Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 36 La fin d’un empire

Chapitre 36

 

La fin d’un empire

 

Prisca

 

Prison de Nezera

Une poignée de minutes avant

 

D’un coup, le dôme éclata. Je me figeai en repérant Amenis, au bord du gouffre. Sa robe grisée par la poussière était recouverte de sang, mais ce furent ses bras, intégralement recouverts de noir qui me frappèrent. Elle fit un pas en avant puis s’arrêta à la limite. Des fragments de roche dégringolèrent dans le vide. Ses poings se serraient tandis que son corps demeurait aussi raide d’un piquet.

— Amenis ! m’époumonai-je en frappant contre notre barrière. Qu’est-ce que tu fais ?! Recule !

Mon amie ouvrit ses bras pour se laisser tomber dans le néant. L’intégralité des ténèbres reflua avec elle, libérant la prison ou du moins ce qu’il en restait. Je cognai mon poing contre la barrière qui se fissura, mais avant que j’assène mon second coup, une main me saisit par l’épaule.

— Amenis reviendra, me souffla Grewlin. Elle revient toujours.

Je me retournai vers le guerrier à la mine épuisée puis me laissai glisser contre le mur de pierre encore entier. Mes muscles me faisaient atrocement souffrir. Lorsque mes fesses touchèrent le sol, la barrière face à moi se disloqua. La salle fut plongée dans la pénombre, éclairée par la seule lumière blanchâtre de la lune qui perçait à travers les brisures de la roche. J’entendais des ordres beuglés au loin. Kievian était certainement en train de finaliser l’évacuation des lieux. Avec un peu de chance, nous n’aurions pas à comptabiliser trop de pertes humaines et nous pourrions débuter la reconstruction du château. Dans tous les cas, nous étions à présent hors de danger.

— Tu as réussi Prisca.

J’esquissai un maigre sourire à mon nouvel allié. Grewlin se laissa tomber en arrière, lui aussi à bout de forces.

— Nous avons réussi, le corrigeai-je en lui donnant en léger coup d’épaule. Sans toi, non sans vous tous, nous n’aurions pas pu y arriver. Vos prières ont sauvé le pays tout entier.

Cela sans compter que si le château tenait encore debout, c’était grâce à Grewlin. Ses ténèbres nous avaient évité le pire, consolidant chacune des fondations de l’immense bâtisse. Sans lui, nous serions tous morts, écrasés par des tonnes de pierres.

Un sanglot me rappela à la réalité. Je pivotai sur ma gauche et trouvai Mélia qui se balançait d’avant en arrière, le corps de son frère dans ses bras. Les larmes nimbant ses joues striaient sa peau couverte de poussière. Ma gorge se noua en apercevant Avichail, inerte, le teint gris. Je cherchai désespérément un soulèvement de poitrine... en vain. Là, je réalisai que nous n’étions pas tous sortis indemnes de cette bataille. Le légendaire Avichail Narkrem était tombé, sacrifiant sa propre immortalité pour notre salut, et surtout pour elle.

Immédiatement, je regrettai la jalousie que j’avais éprouvée envers leur amour. Je scrutai le gouffre en pensant à mon amie. Grewlin était certain qu’Amenis reviendrait... sauf que je n’en étais pas si sûre.

Ce dernier saisit Mélia et l’enlaça contre son torse en caressant le sommet de son crâne. Il murmura à son oreille en serrant ses mâchoires. Je lus une telle douleur sur les traits du guerrier que mon cœur se fissura à son tour. Comme un seul homme, les Noctraniens présents se rassemblèrent autour d’eux. Le claquement de leurs bottes sur le sol m’arracha un sanglot. Ils se tinrent droits, les joues humides et les poings croisés sur leurs poitrines.

Un silence lourd s’abattit. J’inspirai pour me contenir. Elivio et Anika s’approchèrent. Une guerrière s’écarta pour les laisser pénétrer le cercle. Les deux se mirent à mimer leur geste. Le temps se suspendit. Après de longues minutes, la voix éraillée de Mélia s’éleva dans les airs :

— Qu’Inas te guide vers Hyrphan et que tu puisses enfin trouver le repos.

