurs… qu’ils aillent se faire voir !
Du Amenis tout craché.
J’admirais cette partie d’elle qui se moquait des apparences ou du qu’en-dira-t-on. Elle possédait cette force de caractère que je n’arrivais pas assumer totalement. Je me levai d'un bond et sautillai jusqu'à mon chevalet où une toile blanche prenait la poussière depuis des semaines. Je n'avais pas réussi à trouver le courage ou l'inspiration de peindre, comme si une barrière invisible m'empêchait de tenir un pinceau.
— Qu'est-ce que tu fais ? me demanda-t-elle en restant dans mon dos.
J'attrapai un pinceau puis ouvris mes pots de peinture. Je trempai les poils dans le bleu roi de Nezera puis traçai un rond approximatif sur ma toile, j'ajoutai un second cercle vert et mélangeai les couleurs entre elles. Je fis un pas en arrière...
Du blanc.
Je prélevai une noisette de peinture et ajoutai des touches blanches pour éclaircir la teinte.
— Pas bête, affirma-t-elle, et pour les symbolismes... tu souhaites utiliser quoi ?
Prise dans une frénésie, je dessinai des bordures ocre, les intensifiant d’une pointe d’orangé et nuançant le tout avec des ombres noires. Il ne me manquait plus qu'une couleur : le violet.
— Je ne veux plus de blason avec des animaux… Puis les meilleurs sont déjà pris.
— Pourquoi ne pas partir sur des végétaux ? me proposa Amenis. Après tout, nous réalisons les élixirs les plus mortels avec des plantes.
Je pivotai vers elle, un sourire radieux sur les lèvres. Je courus à mon bureau pour attraper un morceau de papier ainsi qu'une mine et lui tendis :
— Dessine-moi ce qui te vient. Il nous faut une herbe ou une fleur qui peut tuer et guérir à la fois. Ça existe ?
Elle écarquilla les yeux en saisissant la feuille. Amenis retourna à mon bureau et se mit à griffonner en fronçant légèrement ses sourcils. Notre entreprise pouvait sembler bien futile, cependant la symbolique derrière avait toute son importance. Les armoiries ainsi que les couleurs de nos royaumes avaient une histoire. Rien n'était laissé au hasard et je me souvenais encore des réflexions de mon père quand il avait décidé de changer le blason d'Adreka. Le vert sombre, ainsi que l'aigle, n'étaient pas anodins. Elle revient quelques minutes plus tard avec une espèce de fleur avec des ronces. Je regardai attentivement son croquis en grimaçant.
— Tu m'as demandé une plante, alors la voici, bougonna-t-elle, désolée de ne pas avoir les talents de Daryl en matière de dessin.
À l'énonciation du général, ma gorge s'assécha. Je tentai de dissimuler mon malaise en me retournant vers ma toile.
— C'est grâce à lui que j'ai commencé à peindre... lui avouai-je. Je... je cherchais un moyen d'attirer son attention en me posant devant la garde pour peindre la forêt ainsi que les montagnes de Minerasse. Cela m’a permis de me rapprocher de lui… j’ai l’impression que c’était il y a une éternité.
J'entendis le plancher craquer dans mon dos.
— Prisca je... je suis désolée, sincèrement.
Je ne savais pas de quoi elle pouvait être navrée : de l'avoir séduit ou d'avoir fait allusion à lui. Dans les deux cas, je ne pouvais pas lui en vouloir. Daryl avait fait son choix bien avant qu'elle ne déboule dans sa vie... Il n'avait jamais partagé mes sentiments. J'avais beau tenter de me convaincre que cette histoire était un moyen d’échapper de mes obligations de la cour, j'avais conscience qu'au fond, il n'en était rien. Je l’aimais vraiment, du moins avant qu'il ne devienne « le Boucher d'Adreka » et qu'il ne s'engouffre dans cet océan de violence.
Je me rappelais la première fois où mon père était arrivé avec lui et Elivio, c'était après une mission dans un village reculé du pays. D'après mes souvenirs, il recherchait un criminel qui avait pris la fuite… bref, quoi qu'il en fût, il était revenu avec deux garçons couverts de crasse et de boue. Je devais avoir quinze ans à l'époque et quand j'avais aperçu ses iris aussi sombres qu'une nuit sans lune, mon cœur s'était emballé. Il était bien plus chétif qu'aujourd'hui, toutefois il possédait déjà ce masque imperturbable. Je ne comptais plus le nombre de fois où j'avais escaladé les murs de la garde pour l'observer s'entraîner. Beaucoup trop vu les fines cicatrices que conservaient mes genoux. Daryl n'avait retrouvé le sourire qu'à l'arrivée de son petit frère Lévy. Ce fut également le début de notre idylle interdite.
