Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 11 Les bases d’un avenir

Chapitre 11

 

Les bases d’un avenir

 

Amenis

 

Nirakon

 

Assise en boule sur une banquette recouverte d’une épaisse fourrure, je me réchauffais devant l’âtre. Le son irrégulier du crépitement des braises berçait mon esprit et me faisait un bien fou. Nous avions décidé de prendre quelques heures de repos avant de retourner à Nezera. La maisonnette qu’occupait Avi au sein du village ressemblait étrangement à notre ancienne demeure à Arytan. Il avait même conservé quelques-unes de nos affaires, ainsi que certains bibelots exposés sur les étagères. 

Malgré tout, il n’avait jamais vraiment tourné la page.

Je dissimulai un bâillement en pressant la fourrure contre mes lèvres, j’étais épuisée tant physiquement que moralement. Nous avions frôlé la catastrophe et sans Inas, nous n’aurions pas pu y arriver. Toutefois, je pouvais enfin souffler, le plus dur était derrière nous. Même si certains villageois refusaient de me reconnaître en tant que Vasilyssa, ils nous avaient promis de ne pas interférer tant que leur sécurité n’était pas mise en danger. J’avais accédé à leur demande contre l’avis d’Avi, qui lui souhaitait les exclure du village. Je ne voulais pas arriver à de tels extrêmes. Ils vivaient ici depuis des années. De toute manière, je n’avais pour l'heure aucun pouvoir, pour obtenir cette liberté d’action, je devais d’abord permettre à Nirakon d’être autonome.

Cela tombait bien, j’avais hâte d’avoir cette discussion avec le seigneur Abren… Dès mon retour à la capitale, je m’occuperais de ce problème. Il était hors de question que nous restions sous la coupe de cet homme.

Avi s’assit à mes côtés en m’offrant une tasse fumante de chocolat chaud avant de passer son bras autour de mes épaules. Je me blottis contre lui afin de profiter de cette bulle de quiétude.

— Je suis fier de toi, souffla-t-il à la racine de mes cheveux.

Une bouffée de bonheur gonfla ma poitrine. Je me redressai pour déposer un baiser sur le bord de sa mâchoire en souriant.

— Merci de m’avoir amenée ici. Tu avais raison, j’avais besoin de voir ça de mes propres yeux… En finalité, nous avons réussi.

Il leva mon menton délicatement du bout du doigt pour plonger ses iris d’or dans les miennes. Je me perdis un moment dans cet océan aux nuances jaune-orangé égarées au milieu de ces taches chromatiques teintées d’amour sincère.

— Tu es là où tu dois être depuis le début, Ame… Avec ton peuple.

— Avi, j’étais sérieuse. Je veux que tu sois avec moi et pas en tant que chef de guerre ou conseiller.

Ses yeux se voilèrent d’une aura sombre avant que son visage entier ne se ferme. Il se dégagea de moi puis frotta ses joues en poussant un soupir lourd.

— Je n’ai aucun droit. Mon nom va te desservir et je ne veux pas être un poids pour toi. Nous avons déjà eu cette discussion par le passé. Je suis un paria au sein de ma propre patrie.

Pourquoi refusait-il de se voir comme moi je le voyais ? Il persistait dans cette idée dénuée de sens, et ce malgré les siècles. Ne comprenait-il pas que l’avis du plus grand nombre glissait sur moi telle l’eau de pluie en plein orage ? Je me moquais de son nom, de sa filiation ou du protocole. Avi avait fait bien plus pour eux que moi. Il les avait protégés du mieux qu’il pouvait, leur assurant un avenir dans un monde où être Noctranien était synonyme de mort. Si j’avais bien appris une chose à Adreka, c’était ça : les miens étaient considérés comme des monstres, traqués et assassinés pour leur sang.

— Si tu pouvais te voir au travers de mes yeux, tu comprendrais que tu es tellement plus que ça… soufflai-je en m’agenouillant devant lui. Tu n’es pas rien. Tu as protégé ces familles alors que personne ne te l’avait demandé. Avi, je vais te répéter quelque chose que je t’ai déjà dit par le passé… Le sang, le nom, ça n’a aucune valeur.

