Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 42 Le poids des secrets

Chapitre 42

 

Le poids des secrets

 

Amenis

 

Nezera

 

Le maigre croissant de lune éclairait notre chambre, devenue beaucoup trop étroite. Prostrée contre la porte, je regardais Avi, toujours endormi. Cela faisait des heures que j’étais là, fixant les bords du tapis face à moi. Je savais que les réponses que je cherchais étaient sous mes pieds, pourtant je ne trouvais pas le courage d’aller jusqu’au bout. Je voulais entendre ces mots sortir de sa bouche…

Kievian m’avait confié que ma mère n’était pas à Solime au moment du drame. Elle était aux abords du pays, en visite officielle dans une ville voisine. Dire que pendant tout ce temps, je la pensais bloquée dans notre palais, assise devant l’un de ses carnets à graver son histoire. Elle avait obtenu l’asile auprès de l’arrière-grand-père de Kievian, roi à l’époque. D’après lui, ma mère tentait de me retrouver. Elle avait même supplié sa famille de lancer leur flotte à ma recherche sur les îles de l’Archipel, persuadée que je m'y trouvais. Cette nouvelle m’avait laissé un goût amer. Il avait fallu que le monde s’effondre pour qu’elle se rende compte que je n’étais pas qu’un instrument.

Le journal du père de Kievian expliquait qu’elle avait accepté de servir de monnaie d’échange contre Neven et Mélia Narkrem. La transaction était un secret farouchement gardé. Nul autre n'était au courant. À bien y penser, ce n’était pas tant le fait qu'Avi ait choisi de troquer la vie des siens contre la sienne qui me m’était hors de moi. Connaissant leurs antécédents et la haine qu’elle lui portait, sa réaction était on ne peut plus logique. Ma mère avait fait de sa vie un enfer, usant de coups plus bas les uns que les autres.

Mon pied ripa sur l’accord officiel ratifié qui traînait, à moitié déchiqueté, à mes pieds nus. Je l’avais lu et relu tellement de fois que je pouvais en dicter chaque syllabe. Il y avait bien la signature d’Avi sur ce document, ainsi que le nom de celui à l’initiative de ce dernier : Seifedin, le grand mage d’Adreka.

Si les Lancin n’avaient pu se douter de son véritable visage, Avi, lui, le savait pertinemment. Un simple d’esprit aurait pu faire le lien et Avi était tout sauf stupide. Cela signifiait que cet homme endormi dans notre lit, celui pour qui j’avais sacrifié ma propre existence, avait su que mon frère était là, de l’autre côté de la mer. Il n’avait eu aucun scrupule à laisser Ilyesse auprès de ce sadique… Pourtant, il connaissait leur histoire.

— Si tu avais découvert cela avant, est-ce que tu l’aurais quand même sauvé, je m’interroge.

— Hors de ma vue.

— Je suis dans ta tête, me corrigea-t-il avec sarcasme.

— Fiche-moi la paix, Inas ! Ce n’est pas le moment pour tes leçons moralisatrices ou des discours existentiels. Je ne suis pas d’humeur.

Un rire léger ricocha dans ma boîte crânienne, ce qui ne fit qu’accroître ma colère. Lui aussi ne me disait pas toute la vérité. J’avais à nouveau cette horrible impression de n’être qu’un pantin manipulé par des fils. J’exécrais cette sensation !

Je m’éclipsai au-dessus d’Avi, assise à califourchon sur son torse. Sa poitrine se soulevait lentement au rythme apaisé de ses respirations. Il dormait, alors que mon univers se décomposait de seconde en seconde. Me haïssait-il au point de me livrer à mon frère ?

J’en venais à me dire que mes mensonges n’étaient rien en comparaison des leurs… À côté, les miens n’avaient été qu’un bouclier de protection pour me sauver. Mais eux, quelles étaient leurs excuses ? Le monde entier mentait ouvertement pour dissimuler ses propres hontes, ses propres souffrances, dans l’unique but d’arranger leur réalité.

Ce fut à ce moment que je réalisai que mes mains se tenaient autour de sa gorge. Je sentis son pouls battre contre mes doigts. Un sanglot s’étouffa sur le bord de mes lèvres. Je tremblais comme une feuille. Pas de tristesse, mais de rage. Une rage si prenante qu’elle me coupait la respiration.

