Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)
Chapitre 28 Entre deux mondes
Chapitre 28
Entre deux mondes
Amenis
Je planais dans ce même océan calme et paisible qui m’avait accompagnée durant des années. J’observais le fil argenté teinté de cristaux dorés qui dansait devant moi, m’appelant à rejoindre la surface. J’hésitais à tendre la main. Après tout, et si la meilleure solution était de disparaître pour de bon ?
Hénes n’aurait plus accès à la Table ni au pouvoir d’Inas. Ils seraient tous enfin débarrassés de cette épée de Damoclès et les autres dieux n’auraient plus aucune raison de vouloir ravager le monde… L’ordre serait rétabli car en soi, n’était-il pas de cela dont il s’agissait ?
Ma mort ne pourrait être que salvatrice. Grewlin possédait les épaules pour prendre la relève, le peuple le suivrait sans problème et ma disparition libérerait Avi de ce lien qui lui pourrissait l’existence. Pour les autres, ils réaliseraient rapidement que je n’étais qu’un poison. Une plante toxique qui ravageait la moindre parcelle de vie jusqu’à la racine.
Un homme apparut soudain face à moi, paré d’une toge sombre brodée d’or. Ses traits angulaires pouvaient sembler hostiles au premier abord, cependant j’y lisais une certaine quiétude. Son regard nébuleux me happa et je me sentis immédiatement apaisée par sa présence.
— La destruction est dans certains cas nécessaire.
Cette voix…
Il s’approcha en flottant dans mon océan étoilé.
— Inas ?
Le dieu acquiesça avec douceur en déployant ses ailes de jais. Les mêmes que j’avais aperçues lorsqu'il m’était apparu la première fois. Je n'avais jamais vu son visage, juste une aura spectrale... Il ressemblait vraiment à ça ?
— Oui, c’est bien moi, me confia-t-il en glissant sa paume dans la mienne. Surprise ?
Je m’approchai de lui, hypnotisée. Il ne bougea pas lorsque ma main se posa sur sa joue.
De la peau…
Je le scrutai, intriguée. Ses iris noirs scintillaient comme si des milliers de paillettes d’or s’y étaient incrustées. Il était dangereusement séduisant.
— C’est… je… comment ?
Il m’offrit un sourire en replaçant une mèche de mes cheveux.
— Tu es ici chez moi, dans mon royaume, petite créature. Il est naturel que je t’apparaisse sous ma véritable forme.
Je me risquai à tendre les doigts vers ses ailes. Je mourais d’envie de les toucher et de sentir la sensation de ses plumes. Étaient-elles rugueuses ou soyeuses ?
— Je peux ? lui demandai-je d’une voix hésitante.
D’un mouvement d’épaule, il amena une aile face à moi, barrant la moitié de son corps. Leur structure était étrange. Prudemment, je posai mon index sur le bord de cette dernière en retenant ma respiration. La sensation de peau mélangée à un duvet incroyablement doux me surprit. En glissant sur l’une de ses plumes, je la sentis frémir. Je reculai d’un pas, rompant le contact.
— Je t’ai fait mal, pardon.
Inas secoua la tête, amusé.
— Non, disons que d’habitude, personne n'a le droit d'y toucher. D’ailleurs, cela ne se fait pas, du moins pas tant que nous ne sommes pas proches, si tu vois ce que je veux dire.
Le rouge me monta aux joues. Pas de gêne, mais de honte. Inas saisit mon épaule et me fit pivoter. Là, un royaume nébuleux se dévoila sous mes yeux. Un paysage rocailleux, saupoudré d’ombres noires piquées d’étoiles. Face à moi dansaient des centaines, non des milliers de liens multicolores.
— Magnifique, chuchotai-je, ébahie.
— Tu es dans ce que vous appelez l’Autre Monde. C’est ton troisième passage… Le premier pendant ton sommeil, le second après Adreka et… maintenant.
Je suis morte. À chaque fois, je suis morte.
Je fis un pas, en flottant au-dessus du sol. Mon corps ne pesait pas plus qu’une plume. Je me sentais incroyablement bien. Comme si j’étais à ma place.
— Pourquoi suis-je consciente ?
Inas me tira vers un fil au loin. Plus nous nous rapprochions, plus ce dernier s’épaississait. J'étais attirée par lui. Les murmures qui s'en échappaient devinrent plus forts. Des voix me parvenaient. Je reconnus évidemment celle d’Avi, mais aussi celle de Mélia. Je perçus de la panique et de la peur dans leurs timbres.
— Car étrangement, je t’aime bien, petite créature, me répondit-il enfin. Mais il est temps de rentrer. Nous avons un travail à finir.
— Et si je souhaite rester là dans ton royaume ? Prends ma place, tu es capable de le faire. Je te cède les rênes comme tu l’as toujours voulu. Fais de moi ton instrument et en contrepartie, laisse-moi ici. Offre-moi la paix à laquelle j'aspire. C’est un échange équitable, non ?