Il essaya de se lever, mais je l’arrêtai en saisissant son bras pour le forcer à rester assis.

— Amenis, s’il y a bien une chose qui n’a pas changé, c’est la réputation de ma famille. Mes propres actions ont ajouté de la noirceur à cette dernière et même si cela me blesse, je ne regrette aucun de mes actes. Je ne pourrais me regarder dans un miroir sachant que je ne serais qu’une épine dans ton pied.

— Attends, l’arrêtai-je en fronçant les sourcils. Tu es en train d'insinuer quoi ? Tu… tu veux me laisser, c’est ça ?! Enfin c’est ridicule !!

Il saisit mon visage en coupe et essuya une larme inconnue sur ma joue avec son pouce.

— Je serai avec toi jusqu’à ce que tu puisses reprendre ta place sur le trône de Solime. Je t’aiderai à récupérer ce qui te revient de droit avant de te rendre ta liberté. Tu auras besoin de renforcer tes alliances et nous savons tous les deux par quoi cela passe. Nous ne sommes pas mariés, tu peux donc t’unir sans problème.

Je n’en revenais pas d’entendre de telles absurdités sortir de sa bouche ! Et puis quoi encore ! Non ! Je n’avais pas fait tout ça pour qu’il se défile et me laisse sur le bas-côté du chemin à cause de ses propres peurs. Car c’était bien de cela qu’il s’agissait : derrière ses idéologies chevaleresques, il était terrifié ! Je le saisis par le col de sa chemise et le secouai, furibonde.

— Hors de question !!!

— Je n’ai aucune légitimité, Amenis ! Quand vas-tu le comprendre ?!

Un ricanement froid s’échappa de mes lèvres. Mes nerfs venaient de me lâcher pour de bon. Je nageais en plein cauchemar.

— Car tu penses vraiment que j’en ai une ? Avi, j’étais la honte de ma famille ! J’ai bafoué les principes de la royauté de Noctrane en refusant d’entrer dans les cases. Même mon existence est un affront aux lois fondamentales de notre civilisation et tu me parles de légitimité ? N'utilise pas ta peur pour justifier tes actes. Par pitié, pas à moi. Je te connais par cœur. Là, c’est uniquement ton angoisse qui prend le dessus, cherchant un moyen de s’échapper de cette situation. Avi, si je peux détruire un monde pour toi, n’espère pas que j’accepte de diriger une nation sans que tu sois à mes côtés ! C’est impensable !

— Je ne serai jamais ton égal, Amenis. Quand l'admettras-tu ?!

— Tais-toi ! explosai-je en frappant sa poitrine. Arrête de te cacher derrière ces excuses à deux piécettes, sinon je ne réponds plus de rien ! Regarde autour de toi… tu me le répètes assez à longueur de journée. Le monde a changé. Alors pourquoi bloques-tu sur des usages d’un autre temps ?! Nous pouvons reconstruire Noctrane, toi et moi. Donc, décidons que ton nom ou le mien ne sont rien que des noms. Je désire régner avec toi, sinon je ne veux pas de cette couronne. (Je tapai sur le bord de son crâne tel le bec d’un pivert sur l’écorce d’un arbre.) Est-ce assez clair ou dois-je le formuler en langue divine pour que ça rentre dans ta tête ?!

Il attrapa mon doigt, agacé. Je décidai alors de passer des paroles à l’acte :

— Tóra kai gia tin aioniótita, diavázo tin ýparxí mou, tin kardiá mou kathós kai tin psychí mou sti dikí sas. Óti móno o thánatos boreí na mas chorísei apó to péplo tou. Gia tin aioniótita kai gia pánta, eímai ta pánta sou,

esý eísai dikós mou. Enoménoi apó énan ametávlito desmó.[6] Cela ne te dit rien ?

— Maintenant et pour l'éternité, je lie mon existence, mon cœur ainsi que mon âme à la tienne, répéta-t-il dans un murmure. Que seule la mort puisse nous séparer de son voile.

Telle était la promesse que nous nous étions faite. Je retirai mon collier et sortis le sien, dissimulé sous sa chemise, pour les mettre côte à côte. Immédiatement, les fragments d’âme s'entremêlèrent en éclairant nos visages.