Quelques années plus tard, une fois mon père sur le trône et ma mère disparue, il lui avait offert ma main... Son refus catégorique m’avait blessée bien plus que je ne l’avais laissé transparaître. C’était ce jour-là que j’avais décidé de protéger le reste de mon cœur en miettes en bâtissant une frontière entre les autres et moi. Quand Daryl était revenu dans mes draps après la mort de Lévy, j'avais accepté de panser mon propre manque d'affection avec les bribes qu'il me donnait.
— Prisca ?
Je secouai la tête pour balayer mes souvenirs et les renfermer dans leur boîte. De l'eau avait coulé sous les ponts.
— Oui désolée, j'étais ailleurs.
Je reposai son croquis et décidai de remettre cette histoire de couleur ou de blason à demain.
— En vérité, si je suis venue ce n’était pas pour parler chiffons ou couleurs, m’avoua-t-elle enfin, j’ai besoin de toi… Je ne connais rien à vos coutumes ou à vos cérémonies et j’ai peur de commettre une bourde.
Je la dévisageai, les bras ballants. Si je m’attendais à une demande pareille !
— Tu veux vraiment que je te donne un cours sur le protocole en accéléré ?
— Oui, écoute je sais comment fonctionnent les cours de Gresa ou de Solime… Mais vos règles ne sont pas les nôtres. Nyrn sera là, tout comme Arun, Guédias et Makel… Je sais aussi qu’ils ne seront pas les seuls à espérer un faux pas de ma part. Le moindre prétexte servira à créer un incident diplomatique.
Oh que oui.
Une mauvaise main serrée, un mot de travers et ce serait l’Alliance entière qui volerait en éclats. Puis d’un côté, sa requête me permettait de ne pas avoir à penser aux préparatifs interminables. Après tout, il était de mon devoir d’éviter que cette journée vire à la catastrophe.
— C’est d’accord, lui répondis-je avec un air faussement blasé en lui tendant un cahier, prends des notes, ça va être intense.
Amenis mima un merci du bout des lèvres en attrapant le carnet avant de récupérer un crayon posé sur mon bureau. Elle s’éclipsa sur le canapé, en tailleur, fin prête pour sa leçon.
Non, vraiment, si on m’avait dit que cette femme deviendrait mon amie, j’aurais crié à la folie.
Après plus de deux heures de cours de diplomatie et de protocoles, j’avais un mal de crâne de tous les dieux. Et à voir les cernes qu’arborait Amenis, je n’étais pas la seule. Cela faisait beaucoup d’informations à engloutir en si peu de temps. Il m'avait fallu une vie entière pour en apprendre les rouages et les pièges à éviter. Alors qu'elle n'avait que quelques jours pour tout ingurgiter avant de se présenter dans la salle du trône avec une couronne sur la tête.
Un tapement sur la porte nous interrompit dans notre discussion sur les accords commerciaux entre Adreka et Nezera.
— Entrez, m’écriai-je.
Avichail pénétra dans la pièce en me saluant respectueusement avant de se tourner vers Amenis. Comme toujours, son regard pétillait à la vue de sa belle. À moins d’être aveugle, il était impossible de ne pas voir l’amour qu’il lui vouait. Cet homme était prêt à tout pour elle.
Je l'enviais tellement... Non, en vérité je la jalousais. Elle avait ce que j’avais toujours rêvé d’avoir : une relation fusionnelle qui frôlait presque la perfection. Leurs corps se répondaient dans chacun de leurs mouvements dans un mimétisme absolu. J’admirai, songeuse, leurs doigts s’entrelacer et leurs iris se perdre dans l’océan de l’autre. Cette douceur me rendit presque amère de ma propre vie.
Je m’en voulais de ressentir cela, c’était injuste, puéril, mais c’était plus fort que moi. Moi aussi je désirais goûter au bonheur… Seulement je m'étais volontairement mis une corde au cou et des fers aux poignets. Car je ne me faisais aucune illusion, mon union avec Kievian ne se transformerait pas en amour… Nous n'étions pas dans une de ces histoires pour enfants et il était bien loin d'un prince charmant.
— Merci, Prisca, me dit Amenis en m’enlaçant. Vraiment, tu es une perle.
Son étreinte m'extirpa de mes sombres pensées. Je replaçai mon masque de princesse et lui offrit mon plus beau sourire de façade tout en les saluant chaleureusement. Lorsqu’ils disparurent enfin, je pus rabattre ma muraille et me retrouvai seule avec mes démons devant cette interminable liste de préparatifs.
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