Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)
Chapitre 12 Une promesse
Chapitre 12
Une promesse
Amenis
Nirakon
— Tu penses vraiment que c’est envisageable ? me demanda Grewlin qui tournait en rond dans la pièce. Nezera n’acceptera pas de renier des morceaux de terrain. Ils ont peur de nous.
Cela faisait des heures que nous échangions sur la suite des événements, sur la probable guerre à venir et sur la place que Noctrane tiendrait au sein de l’alliance que créait Prisca. Mon nouveau conseiller était sur ses gardes, peu enclin à se mélanger aux humains, contrairement à moi. J’étais convaincue qu’une entente était possible, voire nécessaire.
— Qu'ils aient peur de nous est naturel Grewlin, l’inverse serait étonnant. Prends Avichail, toi et moi, à nous trois, nous pourrions réduire le continent en cendres. Et ce sans avoir besoin d’Inas.
— C'est une certitude, sauf que les terres seraient dans un état déplorable...
Il ne resterait plus aucune âme qui vive et c'était bien cela qui leur posait problème. La présence de métaux anciens ne nous arrêterait pas. Même si l'un de nous tombait, les deux autres termineraient le travail.
— Quoi qu'il en soit, nous devons accepter de respecter leurs frontières et signer un accord de paix avec des clauses de non-agression. C'est la seule solution que nous avons pour pouvoir mettre en place une alliance durable et je compte bien œuvrer avec Prisca. Elle est à l'initiative du vent d'union qui souffle actuellement sur Daaryrona.
— Si le futur roi lui laisse de l’espace, contra-t-il en posant les mains à plat sur la table d'un geste brusque. Rien n’est moins sûr. Avichail est peut-être proche de Kievian, mais cela n'empêche pas ce prince d'être lunatique. Je n'ai pas confiance en lui.
Cela nous faisait un nouveau point en commun. Je ne parvenais pas à cerner cet homme. Il soufflait le chaud puis le froid avec un air supérieur. D'ailleurs, je me demandais comment lui et Avi avaient réussi à s'entendre... ils étaient si différents. Cependant, j'avais foi en Prisca. J’avais appris à connaître la princesse et elle n'était pas du genre à vouloir rester en retrait pour faire office de décoration. Prisca avait du caractère ainsi qu’un savoir accru de la politique du continent qui l’avait vue grandir. C’était sans compter sur Makel qui l’impliquait dans les affaires courantes de l’Empire, que ce fût dans les accords commerciaux ou dans les coulisses du pouvoir.
Il avait tout fait pour lui donner les armes nécessaires pour lui succéder ou faire d'elle une alliée de son empire en cas d'union. Prisca connaissait les rouages sur le bout des doigts et savait les manier avec une aisance qui forçait le respect. Donc je ne me faisais aucune inquiétude.
— Fais-moi confiance ! Quand tu la rencontreras, tu comprendras. Prisca est une alliée en plus d’être une amie. Je veux que Noctrane retrouve sa place à la table des puissants. Il n’est plus question de n’être qu’une milice sanguinaire.
Grewlin me fixait avec une expression étrange sur son visage, un mélange de méfiance et de satisfaction.
— Et pour Alyrane, que comptes-tu faire quand la malédiction sera levée ?
Sa demande était à double sens... Hénes possédait tout comme moi un droit de naissance sur le trône. Je ne savais pas si mon frère était toujours en vie et s'il se terrait dans un coin. Dans tous les cas, cela deviendrait un réel problème.
— Honnêtement, nous n'avons aucune idée de ce qu'il s'est passé lorsque la malédiction est tombée. Inas n'a pas été capable de m'éclairer sur le sujet. Si le temps s'est arrêté, autant être lucide, je serai traquée par mon grand-père. Et je n'ose imaginer sa réaction lorsqu’il découvrira que les tribus libres ont pris le contrôle du monde. Ça sera un véritable bain de sang. Si comme certains le pensent, il n’y a aucun survivant, nous aviserons.
— Toi, au fond de ton cœur, tu penses qu'ils sont toujours là, je le lis sur ton visage.
Oui, je n’imaginais pas que Gyara ait pu faire le choix de réduire les créations de son fils en cendres, surtout que ce n'était pas en son pouvoir. La vie construit quand la mort arrache.
— Si tu veux mon avis, ils ont continué à vivre en autarcie et doivent se tenir prêts depuis trois siècles. Il est même possible que Solime ait un nouveau ou une nouvelle souveraine et que ce que je tente de construire aujourd'hui ne serve à rien.
Je conclus en soupirant. C'était la première fois que je parlais de ce sujet ouvertement avec quelqu'un. D'habitude, j'éludais la question, sachant que ma réponse allait semer la discorde. Grewlin tira une chaise et s'y laissa tomber en soufflant à son tour. Il fit une moue avec ses lèvres, sans doute en se mordillant l'intérieur de ces dernières.
— Ce serait le pire qui pourrait nous arriver...
Mes paupières s'alourdissaient et ma tête commençait à me lancer. Je regardai la porte, hésitante. Grewlin était un homme terre à terre et lucide sur l’incertitude de notre avenir. Une part de moi ressentait la nécessité de se confier… L'autre savait que cela pouvait changer sa façon de me voir.
— Grewlin, débutai-je, soudainement mal à l'aise, si mon hypothèse est la bonne, je vais avoir besoin de ton aide.
Il soupira en frottant sa nuque, la tête en arrière.
— Laisse-moi deviner... Tu comptes te livrer si cela tourne mal et tu veux que j'empêche Avichail d'agir...