Ses marques me narguaient comme autant de facettes de lui que je ne connaissais pas. Avi n’était plus le même… J’avais beau me convaincre que tout pouvait rentrer dans l'ordre, je me berçais d’illusions.

L’amour n’est pas toujours suffisant.

Lorsque son pouls ralentit, je relâchai sa gorge puis pris appui sur lui en serrant mes poings. Je fixai ma peau, intégralement recouverte d’encre noire. Elle était comme moi : chaotique, sombre, abîmée jusque dans son derme.

 

Je ne pourrais dire combien de temps je suis restée ainsi, assise au-dessus de lui. Quand je relevai la tête, le soleil se levait. Je demeurai là, assise sur lui en scrutant l’horizon, les yeux bouffis et les lèvres sèches.

Il faut que je sache !

Je me levai, tirai le tapis et découvris l’ouverture de l’antre d’Avi. Le symbole taillé sur la porte m’enserra le cœur.

L’arbre d’Arytan. Notre arbre.

J’extirpai une dague que je gardais toujours à ma ceinture et entaillai ma paume. Lorsque mon sang toucha la gravure, il coula dans les rainures. J’attendis quelques secondes, mais rien d’autre ne se passa.

Le lien est mort…

S’il me fallait une preuve de plus qu’une page venait de se tourner, elle se trouvait juste sous mes yeux. Je ravalai la boule qui bloquait ma gorge et me dirigeai vers lui. D’un rapide coup de lame, je récupérai son sang dans le creux de ma main puis retournai face à la trappe. À la première goutte, le symbole s’illumina et lentement, le sillon rouge dessina les contours de cet arbre qui représentait tant à nos yeux.

Une chimère.

Le socle se déverrouilla, amenant avec lui une odeur humide et glaciale qui m’arracha un frisson. J’inspirai profondément pour m’insuffler le courage nécessaire et surtout faire taire cette petite voix dans ma tête qui me demandait de faire marche arrière. Après un dernier regard en direction d’Avi, j’invoquai un orbe blanc au creux de mes doigts et descendis les escaliers.

Une fois en bas, je longeai un long couloir exigu, la gorge nouée. J’arrivai face à la porte et déglutis en découvrant un symbole de l’éternité gravé, avec en son cœur un creux d’une taille semblable à celle de nos colliers. Je pris une longue inspiration, puis apposai mon pendentif en priant pour qu’il ne soit pas relié par le lien.

J’observai, le cœur lourd, le vestige de notre histoire, inactif.

Je dois l’ouvrir !

Une éclipse plus tard, j’étais de retour avec le pendentif d’Avi. Je retirai le mien et apposai le sien à la place.

Ça ne fonctionne pas ! Pourquoi ça ne fonctionne pas !

La panique me gagna quand je réalisai que le sang était la clé. Je retournai au chevet d’Avi, encore, et entaillai à nouveau sa paume. De retour face à la porte, je mêlai nos sangs puis plaquai ma main sur son collier. Lorsqu’un halo doré éclaira la rune, une vague de tristesse m’assaillit. Notre lien demeurait l’unique rempart à ses secrets.

En entrant, je découvris une minuscule salle taillée dans la roche illuminée d’orbes éternels. Un autel gravé en divin se trouvait en plein milieu. Je n’avais pas besoin de l’ouvrir pour savoir ce qu’il contenait : son fragment de la Table. Il ne faisait aucun doute que pour y accéder, il me faudrait son sang, le mien ainsi que d’autres ingrédients. Je n’imaginais pas qu’Ily eût simplement verrouillé ce dernier d’un sort basique. Surtout pas après la découverte de son morceau à Adreka.

J’aperçus contre le mur, l’épée de mon père accrochée à même la roche. Je me mordis la langue pour retenir mes larmes tandis que mes doigts tremblants frôlaient la lame. Toutes les pierres incrustées étaient toujours là. Elle était identique à mon souvenir.

Il n’y a pas touché…

En saisissant sa garde, je pus presque sentir la présence de mon père à côté de moi. Je la retirai de ses crochets pour ressentir son poids. Je fis quelques mouvements, un mince sourire aux lèvres, avant de la raccrocher délicatement.