J’étouffai un sanglot en me relevant pour les rejoindre. Grewlin se décala et saisit ma main. Il tremblait, les yeux rougis par la tristesse.

— Nous te retrouverons, mon frère. Garde-nous une place à ta table.

Sur ces mots, Grewlin se pencha pour soulever le corps d’Avichail comme s’il s’agissait d’un trésor des plus précieux.

— L’empereur est tombé !

La voix de Daryl m’interpella. Je me tournai et découvris derrière le voile de poussière mon père dans une mare de sang. Le choc me figea. Je ne parvenais pas à détourner mon regard de lui. À ce moment-là, Daryl courut et sauta par-dessus la brèche pour se jeter à ses pieds. Il le tira vers lui en pressant sa plaie béante pour contenir les saignements. Mes jambes tremblaient. Mon cœur tambourinait dans mon crâne. Mes pieds me portèrent jusqu’au bord du gouffre et je restai là, tétanisée.

Deux paumes rêches se posèrent sur mes épaules. La seconde suivante, je me retrouvai face à mon père, le teint cireux. Ses iris émeraude me transpercèrent de part en part. C’était lui... Je me laissai tomber dans son sang, incapable de prononcer la moindre parole.

— Pr..isc.a…

Sa voix agonisante eut raison de ma barrière mentale. Je crapahutai jusqu’à lui pour enserrer ses doigts glacials dans les miens. Son regard injecté de sang me couva comme il l’avait fait tellement de fois. Daryl arracha sa chemise en poussant un long râle.

— Espèce de… hurla le général.

Aux bordures de sa blessure, des sigles qui m’étaient inconnus se dissipèrent.

— C’est… quoi… qu’est-ce…

— Ton père est libéré, annonça Grewlin d’une voix rauque dans mon dos.

Libéré. Libéré de quoi ?

— Pris..ca…

— Papa, je suis là… me hâtai-je en caressant sa joue. Tout va bien… je suis là.

Un maigre sourire étira ses lèvres. Je ne pouvais retenir mes pleurs. Je posai mon front contre son buste en priant tous les dieux existants de le sauver. Il pouvait être un monstre aux yeux du monde, mais je voulais retrouver mon père.

— Amenis l’a tué ! grogna Daryl. Pourtant elle savait… Je suis sûr qu’elle savait.

— C’est Aerin qui l’a tué, pas Amenis, souffla Grewlin. Nadren serait mort dans tous les cas, aucun humain ne peut survivre à ça ! C’est impossible.

Je savais que ce jour arriverait. Il avait causé tellement de tort, de peine. Tant de sang avait coulé par sa faute que cette fin était la seule qu’il pouvait avoir. L’unique variable était le visage de celui ou de celle qui lui porterait le coup fatal.

— Pris..ca… ne… fais…

Je posai mon index sur sa bouche.

— Chut, garde tes forces. On va te soigner. Maman peut le faire.

Je me tournai vers Grewlin qui secoua sa tête, la mine fermée.

Non, je refuse de baisser les bras.

— Va chercher ma mère ! SUR-LE-CHAMP !

— Elle ne pourra…

— C’est un ordre !

Il soupira en disparaissant dans un nuage de brume. S’il y avait bien une personne capable de le sauver, c’était elle. Je déchirai un pan de ma jupe et la pressai sur la poitrine de mon père. Il y avait bien une autre prêtresse, mais jamais Mélia n’accepterait de le guérir. Les secondes s’étiraient et je ne pouvais rien faire à part sentir son souffle ralentir.

Soudainement, Daryl se jeta en arrière, se tordant de douleur en hurlant. Il se roula en boule, griffant son buste à sang. Là, j’aperçus des espèces de symboles luire sur sa peau brûlée. Je tendais mon bras vers lui quand mon père pressa mes doigts.