— Sans toi à mes côtés, tout ceci n’a aucune valeur à mes yeux. Je ne veux pas que tu existes dans mon ombre. Ta place est avec moi, dans la lumière. Je souhaite que le monde entier découvre l’homme que tu es vraiment. Ensemble, nous pouvons repousser des montagnes…

Il empoigna nos pendentifs avant de poser son front contre le mien.

— Tu sais que cela sera plus compliqué si je suis là, souffla-t-il.

— Je m’en moque comme de mon premier lange.

Un bref soupir chatouilla la pointe de mon nez.

— Si les seigneurs de Nezera ou de Solime rejettent ma présence, tu…

— Je me contrefiche de leur opinion, le coupai-je. Et tu devrais en faire de même. Au pire, on changera de seigneurs.

Je déposai un baiser sur la commissure de ses lèvres.

— Alors, est-ce que tu acceptes d’être à mes côtés et de subir les horribles évènements politiques en ma compagnie ? En tant que mon égal et non comme mon subordonné.

Ses traits se détendirent enfin. Même sa petite ride d’inquiétude, qui d’habitude marquait son front, avait disparu. Avais-je enfin réussi à briser cette carapace ?

— Ce serait un honneur, conclut-il en m’attirant à lui pour m’enserrer dans ses bras.

Ma tête posée contre son torse, j’entendis les pulsations de son cœur se calmer avant de lentement se rythmer sur les miennes. Il caressa mes cheveux avec une infinie douceur en me pressant un peu contre lui.

Un raclement de gorge me fit sursauter. Je m’écartai et me retournai, armée d’un orbe, lorsque j’aperçus Grewlin, encerclé d’un nuage vaporeux, les mains en l’air, affichant une mine amusée. Je soufflai bruyamment en fermant mon poing, rappelant au passage ma magie. Je comprenais maintenant les remontrances de mes amis quand j’apparaissais de la sorte, c’était insupportable.

— Navré de vous interrompre.

— Ce n’est rien, le rassura Avi en riant. Nous sommes habillés donc tout va bien.

Une vague de chaleur me submergea. Je n’étais pas du genre pudique, pourtant je ne pus empêcher mes joues de s’empourprer. Je me raclai la gorge pour chasser ma gêne tout en lui lançant un regard acéré.

— Ça m’aurait fait de la peine de déranger la création d’un héritier, surenchérit Grewlin en tirant une chaise.

— Ou d’une héritière, compléta Avi. Voire des jumeaux.

Avais-je potentiellement mon mot à dire ? Et depuis quand le sujet venait de passer de « le monde peut être anéanti » à « si on faisait des enfants » ?

— Ni l’un ni l’autre, pestai-je. Et aux dernières nouvelles, c’est ma décision, pas la vôtre.

Adossé contre une poutre qui tenait par je ne sais quelle magie divine, Avi se renfrogna en fronçant légèrement les sourcils.

— Un problème ? ajoutai-je en croisant mes bras. Une suggestion peut-être ?

Il secoua la tête en haussant les épaules avant de mettre ses mains dans ses poches.

— C’est toujours aussi simple, blagua-t-il, comme quoi certaines choses ne changent pas. J’adore voir cette grimace énervée.

— Oh, c’est qu’il a de l’humour ?

Je lui envoyai une salve de magie blanche sur la fesse en l’insultant et regrettai ce geste la seconde qui suivit en sentant un pincement sur mon propre postérieur. Quoique, c’était amplement mérité.

— Qui s’y frotte s’y pique, se moqua mon cher et tendre avant de se tourner vers notre invité surprise. Tu joues avec le feu.

— Attention, je pourrais presque commencer à l’apprécier…

— Ne t’emballe pas, j’ai dit « presque », petite créature.

— « Presque » c’est mieux que rien, alors je m’en contenterai.

Je me mordis l’intérieur de la joue pour contenir mon amusement. Grewlin n’en manquait pas une miette et je devinais sans mal à son sourire crispé que lui aussi se retenait de rire.

— Que te dit-il ? me demanda Avi.

Je le dévisageai, intriguée par sa question. Comment pouvait-il savoir qu’Inas me parlait ?