Un éclat se reflétait contre le mur. Intriguée, je suivis ce dernier et aperçus une boîte en fer blanchi disposée sur un socle en grès. Le blason de ma famille y était gravé. Je glissai mon index sur le corbeau puis levai le crochet qui faisait office de fermeture. En soulevant le couvercle, j’eus un mouvement de recul. La couronne de ma mère se tenait là, posée sur un coussin noir brodé d’or. C’était bien elle, avec l’obsidienne cassée en forme de cœur. Je reculai contre l’autel. Un objet me piqua la cuisse. Curieuse, je m’agenouillai pour découvrir un autre de ses secrets farouchement gardés. Je lâchai un faible cri étouffé en apercevant l’oiseau de bois. Mon oiseau.

Il était là tout ce temps…

Le cœur au bord de l’explosion, je le saisis délicatement, comme s’il pouvait se briser à tout moment. Il me transporta dans un souvenir que je pensais oublié.

Je le revoyais, timide, me tendant ce paquet fait maladroitement avec du tissu. Avi avait détruit l’une des robes de sa mère pour confectionner le pochon. Il avait, comme toujours, franchi le mur du palais, esquivant les gardes pour me retrouver au milieu du jardin. Je jouais à sauter de branche en branche, ce qui avait le don d’agacer mon oncle qui s’époumonait : « Ame, tu vas te briser un os, descends tout de suite ! Si ta mère te voit… »

Quand il était apparu sur cette épaisse branche, juste à côté de moi, ses joues s'étaient empourprées. Je pouvais lire la gêne dans ses grands yeux dorés. Il avait, à cette époque, un vilain épi qui ne cessait de recourber l’une de ses mèches de cheveux. Son visage était recouvert de sciures de bois. Il avait frotté ses joues avant de retirer une brindille coincée dans ma coiffure. Je me souvenais de son regard attendri. Avi était le seul à me regarder ainsi, sans cette étiquette de princesse qui me collait à la peau.

« J’ai fait un œil de chaque couleur, car je n’arrivais pas à les faire comme les tiens », s’était-il excusé en me tendant son précieux cadeau.

Cet oiseau avait été de loin le plus beau présent que l’on m’eut offert de

toute ma vie. Il n’avait rien d’extravagant, ses yeux n’étaient même pas à la même hauteur d’un côté et de l’autre et malgré tout, il était parfait.

Je pensais l’avoir perdu il y avait de cela de nombreuses années. Pourtant c’était lui, je le reconnaissais… Happée par la mélancolie, je me laissai glisser contre la roche glaciale. Notre vie défila devant moi à un rythme effréné. Lorsque la dernière image de son sacrifice s’imprima sous mes paupières, je sus que depuis le début, je courais après l’impossible. Notre histoire était comme l’aile de mon oiseau : brisée. Entre nous aussi, il manquait un morceau.

Certains rêves sont faits pour être rêvés…

Notre amour aura été mon utopie à moi. Nous nous étions fait tellement de mal l’un l’autre. Cela devait prendre fin avant que nos sentiments nous détruisent de l'intérieur. La seule chose que je pouvais faire était de m’éloigner. J’allais à nouveau partir, mais cette fois-ci, je ne le fuirais pas. Je lui rendrais simplement sa liberté.

Un fracas me sortit de mes pensées. Je réalisai alors qu’il y avait quelqu’un dans ma chambre. J'entendis des pas étouffés résonner en haut des escaliers. Je secouai ma tête et me relevai, le palpitant à deux doigts de se rompre. Je rangeai l’oiseau à sa place et fermai à la hâte la boîte contenant la couronne de ma mère. Une fois le collier d’Avi dans ma poche, je me rendis compte que je ne pouvais pas jaillir de sous le plancher. Cela pouvait être n’importe qui.

Merde !

Réfléchis !

— La salle de bains, proposa Inas.

Je priai pour pouvoir me téléporter d’ici sans problème et m’éclipsai vers la pièce attenante. Lorsque je vis l’immense baignoire, je fus soulagée. Avec ma chance, j’aurais très bien pu rester bloquée en bas…

— Amenis ?! Amenis tu… tu es là ?