— Touche..pas…

D’un geste, il posa sa paume sur ma joue et essaya de me tirer à lui. Je collai mon oreille à ses lèvres tandis que Daryl continuait de se tordre dans tous les sens.

— Hé..nes... dang.er… Dar..yl…

Son souffle cessa de caresser ma peau. Je me tournai vers lui, paniquée. Je plaçai mon index sous son nez, cherchant à ressentir une respiration, quelle qu’elle fût. Au même instant, un voile opaque nous enveloppa.

— Makel… Par la lumière.

Ma mère se jeta sur lui et plaqua ses paumes sur sa poitrine. La blancheur de sa magie courut sur son buste immobile. Je comptai les secondes, espérant voir ses pectoraux se mouvoir encore une fois. Soudain, le dessous de son corps s’éclaira de deux cercles bleutés.

— Portail ! hurla Grewlin.

Quand ce mot trouva écho dans mon esprit, je compris que je ne pouvais plus m’apitoyer sur mon sort. En balayant le sol du regard, je reconnus sans mal les glyphes qui se gravaient peu à peu sous mes genoux. Je pivotai et découvris que le passage englobait une bonne moitié de prison. Daryl se redressa en nous fixant avec un rictus mauvais. Un frisson d’effroi parcourut mon échine. Le général ouvrit ses bras en se gaussant avant de se faire arrêter par Grewlin. Le guerrier se jeta sur lui.

Les symboles continuèrent de se dessiner. Je reculai, prise de panique. Nous nous trouvions au cœur du portail.

— SORTEZ DE LÀ ! aboyai-je.

Grewlin luttait contre Daryl, esquivant les poings de mon ancien amant. Il s’éclipsa avec lui. Je voulus extraire le corps de mon père quand ma mère me foudroya du regard.

— On ne peut pas rester ici, la pressai-je en tirant sur sa tunique. Il faut l'évacuer.

Le premier cercle s’achevait. D’ici peu, le portail s’activerait, expédiant toutes les personnes présentes vers un lieu inconnu. Dans le pire des cas, Adreka…

— Si tu le déplaces, cela va interrompre le processus. Je peux encore le sauver !

Ma mère transpirait à grosses gouttes. Je voyais la poitrine de mon père se reconstituer lentement, bien trop lentement. La moitié du dernier cercle se formait. Je ne pouvais pas prendre ce risque. Si elle était partie, c’était pour fuir Adreka… Je refusais de perdre un second parent.

— Daryl, ne bouge plus !

Le timbre étranglé d’Anika sonna l’alerte. Je relevai les yeux vers Daryl qui avançait telle une marionnette, le regard vide, vers le portail. Je courus dans sa direction pour l’arrêter avant de voir l’ombre du buste de Grewlin face à moi. Il me saisit par les épaules et me téléporta de force à l’écart.

— Reste ici ! Il est sous emprise et dangereux.

Avant que j’eusse le temps de le questionner, il retourna auprès de ses guerriers.

— Encerclez le passage ! Tenez-vous prêts ! Rien ne doit passer, RIEN !

J’entendis des pas dans mon dos, suivis de la voix de Kievian. Le roi apparut à l’angle des escaliers, les manches retroussées, intégralement couvert de poussière. Il posa un regard sur le corps de son ami puis recula, percutant un soldat. J’aurais aimé le rejoindre, mais j’avais plus urgent à traiter.

Une explosion me fit sursauter.

— Nom d’un Ilanlar Daryl, ne me force pas à faire ça !

Anika sur ma droite arma un nouvel orbe de feu dans sa paume. Elivio décocha une flèche dans l’épaule de Daryl pour le contraindre à s’arrêter. Le général poussa un grondement en extirpant la pointe de sa chair en fixant le portail. Il ne restait que deux glyphes et ma mère continuait de tout faire pour sauver mon père. Je ne savais pas quoi faire, j’étais complètement perdue, coincée en étau entre ma famille, mes amis et mon devoir.