— Ton expression change quand il communique avec toi, me répondit-il en se dirigeant vers une espèce de commode. Tes pupilles se dilatent légèrement.

Alors ça… Je savais qu’il était observateur, mais là.

— Donc ? surenchérit-il. Que t’a-t-il dit ?

Sur ces mots, il déposa trois gobelets en acier ainsi qu’une cruche d’eau sur la table.

— Ne t’avise pas de…

— Juste qu’il commençait à t’apprécier pour ton sens de l’humour désopilant.

Un grincement résonna dans mon crâne, déclenchant un désagréable frisson le long de ma colonne.

— C’est fascinant, ajouta Grewlin en se servant.

Je décidai de les rejoindre et m’assis en face des deux hommes.

— Quoi ? Qu’il me parle ? C’est un peu normal vu que son esprit vit en moi.

— Non ! Qu’il l’apprécie.

Je partis dans un fou rire incontrôlé, manquant de peu de m’étouffer avec ma propre salive. Avi tapota mon dos en sifflant entre ses dents. Ce moment suspendu au milieu de toute cette noirceur me faisait un bien fou. Pendant un bref instant, j’avais l’impression d’être chez moi, sans contraintes et sans guerre à notre porte. Grewlin en profita pour effectuer un point sur les dernières nouveautés du village.

— Un messager d’Abren est passé avant-hier, il exige une taxe sur l’utilisation de nos champs de blé.

Et une taxe sur l’air aussi…

— Ces champs sont sur nos terres, gronda Avi. Il récupère déjà un quart des récoltes, que veut-il de plus ?

Je serrai mon gobelet entre mes doigts. Ce petit seigneur allait apprendre à rester à sa place et plus rapidement que prévu.

— Je m’en charge, affirmai-je. Il n’y aura plus d’impositions superflues. Nous ne sommes pas ses vaches à lait. Cette époque est révolue.

— Par l’ombre, s’écria Grewlin en levant son verre à ma santé. Nous sommes d’accord.

Avi secoua sa tête en faisant rouler l’eau dans le fond de son verre.

— Il a toujours la mine de Myrthn sous ses fesses, Ame, me mit-il en garde, sans compter qu’il est relativement intime avec Nyrn, méfie-toi de lui.

Voilà qui était intéressant et qui expliquait son coup de sang de ce matin. Cela me faisait une raison de plus pour le mettre au pas. Nyrn, à l’instar de ce métal, était un danger pour tout le village.

— Grewlin, est-ce que tu accepterais de prendre la place de conseiller ?

Ce dernier recracha sa gorgée en s’excusant avant de nettoyer la table avec sa manche. Pendant ce temps, je sentis la main d’Avi serrer la mienne.

— Quoi ? Pourquoi moi ? Enfin, je suis un ancien prisonnier, Amenis.

— Je suis coupable de la plus grande catastrophe de notre civilisation et Avi est la Main de la mort personnifiée. Alors je dirais qu’à côté de nous, tu es encore le plus « respectable ». Plus sérieusement, tu es le mieux placé pour tenir ce rôle, Grewlin. Tu connais nos coutumes, ainsi que l’intégralité de la politique des nouveaux continents. Je ne vois personne d’autre que toi.

Il me scruta, totalement perdu. Je m’attendais à un refus, mais pas à cette réaction. À mes yeux, il était tout à fait normal que Grewlin occupe ce poste.

— Ne te sens pas obligée de m’offrir cette place à cause de ton père.

Je me penchai sur la table pour attraper ses doigts calleux intégralement recouverts de marques sombres. Ils étaient moites et froids. Je pouvais ressentir un léger tremblement sous mes paumes.

— Cela n’a rien à voir, Grewlin. Tu me l’as dit, je ne suis pas comme eux… Enfin pas vraiment. Nous avons besoin de toi, plus que tu ne le crois. Alors, est-ce que tu acceptes ?

Il soupira longuement en fixant nos mains et, après quelques secondes, releva la tête vers moi.

— Ce serait un honneur, Vasilyssa.

J’étais soulagée d’entendre ces paroles. Grewlin était le pilier de cette communauté et je ne me voyais pas mener cette bataille ou la reconstruction de Solime sans lui à nos côtés.

 

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