Anika ?

Son timbre paniqué ne me disait rien qui vaille. Je repris mes esprits et époussetai les pans de mon pantalon couvert de poussière. Malheureusement, je ne pouvais rien faire pour mes yeux rougis ou mes lèvres gercées. Au moins, je n’avais plus l’air d’une pilleuse de bas étage.

En trouvant le visage brisé d’Elivio, je compris que quelque chose n’allait pas. Il tenait dans ses bras, serré contre sa poitrine, un coffret vert sombre qui réveilla mes pires craintes. Mon ami était prostré, recroquevillé sur lui-même, le menton baissé. Anika, elle, paraissait se décomposer sur place. Son teint d’habitude si chaud ressemblait dangereusement à celui de Prisca.

— C’est… quoi ?

Elivio leva son visage vers moi. J’y lus une détresse qui m’arracha un morceau d’âme. Anika ouvrit la bouche, puis la referma, comme si les mots refusaient d’en sortir. Je m’avançai vers eux tout en fixant le coffret avec une boule au ventre. Le blason apposé n’était pas celui d’Adreka. L’aigle s’était fait remplacer par un lion. Le lion d’Alyrane.

Hénes !

— On… doit le… sauver, sanglota Elivio en tremblant.

— Qui ? Daryl ?

Son visage se crispa. Il me dévisagea, haineux. Surprise, je fis un pas en arrière. Anika serra son épaule.

— Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?!

La peur me comprima la poitrine. Elivio posa la boîte sur le bureau avec une infinie douceur tandis qu’Anika glissait une enveloppe déchirée à côté.

— C’était à ton nom et à celui d’Elivio, ajouta-t-elle d’une voix blanche.

En ouvrant le coffret, je ne pus réprimer le cri d’effroi qui s’échappa de mes lèvres. J’eus l’impression qu’un poignard me transperçait les poumons.

Ces marques immaculées, cette bague… c’est. Il a osé !

Mes jambes me lâchèrent. Je m’effondrai sur le sol, une vague de panique s’empara de moi. L’air me manquait et mon crâne était sur le point d’exploser. La voix d’Anika m’asséna le coup fatal :

— « Si tu veux récupérer le reste, je t’attends, petite sœur », voilà le message qui va avec la main.

Ily…

Mon frère l’avait repéré, torturé, voire pire. Des visions d’horreur naquirent dans mon esprit, tournoyant en boucle sans s’arrêter. J’y voyais Ilyesse, attaché sur cette affreuse croix de la mort, avec Daryl, un couteau entre les doigts, le visage couvert de son sang.

J’eus juste le temps de me hisser pour atteindre la vasque d’eau à moitié vite et y vidai le restant de mon estomac. Anika se rua dans mon dos puis releva mes cheveux. Ce geste me donnait un goût amer de déjà-vu. Les respirations affolées d’Elivio se superposaient à mes vomissements. Après de bien trop longues minutes, mon ventre cessa de se contracter et je me laissai tomber, un bras sur le bord de la table. Le front transpirant, j’essuyai mes commissures.

Ma gorge me brûlait, ma tête tournait, pourtant, je savais ce qu’il me restait à faire. Je me relevai puis refermai la boîte.

— Qui est au courant à part nous ?

— Personne, m’assura Anika, j’étais avec Eli quand le coursier est arrivé. Nous sommes venus directement te voir.

— Très bien. Pour l’instant, ça reste comme ça, lâchai-je en attrapant ma cape. Je sais que la réaction d’Ily fait débat et je n’ai pas envie de perdre du temps avec ces conneries. Aucun d’eux ne connaît réellement leur passif.

— Que… que veux-tu faire ? balbutia Eli.

— Quelle question ! On va le chercher et le ramener. Je vais chercher ce qu’il nous manque au chalet. Vous, pendant ce temps, préparez vos affaires. On part pour Adreka à mon retour.

Sur ces mots, je disparus dans un nuage vaporeux, bien déterminée à mettre fin à cette histoire. Mon frère avait fait assez de mal, il était l’heure qu’il paie. Il n’était plus question de le sauver, cette ambition était révolue.

 

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