— Grewlin, je n'ai plus envie de fuir ou de me cacher. Ce temps est révolu, donc oui. Si le prix à payer pour que vous puissiez tous retrouver une place au sein de Solime et pour garantir une paix tacite avec Alyrane est de me rendre : alors qu'il en soit ainsi. Je souhaite juste tenir ma promesse envers Inas avant et lui rendre sa liberté. Personne ne doit mettre la main sur son pouvoir.
— Tu m'en demandes beaucoup. Avichail refusera. (Il frotta nerveusement son menton.) Amenis, je le connais suffisamment pour savoir qu'il ne refera plus l'erreur de t'abandonner. Il a souffert pendant des dizaines d'années avant que cette douleur ne se meuve en colère puis en haine. Quand il est revenu d'Adreka avec la confirmation que tu étais en vie, il est devenu fou. Avec Mélia, il nous a fallu nous y mettre à deux pour le calmer.
Comment oublier nos retrouvailles ou l’expression haineuse qu’il arborait ? C’était impossible.
— Oui il voulait me tuer, je sais.
— Non, soupira-t-il, tu ne sais pas. La fureur qu'il avait n'était pas dirigée vers toi, mais contre lui. À ton avis, pourquoi envisageait-il de t’exécuter de ses propres mains ?
Le lien... Je meurs, il meurt.
Je me perdis dans le crépitement de l'âtre en comprenant que depuis le début, il ne cherchait qu'un moyen d'en finir. Un frisson me hérissa l'épiderme.
— Grewlin, c'est pour cette raison que je te le demande à toi. Tu es plus vieux que lui et tu sauras trouver les mots justes. Il doit continuer à vivre, même si je ne suis plus là. Avi a déjà trop sacrifié au cours de sa vie... Crois-moi, je rêve de vivre cette existence à ses côtés et je serais prête à remuer les tréfonds de l'Autre Monde pour y parvenir.
— Sauf que cela reviendrait à asservir le monde, conclut-il, las.
— Exactement et c’est un prix beaucoup trop lourd à payer. Ma liberté ne prévaut pas sur celle de milliers de personnes, Grewlin. Alors oui, j’ai besoin de toi si je dois en arriver là.
— À t’écouter, je ressemble à un vieux sage…
— Tu aurais pu détruire la réputation de mon père, Grewlin. Ta famille a toujours fait partie des plus puissantes de Noctrane, mais tu ne l'as pas fait...
Il se raidit en serrant ses poings, découvrant où je voulais en venir.
— Cela n'a rien à voir, gronda-t-il. Tu fais fausse route.
— Ah bon ? Tu as fait passer l'intérêt du pays avant les tiens. Tu savais que mon père était apprécié et qu’il avait le pouvoir de maintenir l'ordre donc tu as accepté de garder le silence. Ose me dire que je me trompe.
Il craqua ses doigts dans un mutisme total sans croiser mon regard, ce qui confirma ma vision des faits.
— Alors, complétai-je, est-ce que je peux compter sur toi ?
J'attendis sa réponse, suspendue à ses lèvres. J'avais besoin d'un allié si tout partait à vau-l'eau et lui seul était capable de faire la part des choses. Grewlin posa sa paume sur la mienne en acquiesçant sans me quitter des yeux. Cet accord silencieux me soulagea d'un poids immense. Je savais que dans le pire des cas, il serait là pour me soutenir dans ma décision.
— Tu parles comme une véritable souveraine, petite créature.
— Je crois que ma mère serait ravie, blaguai-je avec amertume. Mais c'est la seule solution viable pour qu'ils puissent avoir un avenir...
— Tu accepterais de mourir pour eux ?
— Oui, répondis-je sans une once d’hésitation. J’accepterais même de devenir un monstre si c’était nécessaire.
Je ressentis alors une chaleur intérieure qui irradiait dans tout mon corps. Elle était douce, agréable et apaisante.
— Si tu dois rejoindre mon royaume, sache que je te garderai une place à mes côtés, petite créature.
Le soleil se couchait lentement, plongeant peu à peu la maisonnette dans la pénombre. Cela faisait un moment qu’Avi était sorti et je l’attendais pour enfin pouvoir rentrer. J’allais me lever pour le chercher quand il déboula dans la pièce, les cheveux trempés, avec de la boue à mi-mollet. Le sourire franc qui irradiait sur son visage m’offrit la perspective de ses fossettes. Il tendit sa main dans ma direction et m’invita d’un signe de tête :
— Ils t’attendent.
— Qui « ils » ?
— La milice, me répondit Avi comme si cela était une évidence. Il est grand temps que je te présente l’unité la plus dévastatrice du monde.
Cela aurait pu être un tantinet prétentieux venant de quelqu’un d’autre. Je réprimai un bâillement et papillotai des paupières pour chasser la fatigue. Avi récupéra une épaisse fourrure brune qui trônait sur la banquette puis la déposa sur mes épaules.
— Est-ce que tu vas m’en vouloir si je te dis que l’idée de passer cette porte m’épuise ?
Il dégagea l’une de mes mèches derrière mon oreille.
— Aucunement. Vu la journée que tu viens de vivre, le contraire m’aurait étonné. Mais ce sont mes hommes… Nos hommes, se corrigea-t-il. Ils sont prêts à se battre en ton nom.
— Notre nom ! Ne l’oublie pas, complétai-je en lui donnant un léger coup d’épaule. Très bien, présente-moi les terreurs qui empêchent les enfants d’Adreka de dormir.
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