Inas se tourna vers moi en posant sur mon visage un regard attendri qui réchauffa mon cœur meurtri. Il glissa son index sur ma joue, récoltant une larme chaude qui roulait sur mon visage. Le dieu soupira en admirant la perle salée qui demeurait bloquée sur la pulpe de son doigt. D’un geste brusque, il me tira à lui et enroula ses ailes de corbeau autour de mon corps. J’entendis son cœur battre contre mon oreille.
Un cœur ?!
— Tu es épuisée, je sais, ma petite créature, souffla-t-il contre moi. Peut-être qu’eux ne la ressentent pas... mais moi, je vis avec cette douleur qui te ronge de l'intérieur. Je l’observe dévorer tes espoirs jour après jour.
Ses mots si doux me secouèrent et là, je m’effondrai contre sa poitrine. J’abaissai ma barrière, peut-être pour la première fois de mon existence. Le poids de mes mensonges, des trahisons, des responsabilités et de mes regrets, tout ceci se déversait en un torrent de larmes. Je m’abandonnai contre lui, contre celui qui connaissait tout de moi, absolument tout, sans aucun masque, sans retenue.
— Je n’en peux plus, avouai-je entre deux sanglots. Je veux que tout s’arrête…
Il me serra contre lui et déposa un baiser sur le sommet de mon crâne.
— Tu es plus forte que tu ne le penses…
— Je ne suis pas Noctrane, répliquai-je en reniflant. Je n’ai pas sa force. Ta fille a réussi à construire un monde et regarde ce que nous en avons fait ? Regarde à quoi tu es réduit ?! Tu vis dans mon corps, c’est…
Il releva mon menton et me fixa avec intensité. Je me perdis un instant dans les nacres dorées de ses prunelles, désirant m’y noyer pour enfin ressentir la paix.
— L’existence est ainsi faite. La lumière peut brûler comme éclairer un chemin trop sombre. L’ombre détruit tout en apportant une paix des plus totales. Il est possible de réparer ce qui a été brisé… Rien n’est immuable. Il suffit d’une étincelle pour embraser une forêt, alors sois cette étincelle Amenis.
— Je n’y arriverai pas, soupirai-je en me dégageant de lui. Partout où je passe, des gens meurent. Avichail, Daryl, Ilyesse, même Anika et Elivio. Tous souffrent par ma faute. Alors, pourquoi continuer… Tu as cette force en toi, tu es un dieu. Si tu utilises mon corps, personne ne pourra t'arrêter et tu auras ta vengeance.
Il écarta ses ailes, laissant un vide dans mon dos puis me guida vers mon lien. Je restai bloquée devant cette corde. Une partie de moi désirait l’empoigner à pleines mains. Remonter et poursuivre mon chemin, mais l’autre trop, à bout de force, me susurrait d’abandonner. D’ici, j'entendais mon nom. Tous m’appelaient. Pourtant je demeurais toujours là, statique, incapable de faire le pas qui me séparait d’eux.
— Tu en es capable, Amenis, affirma Inas en caressant mon dos. Embrasse ton destin.
Je me dégageai d’un coup d’épaule.
— Je ne suis pas ta fille ! Cesse de me comparer à elle.
Inas me détailla des pieds à la tête avant d’avancer vers moi. Sa démarche lente et posée détonnait avec la rudesse qu’il dégageait. Lorsqu’il arriva à ma hauteur, mon cœur manqua un battement.
— Exact, et personne ne la remplacera. Noctrane était unique. Mais ton existence est la concrétisation de leur rêve : un être né de l’amour et de l’Équilibre. Bien que tu restes toi, Amenis, avec ton caractère, ton sens moral et tes propres failles.
Il saisit ma main en caressant le dos de celle-ci avec son pouce.
— Tu dois y retourner, ajouta-t-il. Va jusqu’au bout. Je resterai à tes côtés.
— Et après, soufflai-je sans quitter le mouvement circulaire des yeux. Une fois que ce sera fini, que va-t-il se passer ?
Inas plaqua mon dos contre son torse et posa son menton sur mon crâne. Là, il attrapa mon poignet avec tendresse avant de le tendre vers la corde.
— Je t’offrirai tout ce que tu désires… La liberté, une existence paisible ou, si tu le désires, une place à ma droite ici. Ce sera à toi de choisir.
Je sentais les battements calmes de son cœur entre mes omoplates. Lentement, je relevai mes yeux vers lui.
— Tu me le jures ?
— Sur la mémoire de ma fille, souffla-t-il en passant le dos de sa main sur ma joue rougie. Je t’en fais la promesse.
J’opinai avant de respirer profondément. Une fois détachée de son étreinte, je fis un pas un avant pour saisir le fil de ma vie.
La liberté totale, voilà ce que je veux.
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Partie 3
Le poids des promesses
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