— Daryl, arrête-toi ! beugla Elivio d’une voix éraillée.

— Faux frère ! cracha ce dernier en arrachant une à une les flèches plantées dans ses jambes.

Je courais contre le temps, contre mes doutes, contre cet enfer. Alors, j’invoquai une barrière entre Daryl et le portail, tentant le tout pour le tout.

— Grewlin ! hurlai-je en pointant ma mère. Sors-la !

Le guerrier opina, s’évapora et l'encercla de force malgré ses supplications. Lorsque le nuage sombre les emporta, une larme roula sur ma joue.

Pardon papa…

Alors que je pensais la situation sous contrôle, une bourrasque de vent me projeta en arrière. J’atterris contre un morceau de roche. Le choc expulsa l’air de mes poumons. C’est là que je ressentis la présence du Noctranien, il me saisit dans ses bras pendant qu’une tornade se créait face à moi. Je papillotai des paupières pour chasser les points noirs qui dansaient devant mes yeux et aperçus Kievian, les pieds ancrés dans le sol, au bord du gouffre, combattant contre Daryl.

Grewlin me pressa contre son torse avant de nous téléporter en retrait. Il me déposa auprès de ma mère qui se jeta sur moi. La chaleur de sa magie m’arracha un gémissement. Je voulus la repousser, mais elle me barra la route.

— Tu es blessée !

Au loin, les deux hommes luttaient à forces égales. Une forme étrange se tenait au cœur de la tornade de Daryl. Je plissai les yeux et aperçus au centre du cocon vaporeux une chevelure noire dans une chemise rougeâtre.

Amenis ! Il veut l’emporter.

Je m’extirpai des bras de ma mère en geignant et rassemblai le peu d’énergie qu’il me restait pour rejoindre Kievian. Je pouvais les aider. Malheureusement, ma course fut rapidement ralentie par la violence des vents. Je poussai sur mes jambes. Mes muscles tremblaient, pourtant je continuais d’avancer, un pas après l’autre. Il n’était plus qu’à quelques centimètres de moi.

— Prisca, évacue tout le monde d’ici ! me hurla Kievian, je ne vais pas pouvoir vous protéger !

Je m’agrippai à son épaule, déterminée.

— Non ! Je reste !

— Prisca, souffla-t-il. Fais ce que je te dis ! Tu es la reine de ce pays.

Le tremblement dans sa voix me fit l’effet d’un coup en plein ventre. Sauf qu’il était hors de question que je reste en retrait ! Reine ou non, je refusais de baisser les bras et de fuir. Je puisai en moi pour joindre ma magie à la sienne, pensant pouvoir faire la différence.

— Stop ! m’arrêta Grewlin en apparaissant à ma droite. Si tu fais ça, on risque d’y passer ! L’ombre oui, pas la lumière.

— Grewlin, aide-moi ! le supplia Kievian.

Le conseiller opina en levant son poing en l’air. Immédiatement, les Noctraniens s’éclipsèrent pour récupérer le maximum de survivants et disparurent de la prison. Il ne restait que nous. Kievian continuait de lutter en tentant d’engloutir la tornade de Daryl. En tournant ma tête sur le côté, j’aperçus le dernier symbole sur le point de s’achever. Daryl se tenait sur la surface du passage, poussant sur ses propres réserves pour conduire le cocon d’Amenis vers ce dernier.

Nous devions agir et vite ! Sinon, tout cela n’aurait servi à rien. Je me hissai jusqu’à Kievian et pointai le corps d’Amenis.

— Sauve Amenis ! Il ne doit pas la ramener.

Il grogna en étirant ses bras. La force de sa magie me frappa en pleine poitrine. Je lâchai sa chemise et me retrouvai emportée en arrière. J’atterris contre Grewlin qui fut projeté contre le sol à son tour. Un violent jet éblouissant tapissa la pièce, tandis que la dernière ligne du portail s’achevait. Je cachai mon visage contre la poitrine de Grewlin en priant pour les dieux ne nous abandonnent pas.

 

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